RÉCIT D'UN BERGER PROVENÇAL
Du temps que je gardais les bêtes sur le Luberon, je restais des semaines entières sans voir âme qui vive, seul dans le pâturage avec mon chien Labri et mes ouailles. De temps en temps Termite du 5 Mont-de-TUre passait par là pour chercher des simples ou bien j'apercevais la face noire de quelque charbonnier du Piémont, mais c'étaient des gens naïfs, silencieux à force de solitude, ayant perdu le goût de parler et ne sachant rien de ce qui se disait io en bas dans les villages et les villes. Aussi, tous les quinze jours, lorsque j'entendais, sur le chemin qui monte, les sonnailles du mulet de notre ferme m'apportant les provisions de quinzaine, et que je voyais apparaître peu à peu, au-dessus de la côte, la tête 15 éveillée du petit miarro (garçon de ferme), ou la coiffe rousse de la vieille tante Norade, j'étais vraiment bien heureux. Je me faisais raconter les nouvelles du pays d'en bas, les baptêmes, les mariages; mais ce qui m'intéressait surtout, c'était de savoir 20 ce que devenait la fille de mes maîtres, notre demoiselle Stéphanette, la plus jolie qu'il y eût à dix lieues à la ronde. Sans avoir l'air d'y prendre
trop d’intérêt, je m’informais si elle allait beaucoup aux fêtes, aux veillées, s’il lui venait toujours de nouveaux galants; et à ceux qui me demanderont ce que ces choses-là pouvaient me faire, à moi pauvre berger de la montagne, je répondrai que 5 j’avais vingt ans et que cette Stéphanette était ce que j’avais vu de plus beau dans ma vie.
Or, un dimanche que j’attendais les vivres de quinzaine, il se trouva qu’ils n’arrivèrent que très tard. Le matin je me disais: ((C’est la faute de la 10 grand’messe; )) puis, vers midi, il vint un gros orage, et je pensai que la mule n’avait pas pu se mettre en route à cause du mauvais état des chemins. Enfin, sur les trois heures, le ciel étant lavé, la montagne luisante d’eau et de soleil, j’entendis parmi l’égout- 15 tement des feuilles et le débordement des ruisseaux gonflés les sonnailles de la mule, aussi gaies, aussi alertes qu’un grand carillon de cloches un jour de Pâques. Mais ce n’était pas le petit miarro , ni la vieille Norade qui la conduisait. C’était . . . de- 20 vinez qui !... notre demoiselle, mes enfants ! notre demoiselle en personne, assise droite entre les sacs d’osier, toute rose de l’air des montagnes et du rafraîchissement de l’orage.
Le petit était malade, tante Norade en vacances 25 chez ses enfants. La belle Stéphanette m’apprit tout ça, en descendant de sa mule, et aussi qu’elle arrivait tard parce qu’elle s’était perdue en route;
LES ÉTOILES
mais à la voir si bien endimanchée, avec son ruban à fleurs, sa jupe brillante et ses dentelles, elle avait plutôt l’air de s’être attardée à quelque danse que d’avoir cherché son chemin dans les buissons. O 5 la mignonne créature! Mes yeux ne pouvaient se lasser de la regarder. Il est vrai que je ne l’avais jamais vue de si près. Quelquefois l’hiver quand les troupeaux étaient descendus dans la plaine et que je rentrais le soir à la ferme pour souper, elle 10 traversait la salle vivement, sans guère parler aux serviteurs, toujours parée et un peu fière. ... Et maintenant je l’avais là devant moi; . . . n’étaitce pas à en perdre la tête?
Quand elle eut tiré les provisions du panier, 15 Stéphanette se mit à regarder curieusement autour d’elle. Relevant un peu sa belle jupe du dimanche qui aurait pu s’abîmer, elle entra dans le parc , voulut voir le coin où je couchais, la crèche de paille avec la peau de mouton, ma grande cape accrochée 20 au mur, ma crosse, mon fusil à pierre. Tout cela l’amusait.
— Alors c’est ici que tu vis, mon pauvre berger? Comme tu dois t’ennuyer d’être toujours seul! Qu’est-ce que tu fais? A quoi penses-tu? . . .
25 J’avais envie de répondre: ((A vous, maîtresse, )) et je n’aurais pas menti; mais mon trouble était si grand que je ne pouvais pas seulement trouver une parole. Je crois bien qu’elle s’en apercevait, et que
la méchante prenait plaisir à redoubler mon embarras avec ses malices:
— Et ta bonne amie, berger, est-ce qu’elle monte te voir quelquefois? ... Ça doit être bien sûr la chèvre d’or, ou cette fée Estérelle qui ne court 5 qu’à la pointe des montagnes. . . .
Et elle-même, en me parlant, avait bien l’air de la fée Estérelle, avec le joli rire de sa tête renversée et sa hâte de s’en aller qui faisait de sa visite une apparition. 10
— Adieu, berger.
— Salut, maîtresse.
Et la voilà partie, emportant ses corbeilles vides.
Lorsqu’elle disparut dans le sentier en pente, il 15 me semblait que les cailloux, roulant sous les sabots de la mule, me tombaient un à un sur le cœur. Je les entendis longtemps, longtemps; et jusqu’à la fin du jour je restai comme ensommeillé, n’osant bouger, de peur de faire en aller mon rêve. Vers le 20 soir, comme le fond des vallées commençait à devenir bleu et que les bêtes se serraient en bêlant l’une contre l’autre pour rentrer au parc , j’entendis qu’on m’appelait dans la descente, et je vis paraître notre demoiselle, non plus rieuse ainsi que tout à 25 l’heure, mais tremblante de froid, de peur, de mouillure. Il paraît qu’au bas de la côte elle avait trouvé la Sorgue grossie par la pluie d’orage, et qu’en vou-
LES ÉTOILES
lant passer à toute force elle avait risqué de se noyer. Le terrible, c’est qu’à cette heure de nuit il ne fallait plus songer à retourner à la ferme; car le chemin par la traverse, notre demoiselle n’aurait 5 jamais su s’y retrouver toute seule, et moi je ne pouvais pas quitter le troupeau. Cette idée de passer la nuit sur la montagne la tourmentait beaucoup, surtout à cause de l’inquiétude des siens. Moi, je la rassurais de mon mieux:
10 — En juillet, les nuits sont courtes, maîtresse. . . .
Ce n’est qu’un mauvais moment.
Et j’allumai vite un grand feu pour sécher ses pieds et sa robe toute trempée de l’eau de la Sorgue. Ensuite j’apportai devant elle du lait, des froma- 15 geons; mais la pauvre petite ne songeait ni à se chauffer, ni à manger, et de voir les grosses larmes qui montaient dans ses yeux, j’avais envie de pleurer, moi aussi.
Cependant la nuit était venue tout à fait. Il 20 ne restait plus sur la crête des montagnes qu’une poussière de soleil, une vapeur de lumière du côté du couchant. Je voulus que notre demoiselle entrât se reposer dans le parc. Ayant étendu sur la paille fraîche une belle peau toute neuve, je lui 25 souhaitai la bonne nuit, et j’allai m’asseoir dehors devant la porte. . . . Dieu m’est témoin qu’aucune mauvaise pensée ne me vint, rien qu’une grande fierté de songer que dans un coin du parc ,
tout près du troupeau curieux qui la regardait dormir, la fille de mes maîtres — comme une brebis plus précieuse et plus blanche que toutes les autres — reposait, confiée à ma garde. Jamais le ciel ne m’avait paru si profond, les étoiles si brillan- 5 tes. . . . Tout à coup, la claire-voie du parc s’ouvrit et la belle Stéphanette parut. Elle ne pouvait pas dormir. Les bêtes faisaient crier la paille en remuant, ou bêlaient dans leurs rêves. Elle aimait mieux venir près du feu. Voyant cela, je lui jetai 10 ma peau de bique sur les épaules, j’activai la flamme, et nous restâmes assis l’un près de l’autre sans parler. Si vous avez jamais passé la nuit à la belle étoile, vous savez qu’à l’heure où nous dormons, un monde mystérieux s’éveille dans la soli- 15 tude et le silence. Alors les sources chantent bien plus clair, les étangs allument des petites flammes. Tous les esprits de la montagne vont et viennent librement; et il y a dans l’air des frôlements, des bruits imperceptibles, comme si l’on entendait les 20 branches grandir, l’herbe pousser. Le jour, c’est la vie des êtres, mais la nuit, c’est la vie des choses. Quand on n’en a pas l’habitude, ça fait peur. . . . Aussi notre demoiselle était toute frissonnante et se serrait contre moi au moindre bruit. Une fois, 25 un cri long, mélancolique, parti de l’étang qui luisait plus bas, monta vers nous en ondulant. Au même instant une belle étoile filante glissa par-des-
LES ÉTOILES
sus nos têtes dans la même direction, comme si cette plainte que nous venions d’entendre portait une lumière avec elle.
— Qu’est-ce que c’est? me demanda Stéphanette 5 à voix basse.
— Une âme qui entre en paradis, maîtresse; et je fis le signe de la croix.
Elle se signa aussi, et resta un moment la tête en l’air, très recueillie. Puis elle me dit:
10 — C’est donc vrai, berger, que vous êtes sorciers,
vous autres?
— Nullement, notre demoiselle. Mais ici nous vivons plus près des étoiles, et nous savons ce qui s’y passe mieux que des gens de la plaine.
1 S Elle regardait toujours en haut, la tête appuyée dans la main, entourée de la peau de mouton comme un petit pâtre céleste.
— Qu’il y en a! Que c’est beau! jamais je n’en avais tant vu. . . . Est-ce que tu sais leurs noms, 20 berger?
— Mais oui, maîtresse. . . . Tenez! juste audessus de nous, voilà le Chemin de saint Jacques (la voie lactée). Il va de France droit sur l’Espagne. C’est saint Jacques de Galice qui l’a tracé pour 25 montrer sa route au brave Charlemagne lorsqu’il faisait la guerre aux Sarrasins. Plus loin vous avez le Char des âmes (la grande Ourse) avec ses quatre essieux resplendissants. Les trois étoiles qui vont
devant sont les Trois bêtes , et cette toute petite contre la troisième c’est le Charretier. Voyez-vous tout autour cette pluie d’étoiles qui tombent? ce sont les âmes dont le bon Dieu ne veut pas chez lui. . . . Un peu plus bas, voici le Râteau ou les 5 Trois rois (Orion). C’est ce qui nous sert d’horloge à nous autres. Rien qu’en les regardant, je sais maintenant qu’il est minuit passé. Un peu plus bas, toujours vers le midi, brille Jean de Milan , le flambeau des astres (Sirius). Sur cette étoile-là, 10 voici ce que les bergers racontent. Il paraît qu’une nuit Jean de Milan , avec les Trois rois et la Poussinière (la Pléiade), furent invités à la noce d’une étoile de leurs amies. La Poussinière , plus pressée, partit, dit-on, la première, et prit le chemin haut. 15 Regardez-la, là-haut, tout au fond du ciel. Les Trois rois coupèrent plus bas et la rattrapèrent; mais ce paresseux de Jean de Milan , qui avait dormi trop tard, resta tout à fait derrière, et furieux, pour les arrêter, leur jeta son bâton. C’est pourquoi les 20 Trois rois s’appellent aussi le Bâton de Jean de Milan. . . . Mais la plus belle de toutes les étoiles, maîtresse, c’est la nôtre, c’est V Étoile du berger , qui nous éclaire à l’aube quand nous sortons le troupeau, et aussi le soir quand nous le rentrons. Nous 25 la nommons encore Maguelonne, la belle Maguelonne qui court après Pierre de Provence (Saturne) et se marie avec lui tous les sept ans.
LES ÉTOILES 69
— Comment! berger, il y a donc des mariages d’étoiles?
— Mais oui, maîtresse.
Et comme j’essayais de lui expliquer ce que c’é- 5 tait que ces mariages, je sentis quelque chose de frais et de fin peser légèrement sur mon épaule. C’était sa tête alourdie de sommeil qui s’appuyait contre moi avec un joli froissement de rubans, de dentelles et de cheveux ondés. Elle resta ainsi sans 10 bouger jusqu’au riioment où les astres du ciel pâlirent, effacés par le jour qui montait. Moi, je la regardais dormir, un peu troublé au fond de mon être, mais saintement protégé par cette claire nuit qui ne m’a jamais donné que de belles pensées. Au- 15 tour de nous, les étoiles continuaient leur marche silencieuse, dociles comme un grand troupeau; et par moments je me figurais qu’une de ces étoiles, la plus fine, la plus brillante, ayant perdu sa route, était venue se poser sur mon épaule pour dor-
20 mir. . .
LE SIÈGE DE BERLIN
Nous remontions l'avenue des Champs-Élysées avec le docteur V . . ., demandant aux murs troués d’obus, aux trottoirs défoncés par la mitraille, l’histoire de Paris assiégé, lorsque un peu avant d’arriver au rond-point de l’Étoile, le docteur s’arrêta, et 5 me montrant une de ces grandes maisons de coin si pompeusement groupées autour de l’Arc de triomphe:
— Voyez- vous, me dit-il, ces quatre fenêtres fermées là-haut sur ce balcon? Dans les premiers 10 jours du mois d’août, ce terrible mois d’août de l'an dernier, si lourd d’orages et de désastres, je fus appelé là pour un cas d’apoplexie foudroyante. C’était chez le colonel Jouve, un cuirassier du premier Empire, vieil entêté de gloire et de patriotisme, 15 qui dès le début de la guerre était venu se loger aux Champs-Élysées, dans un appartement à balcon. . . . Devinez pourquoi? Pour assister à la rentrée triomphale de nos troupes. . . . Pauvre vieux!
La nouvelle de Wissembourg lui arriva comme il 20 sortait de table. En lisant le nom de Napoléon au bas de ce bulletin de défaite, il était tombé foudroyé.
Je trouvai l’ancien cuirassier étendu de tout son
LE SIÈGE DE BERLIN
long sur le tapis de la chambre, la face sanglante et inerte comme s’il avait reçu un coup de massue sur la tête. Debout, il devait être très grand; couché, il avait l’air immense. De beaux traits, des dents 5 superbes, une toison de cheveux blancs tout frisés, quatre-vingts ans qui en paraissaient soixante. . . . Près de lui sa petite-fille à genoux et toute en larmes. Elle lui ressemblait. A les voir l’un à côté de l’autre, on eût dit deux belles médailles grecques frap- 10 pées à la même empreinte, seulement l’une antique, terreuse, un peu effacée sur les contours, l’autre resplendissante et nette, dans tout l’éclat et le velouté de l’empreinte nouvelle.
La douleur de cette enfant me toucha. Fille et 15 petite-fille de soldat, elle avait son père à l’étatmajor de Mac-Mahon, et l’image de ce grand vieillard étendu devant elle évoquait dans son esprit une autre image non moins terrible. Je la rassurai de mon mieux; mais, au fond, je gardais peu d’es- 20 poir. Nous avions affaire à une belle et bonne hémiplégie, et, à quatre-vingts ans, on n’en revient guère. Pendant trois jours, en effet, le malade resta dans le même état d’immobilité et de stupeur. . . . Sur ces entrefaites, la nouvelle de 25 Reichshoffen arriva à Paris. Vous vous rappelez de quelle étrange façon. Jusqu’au soir, nous crûmes tous à une grande victoire, vingt mille Prussiens tués, le prince royal prisonnier. ... Je ne
sais par quel miracle, quel courant magnétique, un écho de cette joie nationale alla chercher notre pauvre sourd-muet jusque dans les limbes de sa paralysie; toujours est-il que ce soir-là, en m’approchant de son lit, je ne trouvai plus le même 5 homme. L’œil était presque clair, la langue moins lourde. Il eut la force de me sourire et bégaya deux fois:
— Vie ... toi ... re!
— Oui, colonel, grande victoire! ... 10
Et à mesure que je lui donnais des détails sur le
beau succès de Mac-Mahon, je voyais ses traits se détendre, sa figure s’éclairer. . . .
Quand je sortis, la jeune fille m’attendait, pâle et debout devant la porte. Elle sanglotait. 15
— Mais il est sauvé! lui dis-je en lui prenant les mains.
La malheureuse enfant eut à peine le courage de me répondre. On venait d’afficher le vrai Reichshoffen, Mac-Mahon en fuite, toute l’armée écra- 20 sée. . . . Nous nous regardâmes consternés. Elle se désolait en pensant à son père. Moi, je tremblais en pensant au vieux. Bien sûr, il ne résisterait pas à cette nouvelle secousse. . . . Et cependant comment faire? . . . Lui laisser sa joie, les 25 illusions qui l’avaient fait revivre! . . . Mais alors il fallait mentir. . . .
— Eh bien, je mentirai! me dit l’héroïque fille en
LE SIÈGE DE BERLIN
essuyant vite ses larmes, et, toute rayonnante, elle rentra dans la chambre de son grand-père.
C’était une rude tâche qu’elle avait prise là. Les premiers jours on s’en tira encore. Le bonhomme 5 avait la tête faible et se laissait tromper comme un enfant. Mais avec la santé ses idées se firent plus nettes. Il fallut le tenir au courant du mouvement des armées, lui rédiger des bulletins militaires. Il y avait pitié vraiment à voir cette belle enfant penio chée nuit et jour sur sa carte d’Allemagne, piquant de petits drapeaux, s’efforçant de combiner toute une campagne glorieuse; Bazaine sur Berlin, Frossard en Bavière, Mac-Mahon sur la Baltique. Pour tout cela elle me demandait conseil, et je l’aidais i s autant que je pouvais; mais c’est le grand-père surtout qui nous servait dans cette invasion imaginaire. Il avait conquis l’Allemagne tant de fois sous le premier Empire! Il savait tous les coups d’avance: «Maintenant voilà où ils vont aller. . . . 20 Voilà ce qu’on va faire . . .» et ses prévisions se réalisaient toujours, ce qui ne manquait pas de le rendre très fier.
Malheureusement nous avions beau prendre des villes, gagner des batailles, nous n’allions jamais as- 25 sez vite pour lui. Il était insatiable, ce vieux! . . . Chaque jour, en arrivant, j’apprenais un nouveau fait d’armes:
— Docteur, nous avons pris Mayence, me disait
la jeune fille en venant au-devant de moi avec un sourire navré, et j'entendais à travers la porte une voix joyeuse qui me criait:
- — Ça marche! ça marche! . . . Dans huit jours nous entrerons à Berlin. 5
A ce moment-là, les Prussiens n'étaient plus qu'à huit jours de Paris. . . . Nous nous demandâmes d'abord s'il ne valait pas mieux le transporter en province; mais, sitôt dehors, l'état de la France lui aurait tout appris, et je le trouvais encore trop io faible, trop engourdi de sa grande secousse pour lui laisser connaître la vérité. On se décida donc à rester.
Le premier jour de l’investissement, je montai chez eux — je me souviens — très ému, avec cette 15 angoisse au cœur que nous donnaient à tous les portes de Paris fermées, la bataille sous les murs, nos banlieues devenues frontières. Je trouvai le bonhomme assis sur son lit, jubilant et fier:
— Eh bien, me dit-il, le voilà donc commencé ce 20 siège !
Je le regardai stupéfait:
— Comment, colonel, vous savez? . . .
Sa petite-fille se tourna vers moi:
— Eh! oui, docteur. . . . C'est la grande nou- 25 velle. ... Le siège de Berlin est commencé.
Elle disait cela en tirant son aiguille, d’un petit air si posé, si tranquille. . . . Comment se serait-il
LE SIÈGE DE BERLIN
douté de quelque chose? Le canon des forts, il ne pouvait pas l’entendre. Ce malheureux Paris, sinistre et bouleversé, il ne pouvait pas le voir. Ce qu’il apercevait de son lit, c’était un pan de l’Arc 5 de triomphe, et, dans sa chambre, autour de lui, tout un bric-à-brac du premier Empire bien fait pour entretenir ses illusions. Des portraits de maréchaux, des gravures de batailles, le roi de Rome en robe de baby; puis de grandes consoles toutes io raides, ornées de cuivres à trophées, chargées de reliques impériales, des médailles, des bronzes, un rocher de Sainte-Hélène sous globe, des miniatures représentant la même dame frisottée, en tenue de bal, en robe jaune, des manches à gigots et des 15 yeux clairs, — et tout cela, les consoles, le roi de Rome, les maréchaux, les dames jaunes, avec la taille montante, la ceinture haute, cette raideur engoncée qui était la grâce de 1806. . . . Brave colonel! c’est cette atmosphère de victoires et con- 20 quêtes, encore plus que tout ce que nous pouvions lui dire, qui le faisait croire si naïvement au siège de Berlin.
A partir de ce jour, nos opérations militaires se trouvèrent bien simplifiées. Prendre Berlin, ce n’é- 25 tait plus qu’une affaire de patience. De temps en temps, quand le vieux s’ennuyait trop, on lui lisait une lettre de son fils, lettre imaginaire bien entendu, puisque rien n’entrait plus dans Paris, et que, de-
puis Sedan, 1’ aide de camp de Mac-Mahon avait été dirigé sur une forteresse d’Allemagne. Vous figurez-vous le désespoir de cette pauvre enfant sans nouvelles de son père, le sachant prisonnier, privé de tout, malade peut-être, et obligée de le 5 faire parler dans des lettres joyeuses, un peu courtes, comme pouvait en écrire un soldat en campagne, allant toujours en avant dans le pays conquis? Quelquefois la force lui manquait; on restait des semaines sans nouvelles. Mais le vieux s’inquié- io tait, ne dormait plus. Alors vite arrivait une lettre d’Allemagne qu’elle venait lui lire gaîment près de son lit, en retenant ses larmes. Le colonel écoutait religieusement, souriait d’un air entendu, approuvait, critiquait, nous expliquait les passages un peu 15 troubles. Mais où il était beau surtout, c’est dans les réponses qu’il envoyait à son fils:
— N’oublie jamais que tu es Français, lui disaitil. .. . Sois généreux pour ces pauvres gens. Ne leur fais pas l’invasion trop lourde. ... 20
Et c’étaient des recommandations à n’en plus finir, d’adorables prêchi-prêcha sur le respect des propriétés, la politesse qu’on doit aux dames, un vrai code d’honneur militaire à l’usage des conquérants. Il y mêlait aussi quelques considérations 25 générales sur la politique, les conditions de la paix à imposer aux vaincus. Là-dessus, je dois le dire, il n’était pas exigeant;
LE SIÈGE DE BERLIN
— L’indemnité de guerre, et rien de plus. . . . A quoi bon leur prendre des provinces? . . . Est-ce qu’on peut faire de la France avec de l’Allemagne? . . .
5 II dictait cela d’une voix ferme, et l’on sentait tant de candeur dans ses paroles, une si belle foi patriotique, qu’il était impossible de ne pas être ému en l’écoutant.
Pendant ce temps-là, le siège avançait toujours, io pas celui de Berlin, hélas! ! . . C’était le moment du grand froid, du bombardement, des épidémies, de la famine. Mais, grâce à nos soins, à nos efforts, à l’infatigable tendresse qui se multipliait autour de lui, la sérénité du vieillard ne fut pas un instant 15 troublée. Jusqu’au bout je pus lui avoir du pain blanc, de la viande fraîche. Il n’y en avait que pour lui, par exemple; et vous ne pouvez rien imaginer de plus touchant que ces déjeuners de grandpère, si innocemment égoïstes, — le vieux sur son 20 lit, frais et riant, la serviette au menton, près de lui sa petite-fille, un peu pâlie par les privations, guidant ses^mains, le faisant boire, l’aidant à manger toutes ces bonnes choses défendues. Alors animé par le repas, dans le bien-être de sa chambre 25 chaude, la bise d’hiver au dehors, cette neige qui tourbillonnait à ses fenêtres, l’ancien cuirassier se rappelait ses campagnes dans le Nord, et nous racontait pour la centième fois cette sinistre retraite
de Russie où Y on n’avait à manger que du biscuit gelé et de la viande de cheval.
— Comprends-tu cela, petite? nous mangions du cheval !
Je crois bien qu’elle le comprenait. Depuis deux 5 mois, elle ne mangeait pas autre chose. . . . De jour en jour cependant, à mesure que la convalescence approchait, notre tâche autour du malade devenait plus difficile. Cet engourdissement de tous ses sens, de tous ses membres, qui nous avait si 10 bien servis jusqu’alors, commençait à se dissiper. Deux ou trois fois déjà, les terribles bordées de la porte Maillot l’avaient fait bondir, l’oreille dressée comme un chien de chasse; on fut obligé d’inventer une dernière victoire de Bazaine sous Berlin, et des 15 salves tirées en cet honneur aux Invalides. Un autre jour qu’on avait poussé son lit près de la fenêtre — c’était, je crois, le jeudi de Buzenval — il vit très bien des gardes nationaux qui se massaient sur l’avenue de la Grande-Armée. 20
— Qu’est-ce que c’est donc que ces troupes-là? demanda le bonhomme, et nous l’entendions grommeler entre ses dents:
— Mauvaise tenue ! mauvaise tenue !
Il n’en fut pas autre chose; mais nous comprîmes 25 que dorénavant il fallait prendre de grandes précautions. Malheureusement on n’en prit pas as-
sez.
LE SIÈGE DE BERLIN
Un soir, comme j’arrivais, l’enfant vint à moi toute troublée:
— C’est demain qu’ils entrent, me dit-elle.
La chambre du grand-père était-elle ouverte?
5 Le fait est que depuis, en y songeant, je me suis rappelé qu’il avait, ce soir-là, une physionomie extraordinaire. Il est probable qu’il nous avait entendus. Seulement, nous parlions des Prussiens, nous; et le bonhomme pensait aux Français, à cette entrée io triomphale qu’il attendait depuis si longtemps, — Mac-Mahon descendant l’avenue dans les fleurs, dans les fanfares, son fils à côté du maréchal, et lui, le vieux, sur son balcon, en grande tenue comme à Lutzen, saluant les drapeaux troués et les aigles 15 noires de poudre. . . .
Pauvre père Jouve! Il s’était sans doute imaginé qu’on voulait l’empêcher d’assister à ce défilé de nos troupes, pour lui éviter une trop grande émotion. Aussi se garda- t-il bien de parler à personne; 20 mais le lendemain, à l’heure même où les bataillons prussiens s’engageaient timidement sur la longue voie qui mène de la porte Maillot aux Tuileries, la fenêtre de là-haut s’ouvrit doucement, et le colonel parut sur le balcon avec son casque, sa grande latte, 25 toute sa vieille défroque glorieuse d’ancien cuirassier de Milhaud. Je me demande encore quel effort de volonté, quel sursaut de vie l’avait ainsi mis sur pied et harnaché. Ce qu’il y a de sûr, c’est qu’il
était là, debout derrière la rampe, s’étonnant de trouver les avenues si larges, si muettes, les persiennes des maisons fermées, Paris sinistre comme un grand Lazaret, partout des drapeaux, mais si singuliers, tout blancs avec des croix rouges, et personne 5 pour aller au-devant de nos soldats.
Un moment il put croire qu’il s’était trompé. . . .
Mais non! là- bas, derrière l’Arc de triomphe, c’était un bruissement confus, une ligne noire qui s’avançait dans le jour levant. . . . Puis, peu à 10 peu, les aiguilles des casques brillèrent, les petits tambours d’Iéna se mirent à battre, et sous l’Arc de l’Étoile, rythmée par le pas lourd des sections, par le heurt des sabres, éclata la marche triomphale de Schubert! ... 15
Alors, dans le silence morne de la place, on entendit un cri, un cri terrible:
— Aux armes! . . . aux armes! ... les Prussiens.
Et les quatre uhlans de l’avant-garde purent voir 20 là-haut, sur le balcon, un grand vieillard chanceler en remuant les bras, et tomber raide. Cette fois, le colonel Jouve était bien mort.