‹ Neuf contes choisesChapitre 6 sur 65 · SUR . . . LUI ... ET ... LE ... DÉ · texte numérisé non relu

SUR . . . LUI ... ET ... LE ... DÉ

vo . . . rè . . . rent. . . . C’est à ce moment 25

que j’entrai. . . . Les lions de saint Irénée se précipitant dans la chambre n’y auraient pas produit plus de stupeur que moi. Un vrai coup de théâtre!

LES VIEUX

La petite pousse un cri, le gros livre tombe, les canaris, les mouches se réveillent, la pendule sonne, le vieux se dresse en sursaut, tout effaré, et moimême, un peu troublé, je m’arrête sur le seuil en 5 criant bien fort:

— Bonjour, braves gens! je suis l’ami de Maurice.

Oh! alors, si vous l’aviez vu, le pauvre vieux, si vous l’aviez vu venir vers moi les bras tendus, m’embrasser, me serrer les mains, courir égaré dans la io chambre, en faisant:

— Mon Dieu! mon Dieu! . . .

Toutes les rides de son visage riaient. Il était rouge. Il bégayait:

— Ah! monsieur . . . ah! monsieur. . . .

15 Puis il allait vers le fond en appelant:

— Mamette!

Une porte qui s’ouvre, un trot de souris dans le couloir . . . c’était Mamette. Rien de joli comme cette petite vieille avec son bonnet à coques, sa 20 robe carmélite, et son mouchoir brodé qu’elle tenait à la main pour me faire honneur, à l’ancienne mode. . . . Chose attendrissante! ils se ressemblaient. Avec un tour et des coques jaunes, il aurait pu s’appeler Mamette, lui aussi. Seulement 25 la vraie Mamette avait dû beaucoup pleurer dans sa vie, et elle était encore plus ridée que l’autre. Comme l’autre aussi, elle avait près d’elle une enfant de l’orphelinat, petite garde en pèlerine bleue,

qui ne la quittait jamais; et de voir ces vieillards protégés par ces orphelines, c’était ce qu’on peut imaginer de plus touchant.

En entrant, Mamette avait commencé par me faire une grande révérence, mais d’un mot le vieux 5 lui coupa sa révérence en deux:

— C’est l’ami de Maurice. . . .

Aussitôt la voilà qui tremble, qui pleure, perd son mouchoir, qui devient rouge, toute rouge, encore plus rouge que lui. . . . Ces vieux! ça n’a qu’une 10 goutte de sang dans les veines, et à la moindre émotion elle leur saute au visage. . . .

— Vite, vite, une chaise . . . dit la vieille à sa petite.

— Ouvre les volets . . . crie le vieux à la sienne. 15

Et, me prenant chacun par une main, ils m’emmenèrent en trottinant jusqu’à la fenêtre, qu’on a ouverte toute grande pour mieux me voir. On approche les fauteuils, je m’installe entre les deux sur un pliant, les petites bleues derrière nous, et l’in- 20 terrogatoire commence :

— Comment va-t-il? Qu’est-ce qu’il fait? Pourquoi ne vient-il pas? Est-ce qu’il est content?

Et patati et patata! Comme cela pendant des heures. 25

Moi, je répondais de mon mieux à toutes leurs questions, donnant sur mon ami les détails que je savais, inventant effrontément ceux que je ne

LES VIEUX

savais pas, me gardant surtout d’avouer que je n’avais jamais remarqué si ses fenêtres fermaient bien ou de quelle couleur était le papier de sa chambre.

5 — Le papier de sa chambre! ... Il est bleu,

madame, bleu clair, avec des guirlandes. . . .

— Vraiment? faisait la pauvre vieille attendrie; et elle ajoutait en se tournant vers son mari: C’est un si brave enfant!

io — Oh! oui, c’est un si brave enfant! reprenait l’autre avec enthousiasme.

Et tout le temps que je parlais, c’étaient entre eux des hochements de tête, des petits rires fins, des clignements d’yeux, des airs entendus, ou bien en- 15 core le vieux qui se rapprochait pour me dire:

— Parlez plus fort. . . . Elle a l’oreille un peu dure.

Et elle de son côté:

— Un peu plus haut, je vous prie! ... Il n’en- 20 tend pas très bien. . . .

Alors j’élevais la voix; et tous deux me remerciaient d’un sourire; et dans ces sourires fanés qui se penchaient vers moi, cherchant jusqu’au fond de mes yeux l’image de leur Maurice, moi, 25 j’étais tout ému de la retrouver cette image, vague, voilée, presque insaisissable, comme si je voyais mon ami me sourire, très loin, dans un brouillard»

Tout à coup le vieux se dresse sur son fauteuil:

— Mais j’y pense, Mamette ... il n’a peutêtre pas déjeuné!

Et Mamette, effarée, les bras au ciel: 5

— Pas déjeuné! . . . Grand Dieu!

Je croyais qu’il s’agissait encore de Maurice, et j’allais répondre que ce brave enfant n’attendait jamais plus tard que midi pour se mettre à table. Mais non, c’était bien de moi qu’on parlait; et il 10 faut voir quel branle-bas quand j’avouai que j’étais encore à jeun:

— Vite, le couvert, petites bleues! La table au milieu de la chambre, la nappe du dimanche, les assiettes à fleurs. Et ne rions pas tant, s’il vous 15 plaît! et dépêchons-nous. . . .

Je crois bien qu’elles se dépêchaient. A peine le temps de casser trois assiettes, le déjeuner se trouva servi.

— Un bon petit déjeuner! me disait Mamette en 20 me conduisant à table; seulement vous serez tout seul. . . . Nous autres, nous avons déjà mangé ce matin.

Ces pauvres vieux! à quelque heure qu’on les prenne, ils ont toujours mangé le matin. 25

Le bon petit déjeuner de Mamette, c’était deux doigts de lait, des dattes et une barquette , quelque chose comme un échaudé; de quoi la nourrir elle et

LES VIEUX

ses canaris au moins pendant huit jours. ... Et dire qu’à moi seul je vins à bout de toutes ces provisions! . . . Aussi quelle indignation autour de la table! Comme les petites bleues chuchotaient 5 en se poussant du coude, et là-bas, au fond de leur cage, comme les canaris avaient l’air de se dire: Oh! ce monsieur qui mange toute la barquette!

Je la mangeai toute, en effet, et presque sans m’en apercevoir, occupé, que j’étais à regarder auio tour de moi dans cette chambre claire et paisible où flottait comme une odeur de choses anciennes. ... Il y avait surtout deux petits lits dont je ne pouvais pas détacher mes yeux. Ces lits, presque deux berceaux, je me les figurais le matin, au 15 petit jour, quand ils sont encore enfouis sous leurs grands rideaux à franges. Trois heures sonnent. C’est l’heure où tous les vieux se réveillent:

— Tu dors, Mamette?

— Non, mon ami.

20 — N’est-ce pas que Maurice est un brave en-

fant?

— Oh! oui; c’est un brave enfant.

Et j’imaginais comme cela toute une causerie, rien que pour avoir vu ces deux petits lits de vieux, 25 dressés l’un à côté de l’autre. . . .

Pendant ce temps, un drame terrible se passait à l’autre bout de la chambre devant l’armoire. Il s’agissait d’atteindre là-haut, sur le dernier rayon,

certain bocal de cerises à l’eau-de-vie qui attendait Maurice depuis dix ans et dont on voulait me faire l’ouverture. Malgré les supplications de Mamette, le vieux avait tenu à aller chercher ces cerises luimême; et, monté sur une chaise au grand effroi de 5 sa femme, il essayait d’arriver là-haut. . . . Vous voyez le tableau d’ici, le vieux qui tremble et qui se hisse, les petites bleues cramponnées à sa chaise, Mamette derrière lui haletante, les bras tendus, et sur tout cela un léger parfum de bergamote qui 10 s’exhale de l’armoire ouverte et des grandes piles de linge roux. . . . C’était charmant.

Enfin, après bien des efforts, on parvint à le tirer de l’armoire, ce fameux bocal, et avec lui une vieille timbale d’argent toute bosselée, la timbale de Mau- 15 rice quand il était petit. On me la remplit de cerises jusqu’au bord; Maurice les aimait tant, les cerises!

Et tout en me servant, le vieux me disait à l’oreille d’un air de gourmandise:

— Vous êtes bien heureux, vous, de pouvoir en 20 manger! C’est ma femme qui les a faites. . . . Vous allez goûter quelque chose de bon.

Hélas! sa femme les avait faites, mais elle avait oublié de les sucrer. Que voulez- vous! On devient distrait en vieillissant. Elles étaient atroces, vos 25 cerises, ma pauvre Mamette. . . . Mais cela ne m’empêcha pas de les manger jusqu’au bout, sans sourciller.

LES VIEUX

Le repas terminé, je me levai pour prendre congé de mes hôtes. Ils auraient bien voulu me garder encore un peu pour causer du brave enfant, mais le jour baissait, le moulin était loin, il fallait 5 partir.

Le vieux s’était levé en même temps que moi.

— Mamette, mon habit! ... Je veux le conduire jusqu’à la place.

io Bien sûr qu’au fond d’elle-même Mamette trouvait qu’il faisait déjà un peu frais pour me conduire jusqu’à la place; mais elle n’en laissa rien paraître. Seulement, pendant qu’elle l’aidait à passer les manches de son habit, un bel habit tabac d’Espagne à

15 boutons de nacre, j’entendais la chère créature qui lui disait doucement:

— Tu ne rentreras pas trop tard, n’est-ce pas?

Et lui, d’un petit air malin:

— Hé! hé! . . . je ne sais pas . . . peut-être. . . .

20 Là-dessus, ils se regardaient en riant, et les petites bleues riaient de les voir rire, et dans leur coin les canaris riaient aussi à leur manière. . . . Entre nous, je crois que l’odeur des cerises les avait tous un peu grisés.

Page 1