‹ Neuf années à Constantinople, observations sur la topographie de cette capitale, l'hygiène et les mœurs de ses habitants, l'islamisme et son influence: la peste, ses causes, ses variétés, sa marche et son traitement; la noncontagion de cette maladie; les quarantaines et les lazaretsChapitre 18 sur 92 · ONZIÈME OBSERVATION · texte numérisé non relu

ONZIÈME OBSERVATION

Avortements criminels.

Ce crime, puni de mort dans la plupart des législations européennes , n’est l’objet d’aucune loi dans l’islamisme. Des médicastres du pays vivent tranquillement du produit de cette infâme industrie ; ils la regardent comme une branche de la médecine opératoire, et comme si licite que l’un d'eux vint un jour d’une des villes de l’Anatolie à Péra pour réclamer d’une de ses pratiques le reste d’une somme convenue pour la tirer d’embarras. Sur son refus, il la fit assigner devant une des chancelleries européennes et fut on ne peut plus étonné de s’en voir chassé honteusement, avec menace d’être mis en prison s’il ne s’en retournait promptement.

Mais des sages-femmes grecques et juives ont peu à peu enlevé aux médicastres cette branche d'industrie lucrative. Une d’elles surtout, une matrone Juive, s'était acquis une si grande réputation dans cette partie, elle exerçait son métier si publiquement, qu'elle passait pour être munie à cet effet d’un ferman du gouvernement. Voulant un Jour m'assurer de ce qu'il y avait de vrai dans ces rapports, je me fis enseigner la rue où elle demeurait.

Il était aisé de reconnaitre sa demeure à la quanuté de femmes turques et raïa qui en obstruaient

la porte. Une Franque vêtue à l’arménienne était aussi venue pour recourir aux secrets de la Juive. Je me promenai lentement sur le trottoir opposé pour observer cette scène vraiment originale; le peu de largeur de la rue permettait de tout voir et de tout entendre. Ici, rien de caché, de mystérieux. La matrone, âgée de quarante-cinq à cinquante ans , était assise à la porte de sa boutique; à côté d’elle était sa fille, âgée d’environ vingt ans, d’une figure agréable, initiée aux secrets de sa mère et la remplaçant en son absence. Une des femmes se plaignait d’avoir payé cinq piastres pourêtre tirée d'inquiétude ; le médicament n’ayant produit aucun effet, elle redemandait, suivant la loi, l’argent qu’elle avait inutilement donné ; et la Juive, après avoir épuisé toutes les ressources de son éloquence, ne put s’en débarrasser qu’en lui donnant gratis de nouveaux médicaments et en lui promettant, sur son honneur, qu'elle en serait contente. Une autre se lamentait de ce que, depuis six mois, maloré les drogues dont elle faisait usage, elle n’était pas encore enceinte; car il est vrai de dire que si ces karè-hèkim (femmes-médecins) font d’un côté tort à la population, elles ont de Pautre la prétention de le réparer en rendant fécondes les femmes stériles. Toutes les pratiques de la Juive paraissaient plus ou moins mécontentes et se racontaient à haute voix leur histoire. Le voisinage était tellement habitué à ces scènes qu’il n’y faisait aucune attention. Grand doit être le nombre des fenimes turques et raïa qui trouvent une mort vio-

lente, presque toujours mise sur le compte de la peste, dans l'emploi des médicaments incendiaires donnés par ces sages-femmes dans des cas tout opposés.

Péra et Galata ne sont pas malheureusement exempts de semblables accidents. Il se trouve dans ces deux faubourgs une quantité de femmes levantines et grecques mariées légitimement, d’autres à peu près1, à des capitaines, des patrons, des écrivains de la marine marchande de la Méditerranée. Ces gens, la plupart grossiers, jaloux et vindicatifs au suprême degré, n’entendent pas raillerie sur le point d'honneur. Obligés, quand ils naviguent, de laisser leur femme à terre, ils leur font ordinairement compter une somme mensuelle pour subvenir aux frais du ménage. Tout va bieñ tant que les voyages se bornent à quelque port de la Mer-Noire et de la Méditerranée. Si les blés sont chers en Europe, les nolis élevés, les voyages courts et fréquents, les bénéfices considérables, la pension est payée régulièrement; mais si les récoltes ont été abondantes en chretienté, le commerce de la Mer-Noire diminue; larmateur dirige ses spéculations vers d’autres pays ou congédie les équipages. Les capitaines, les patrons, les subrécargues, hors d'emploi, peuvent à peine suffire à leurs dépenses ; leurs femmes n’entendent plus parler ni d’eux ni de leurs pensions, et finissent par les croire morts ou infidèles. Elles

(1) Voyez Note V à la fin du volume.

se soutiennent pendant quelque temps au moyen d’une chétive industrie; mais bientôt la misère les laisse sans défense contre la séduction, et souvent une grossesse se déclare.

Cependant la récolte prochaine en Europe menace d'être médiocre ; le commerce des blés a repris. Peu de Jours après, la femme apprend que son mari est en route, puis qu'il est arrivé aux Dardanelles, Le lodos peut. souffler et le navire arriver d’un instant à l’autre. Son imagination le lui représente furieux, prêt à lui ôter la vie. Dans sa frayeur elle court chez la Juive et lui demande les moyens les plus prompts d’être tirée d’embarras. Une métro-péritonite épouvantable se déclare; les sympathies les plus vives se manifestent rapidement. La soudaineté de la maladie, le règne des vents du sud, l’arrivée des convois de la Méditerranée, tout fait craindre que ce ne soit la peste, Les douleurs qui se propagent aux régions inguinales font croire à l’éruption prochaine de quelques bubons, L’infortunée ne répond rien à toutes les questions qui lui sont faites; elle meurt enfin. Le navire dont elle redoutait tant l’arrivée entre à toutes voiles dans le port. Le capitaine se rend promptement à l’a/bero; il y reçoit les félicitations de ses compatriotes sur son heureuse arrivée. Il demande des nouvelles de sa femme ; on lui dit que la veille elle est morte de la peste, et que, suivant l’usage , elle a été enterrée peu d'heures après.

Les basses classes de la société ne sont .pas les

seules qui ont recours à l'avortement. J'étais depuis long-temps le médecin d’une famille musulmane; Je trouve un jour la femme de l’effendi avec tous les symptômes d’une fièvre inflammatoire au plus haut degré. Inquiet, je demande quelle peut en avoir été la cause. «Je me suis fait avorter avant-hier, me répond-elle avee la plus grande indifférence. — Pourquoi donc? — J'ai, vous le savez, un fils âgé bientôt d’un an. Je me suis trouvée enceinte de trois mois environ. Cette nouvelle grossesse lui eût enlevé une partie de sa nourriture. Comme lenfant à venir aurait pu n'être qu'une fille, J'ai préféré m'en débarrasser pour me consacrer tout entière à l’allaitement de mon fils, chef futur de la famille !. »

(1) Tôt ou tard les grands coupables finissent généralement par subir le supplice qu’ils ont mérité; la femme juive et la femme grecque connues comme avorteuses de profession en sont un exemple. Dans l’année 1827 toutes deux furent appelées dans un harem pour dissiper les inquiétudes d’une personne très distinguée; les moyens ordinaires furent employés. Les conséquences funestes qui en résultèrent jetèrent l’alarme dans le konak. Le souverain fut instruit de l'événement ; il voulut connaître la vérité. Une enquête fut faite. La Juive et la Grecque interrogées avouèrent tout ce qui s'était passé. Ces deux femmes furent mises dans un sac et Jetées dans la mer.

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