Névrosés
Notre siècle a été favorable à la littérature fantastique. Elle y a trouvé sa Renaissance, dont nous n'avons peut-être encore vu que l'aurore. L'honneur de cette nouvelle floraison revient peut-être à la science. Quand celle-ci nous enseigne qu'une légère altération de notre rétine ferait le monde à jamais décoloré, elle suggère à tous la pensée que le monde réel pourrait bien n'être qu'une apparence, comme le savaient déjà les philosophes. Quand elle nous entretient de créatures douées d'organes et de sens différents des nôtres, elle fait pressentir qu'il doit y avoir autant d'apparences de mondes que de formes d'yeux et de variétés d'entendement. La science devient ainsi l'alliée, et, plus encore, l'inspiratrice de l'écrivain fantastique : elle l'encourage à rêver de mondes imaginaires en lui parlant sans cesse de mondes ignorés.
Hoffmann a été le grand rénovateur d'un genre qui n'avait pas varié ses formules depuis le moyen âge,
même dans Faust. Il a épuré le fantastique en le séparant du merveilleux. Selon la belle expression de Barbey d'Aurevilly, il avait obéi à « une voix qui l'appelait au delà de l'être », mais il a eu soin, au moins dans ses bons jours, de s'arrêter en deçà du surnaturel, à l'extrême bord du possible, sinon du réel. Même dans ces limites, la fascination de l'au-delà, favorable à l'écrivain, n'a pas été sans danger pour l'homme. Ces mondes imaginaires, qui font de si jolis jouets intellectuels, semblent devoir coûter cher à leur créateur, peut-être parce qu'il faut y croire soi-même à moitié, au moins pendant qu'on écrit, pour trouver les accents de sincérité et de conviction auxquels le lecteur se laisse prendre; et cela n'arrive qu'à condition de rêver tout éveillé. L'écrivain fantastique a besoin d'être un peu visionnaire, et Hoffmann l'était. Quand Heine disait de lui : « Sa poésie est une maladie », ce n'était pas une figure de rhétorique ; il n'ignorait pas qu'Hoffmann, à sa table de travail, avait des hallucinations à être saisi d'épouvante, et qu'il les cherchait, les provoquait, sachant bien que plus il aurait le cauchemar de son sujet et de ses personnages, plus son récit s'illuminerait des apparences de la vie et de la réalité.
Ce n'est jamaîs par des moyens inoffensifs qu'on appelle à soi les hallucinations. Hoffmann, et d'autres avec lui, ont eu recours aux poisons de l'intelligence pour voir ce que ne voient pas les cerveaux parfaitement sains. Les excitants ne leur manquaient point. Ils n'avaient que l'embarras du choix et, selon qu'ils avaient préféré l'un ou l'autre poison, leur œuvre litté-raire prenait des teintes différentes. Le fantastique inspiré par le vin n'est pas le même que celui de l'opium, et il y a des nuances poétiques qui relèvent de la pathologie. Hoffmann va nous en fournir un premier exemple.
Au siècle dernier vivait à Kœnigsberg un ménage mal assorti, où chacun faisait le désespoir de l'autre. Ils avaient dû se marier par amour, quoique l'histoire n'en dise rien, car jamais des gens en possession de leur sang-froid n'auraient eu l'idée d'associer des humeurs aussi disparates. Le mari était un joyeux compère, la femme une pauvre créature, maladive et lamentable. Le mari avait des idées romantiques sur la beauté du désordre et du décousu, la femme croyait tout perdu quand on dérangeait une épingle. Le mari pensait que les conventions sociales ont été inventées parles sots, tout exprès pour donner aux gens d'esprit, parmi lesquels il se rangeait, le plaisir de s'en moquer et de les insulter avec raffinement. La femme avait été élevée dans un saint respect des rites établis par le monde pour manger ou pour saluer, et voyait de la perversité dans le refus de s'y soumettre. Ils n'étaient d'accord sur rien, ne s'entendaient sur rien : la vie commune était intolérable. — Ces braves gens, très aimés l'un et l'autre de leur entourage, étaient le père et la mère d'Hoffmann, qui naquit dans ce triste intérieur le 24 janvier 1776. Il était encore tout petit lorsque ses parents, renonçant à une lutte sans issue, prirent le parti de se séparer. Le père se retira dans une autre ville, et l'enfant resta avec sa mère.
Hoffmann considérait cet événement comme le grand malheur de sa vie. Il lui attribuait la tristesse de son enfance, qu'il comparait « à une lande aride, sans fleurs ni végétation, dont l'implacable monotonie énerve l'intelligence et le caractère ». Le mal aurait été moins grand, selon lui, si M. Hoffmann l'avait emmené. Un
père comprend toujours plus ou moins ses enfants : « Le plus mauvais, disait son fils, vaut encore mieux sous ce rapport que le meilleur pédagogue ». Mais son père l'avait abandonné, et ce n'était pas sa pauvre mère qui pouvait le remplacer auprès de leur petit garçon.
Mme Hoffmann s'était retirée dans sa famille, chez sa mère Mme la conseillère Dœrffer, où elle avait enfin retrouvé des gens corrects et comprenant que la correction est le but final de la vie. Elle ne put jouir de ce rare bonheur. Ses chagrins l'avaient brisée. Elle était la vivante image de l'accablement, ne remuant pas, ne parlant pas, et ne pensant plus. Toujours recluse dans sa chambre, on l'y trouva morte un matin, et ce ne fut qu'une ombre de moins dans la maison.
Mme la conseillère ne bougeait non plus de son coin, étant devenue impotente avec les années. C'était une vieille dame extraordinairement imposante, car elle apparaissait au milieu des siens comme Gulliver parmi les Lilliputiens. La nature en avait fait une façon de géante, et le reste de la famille était composé de pygmées. Jamais on n'avait vu pareille collection de petits bouts d'hommes et de petits bouts de femmes. Jamais non plus on n'a eu autant d'oncles et de tantes qu'Hoffmann, et il n'y avait rien de plus étrange que leurs réunions de musique chez la grand'mère Dœrffer. n en venait une légion, tous hauts comme une botte, et jouant pour la plupart d'instruments anciens et démodés. Hoffmann se demandait plus tard où ils les avaient déterrés. Il lui semblait rêver lorsqu'il se rappelait leurs formes bizarres et les sons vieillots de cet orchestre fantasque.
Peut-être rêvai t-il en effet. Ses souvenirs d'enfance sont extrêmement sujets à caution. Hoffmann avait une théorie qui peut mener loin, avec de l'imagination. Il soutenait que les impressions reçues dans la première
enfance sont autant de semences qui germent et se développent en même temps que nos facultés mentales. Un beau jour, la fleur du souvenir s'épai^ouit tout à]coup au fond de notre mémoire, et nous revoyons, comme par une illumination soudaine, des scènes qui n'avaient frappé que nos yeux et n'étaient jamais parvenues à notre conscience. Il expliquait ainsi comment il pouvait décrire des événements arrivés lorsqu'il n'était qu'un nourrisson « disant ba ba ba ba et mettant ses doigts dans la lumière de la chandelle ». Son idée fait comprendre à merveille que ses souvenirs d'enfance soient quelquefois trop spirituels.
Il faut cependant admettre la réalité de deux au moins des exécutants de son concert de rêve. Sa petite tante Sophie, dont il a parlé souvent, a certainement existé. Elle avait vraiment une robe de taffetas vert ornée de nœuds roses, et bien d'autres que son neveu n'ont jamais oublié ses yeux et sa voix. Celle-là jouait du luth, instrument qui était relégué au grenier partout ailleurs que dans la famille Dœrffer, et elle en tirait des sons pénétrants qui remuaient les auditeurs. « J'ai vu de mes yeux, dit Hoffmann, des gens graves, qui savaient écrire et compter, et encore d'autres choses avec, verser des larmes au seul souvenir du luth de mamzelle Sophie. » Lui-même avait été bouleversé, dès sa première enfance, par l'étrange harmonie qui coulait « de l'âme même » de la mignonne joueuse de luth. Celte charmante créature était la bonne fée de la maison, et son neveu l'adorait. Quand la petite tante Sophie le prenait sur ses genoux pour lui raconter des histoires ou lui chanter de sa voix pure de vieux airs berceurs, l'infinie douceur de ses regards « lui mettait une grande lumière dans le cœur ».
Sans elle, il aurait été entièrement livré au petit oncle Otto, très honnête homme, qui, avec les meil-
leures intentions du monde, le rendit très malheureux et entrava son développement intellectuel, en lui donnant une éducation à rebours. C'était du moins l'avis de l'élève. D'autres penseront peut-être, en lisant son histoire, que son « pédagogue » n'avait pas toujours eu tort de contrarier ses instincts.
L'oncle Otto, conseiller do justice en retraite, était un singulier petit vieux drôlement bâti, coiffé d'un toupet frisé et vêtu d'une robe de chambre à fleurs. Les idées de la famille Dœrffer sur l'importance capitale de la règle et des formes s'étaient tournées chez lui en manies. Un ordre minutieux et inflexible présidait jour et nuit à ses actions. Il s'était assigné tant de minutes pour manger, tant pour jouer du clavecin ou lire des vers afin de faciliter la digestion, tant pour dormir ou se promener, et tant pour témoigner son affection filiale à sa vieille mère. Le même esprit d'ordre présidait à ses sentiments et à ses pensées. Il n'y avait pas dans la ville de Kœnigsberg un homme aussi esclave des conventions sociales, aussi à genoux devant tous les préjugés et aussi convaincu qu'ils sont le salut de la société; mais il lui semblait toujours possible, sinon facile, de munir chaque enfant du viatique des « principes normaux » sans lesquels notre monde n'est « qu'un tohu-bohu et une bousculade, où l'on attrape à tout bout de champ des bourrades et de vilaines bosses ». C'est de cette dernière idée, la toute-puissance de l'éducation, qu'Hoffmann lui en a le plus voulu, et pour cause. L'oncle Otto entreprit de faire de son neveu un citoyen respectable, ayant de l'ordre et de la tenue, et le dressage fut dur, pour le maître et pour l'élève ^
1. Un éminent psychologue, M. Marinier, me fait remarquer que cet oncle si méthodique était aussi, sans doute, un malade. Le dégénéré méticuleux est un type classique.
L'élève était d'une exiguïté remarquable, même pour une tribu de nains ; on l'aurait tenu dans le creux de la main. Cet atome toujours agité et tourbillonnant avait l'humeur extrêmement mobile. 11 riait, pleurait, se fâchait, se consolait, dans la même minute,"et4e tout avec explosion. Un seul sentiment était invariable chez lui : l'horreur de l'ordre et de la régularité. Devenu grand, Hoffmann ne comprenait point que son oncle n'eût pas reconnu à ces signes quil avait un tempérament d'artiste. Rien ne dit que son oncle n'eût pas reconnu ce tempérament; seulement il avait dû en conclure que le fils serait aussi insupportable que le père, et il se proposa de le repétrir en le soumettant à la discipline que lui-même s'était imposée. Bon gré mal gré, Hoffmann dut se faire son ombre, accomplir les mémos choses aux mêmes heures, avec une ponctualité d'horloge, et cultiver aussi les arts par hygiène. Ce dernier souvenir lui était particulièrement odieux. Lui qui, dés l'âge le plus tendre, ne vivait et ne respirait que pour l'art et « tendait vers lui de toutes les forces de son âme », être condamné < à n'entendre parler musique, peinture, poésie que comme d'agréables distractions », saines après les repas, quel supplice pour une nature enthousiaste, « éprise de tout ce qui était noble et grand! » Il était certainement à plaindre; mais son oncle l'était peut-être encore plus; la race brillante et séduisante des romantiques a toujours eu le don de faire souffrir autour d'elle.
Pour comble de misère, son « pédagogue > le contraignit à faire des études régulières, au risque d'étouffer en lui le poète et l'artiste, dans l'espoir de compter un jour un honnête magistrat de plus dans la famille Dœrffer. C'était un crime de lèse-génie, et c'était encore plus stupide que féroce, d'après Hoffmann, car on ne force point la nature. « — Que pensez-vous.
demande un de ses personnages, de Taxiomc en vertu duquel une éducation appropriée peut faire très rapidement d'un enfant quelconque, sans s'occuper de ses aptitudes, de ses dons naturels, de son génie, un homme éminentdans n'importe quelle branche? — Que puis-je penser de cet axiome, réplique l'interlocuteur, si ce n'est qu'il est inepte et impie? » Il fallait être l'oncle Otto, c'est-à dire la fleur des philistins, pour entreprendre de faire un conseiller de justice d'un bambin sur lequel l'art et la poésie avaient aussi manifestement mis leur empreinte. Le bonhomme Ta payé cher; son neveu ne s'est jamais lassé de le tourner en ridicule dans ses œuvres.
L'oncle était pourtant très libéral, quelquefois trop. Sa bibliothèque était l)ien garnie, et le petit Hoffmann avait la permission d'y fouiller. Ce fut ainsi qu'il tomba sous la domination d'un génie qui n'a jamais lâché prise quand il s'est une fois emparé d'une âme. A quatorze ans, il mit la main sur une traduction allemande des Confessions, qu'il dévora, en recevant à de certains passages « comme des secousses électriques ». Il assure que sa jeunesse même le préserva d'abord des dangers d'une pareille lecture, mais il y revint, toujours, sans cesse. On lit dans son Journal, à la date du 13 février 1804, moins de quinze ans après la première initiation : « Je lis les Confessions de Rousseau peut-être pour la trentième fois. Je me trouve beaucoup de ressemblances avec lui. »
Qu'on songe à la tyrannie (|u'un Jean-Jacques, lu avec une passion si tenace, peut exercer sur une intelligence encore tendre. Hoffmann était né avec l'esprit de révolte qui est le fond du romantisme; il l'avait hérité de son père. Rousseau l'attisa en lui. L'étudiant Hoffmann, fils et petit-fils de bons bourgeois de Kœnigsberg, se complut dans le sentiment qu'il y
avait un abîme entre lui et la société, et qu'il ne lui restait d'autre parti à prendre que de faire bande à part. A dix-neuf ans, il écrivait à son ami Hippel ; € Je reviens d'une petite fête à laquelle on m'avait invité. J'y ai été bavard, profond avec les gens âgés
— galant avec les dames, — et, au fond, aussi seul que si j'avais été dans un désert. » Il dit au même correspondant dans une autre lettre : « Je n'ai jamais vécu aussi isolé, aussi à part de tous. Celui-là seul m'adresse la parole qui vient me chercher tout exprès, et je lui sacrifie alors dix minutes, après quoi : un point. Je crois qu'une personne ne s'y connaissant pas pourrait voir là dedans un peu d'anthropophobie, mais il se tromperait complètement. J'aime toujours les hommes autant qu'auparavant. » Il les aimait à condition de n'être tenu à rien vis à-vis d'eux, ni retenu en rien, de peur de devenir aussi un philistin, lui que la nature avait créé pour de plus hautes destinées. Hoffmann était à point i)our le satanisme esthétique, auquel conduit en littérature l'esprit de révolte du romantisme. Qu'est-ce, disait-il, qu'un philistin? « C'est un chat qui ne bouge de derrière le poêle, où il se sent en sûreté, parce que les toits lui donnent le vertige. » Rousseau lui avait montré le chemin des toits, et il rongeait son frein, d'impatience de ne pouvoir s'y élancer. Il prenait en haine les personnes de sa famille qui, par un zèle mal entendu, fermaient la porte menant aux gouttières : « Dieu sait, écrivait-il à Hippel, quel hasard ou, plutôt, quel bizarre caprice du sort m'a placé ici, dans cette maison! Le noir et le blanc ne peuvent pas être plus contraires que moi et ma famille.
— Mon Dieu, quelles gens! — J'avoue volontiers que bien des choses, chez moi, peuvent paraître passablement excentriques. — Mais aussi, pas la moindre indulgence. — Le gros sire, trop usé pour ma plaisanterie.
trop pitoyable pour mon mépris, commence à me traiter avec une indignation que je no mérite vraiment pas, » (22 septembre 1795.)
Le « gros sire » avait ses raisons, qui n'étaient pas toutes mauvaises. Son neveu passait son temps à le mystifier, sous prétexte qu'il était né humoriste, et le petit vieillard ne trouvait pas cela convenable. « L'humour, disait Hoffmann, n'a rien de commun avec son avorton de frère, le persiflage. » Mais l'oncle Otto n'entrait pas dans ces distinctions, et la moutarde lui montait au nez de servir de plastron à ce galopin. Il lui en voulait aussi d'avoir mal placé son cœur dès la seconde fois qu'il était devenu amoureux. Leurs relations devenaient difficiles, et il était urgent de se séparer. En 1796, Hoffmann avait terminé cahin-caha ses études de droit et passé un examen qui lui ouvrait la carrière de la jurisprudence. Il comprit la nécessité de quitter Kœnigsberg et partit pour la petite ville deGlogau,en Silésie, où il était assuré d'une situation « dans les bureaux de la régence ». L'oncle Otto en était arrivé à ses fins : son neveu était en passe de devenir à son tour conseiller de justice.
Hoffmann avait vingt ans. De sa personne, il avait l'air d'une plaisanterie spirituelle de la nature. C'était un rien d'homme très jaune et très laid, avec des cheveux bruns tout hérissés qui lui mangeaient le front, et si fluet qu'il passait partout, si vif qu'il lui était impossible, avec la meilleure volonté du monde, de rester une seule minute tranquille; quand son corps ne pou-, vait absolument pas bouger, son visage vibrait — le mot est de lui — et faisait cent grimaces à la minute. Sa physionomie était malicieuse, et il parlait si vite qu'on le comprenait à peine.
Au moral, beaucoup d'esprit, mais du plus mordant, beaucoup de fantaisie, mais tournée à la caricature, et
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le cœur bon, malgré des habitudes de moquerie qui le faisaient redouter; il avait beau protester que « l'esprit du véritable amour habitait en lui », ses victimes refusaient d'y croire. Beaucoup de gaieté aussi, inclinant trop à la farce, et coupée d'accès d'une noire hypo condrie qui le laissaient tout épeuré et plein d'angoisse. Ignorant comme une carpe, en dehors du droit et de ce qu'on lui avait enseigné à l'école, lisant peu, et jamais de journal, par principe, ne s'intéressant ni au mouvement général des idées ni aux affaires publiques, mais artiste jusqu'au bout des ongles, jouant du piano, chantant, composant, improvisant, dessinant, peignant, s'exerçant à écrire, il rêvait d'une existence poétique où il n'irait plus à son bureau et ne ferait plus de rapports, et quittait Kœnigsberg mécontent de sa carrière, exaspéré contre l'esprit et les préjugés bourgeois, juste au moment où l'Allemagne intelligente avait pour marotte d'être « géniale ».
A la fin du siècle dernier et au début du nôtre, le romantisme allemand était une manière de vivre et de comprendre la vie, autant et plus qu'une manière d'écrire et de comprendre la littérature. La jeunesse s'y jetait avec entraînement, joyeuse d'être débarrassée des tyrannies sociales, car ici encore, et plus que jamais, romantisme signifiait révolte. Ce ne fut que plus tard qu'il s'identifia avec un réveil de l'idée catholique et de tout ce qu'elle ramène avec elle d'opinions et de sentiments. Pour le moment, il consistait essentiellement à s'insurger contre l'étiquette ou la morale courante, contre la mode ou les institutions, pêle-mêle
et avec la même ardeur. On n'en faisait pas la différence, et c'est à croire qu'on n'en voyait pas. Un principe unique présidait à la conduite. Tout ce qui empêche l'homme ou la femme d'être « génial », que ce soit la forme d'un chapeau ou le préjugé du mariage, est également impie et intolérable : on se doit à soimême de le supprimer. Et on le supprimait.
Gœthe avait donné l'exemple à Weimar avant de devenir la plus gourmée et la plus cérémonieuse de toutes les Excellences de l'Allemagne. Ce grand homme — cela n'ôte rien à son génie — ne s'était pas montré difficile, au cours de sa crise romantique, sur les diverses façons d'affirmer sa génialité à la face du monde. Tous les moyens lui étaient bons : excentricités, mauvaises manières, farces d'étudiant, amours variées, orgies plus ou moins élégantes. Il est amusant à contempler à l'œuvre, s'exerçant à se mettre le bonnet sur l'oreille, lui, l'Olympien. Ce n'était qu'un accès, peut-être même qu'un rôle, et il s'en lassa vite, mais il avait donné l'impulsion aux beaux esprits réunis à Weimar sous ses auspices, et l'on s'explique l'inquiétude des bonnes gens de la ville chaque fois que la grande-duchesse Amalia partait pour un voyage. Pourvu, disaient ses sujets, qu'elle n'aille pas en découvrir encore un et nous Tamener!
léna dépassa Weimar en laisser aller quand les doctrinaires du romantisme, les deux Schlegel, vinrent s'y établir, Guillaume en 179fi, Frédéric un peu plus tard. L'un et l'autre prêchaient et pratiquaient, et leurs femmes avec eux, le culte de la génialité sous toutes ses ' formes, y compris la liberté de la passion. Ils ne manquèrent point d'adeptes, parmi lesquels le philosophe Schelling; ils furent immoraux avec pédanterie, ce qui est de l'immoralité triple, et confirmèrent le philistin dans l'opinion que l'homme génial est un vilain animal.
léna ne possédait pourtant, comme on Fa dit spirituellement ^ que « la chaire » du romantisme. L'église était à Berlin, où elle prospérait. Un groupe de Juives intelligentes et peu austères, les Rahel, les Henriette Herz et leurs amies, y menaient le chœur des muses folles devant un troupeau enthousiaste de poètes, de savants, et même de théologiens. L'espèce humaine est si peu inventive, qu'à Berlin comme à Weimar et à léna. Famour libre représentait le point culminant de la génialité. Il en a été de même en France pour nos romantiques de 1830. Est-ce qu'on ne trouvera jamais autre chose?
11 faut dire, à l'excuse de la jeunesse germanique d'il y a cent ans, que le milieu d'où elle sortait était souvent bien peu intellectuel, bien peu propre à contenter et à retenir des esprits ardents et curieux. La plupart des nobles ne se piquaient que d'être grands chasseurs et grands buveurs ; nombre de bourgeois ne le cédaient en rien, pour Fhumeur routinière et provinciale, à Fonde d'Hoffmann ou au père de Goethe, nombre de parents étaient aussi incapables qu'eux, parle même zèle étroit et mal entendu, de respecter la personnalité d'autrui. Il est pénible de se sentir suspect aux siens, et c'est ce qui arrivait fréquemment aux jeunes gens. Hoffmann, qui en savait cjuclque chose, a dépeint la situation avec vivacité dans une page du Chat Murr où il se met en scène sous son déguisement favori de Jean Kreisler, maître de chapelle. L'une de ses héroïnes, Mme la conseillère Benzon, est en train d'exprimer sa satisfaction de ce qu'il est arrivé malheur à ce Kreisler dont Fesprit tourmenté se plaît à remuer des problèmes qu'il vaut infiniment
1. Rudolf von Gottschall, Die deutsche Nationallitteratur des neunzehnten Jahrhunderts.
mieux laisser dormir. Un ami du maître de chapelle l'interrompt violemment et prend en ces termes la défense de l'artiste : « Qu'avez-vous donc tous contre ce pauvre Jean? Quelle méchanceté vous a-t-il donc faite pour que vous ne vouliez pas lui accorder une petite place, un petit coin sur cette terre? Vous ne le savez pas? Eh bien! je vais vous le dire. Kreisler ne porte pas vos couleurs, il ne comprend rien à vos façons de parler. La chaise que vous lui offrez pour s'asseoir parmi vous est trop petite, trop étroite pour lui. Vous ne pouvez pas le considérer comme votre pareil, et c'est ce qui vous blesse. Il ne veut pas reconnaître l'éternité des conventions sur lesquelles vous avez fondé votre conception de la vie; il pense que les préjugés misérables où vous êtes emprisonnés ne laissent pas apparaître à vos yeux la vie véritable; il trouve tout à fait plaisante la solennité avec laquelle vous vous figurez régner sur un empire qui vous est impénétrable, et voilà ce que vous appelez de l'amertume... Vous ne pouvez pas souffrir Kreisler parce que le sentiment de la supériorité que vous êtes forcés de lui accorder vous est insupportable ; vous le redoutez parce que son esprit est en commerce avec des choses plus élevées que celles qui cadrent avec l'étroitesse de votre cercle. »
Mme la conseillère répondit à cette tirade par une autre tirade, trois fois plus longue, sur l'utilité des conventions sociales, qui lui avaient seules procuré la paix et le repos, et elle avait raison de s'y tenir, puisqu'elle s'en trouvait bien, mais elle avait tort de manquer d'indulgence envers ceux qui s'en trouvaient mal. C'est ainsi qu'on pousse les Jean Kreisler à aller chercher n'importe où des âmes plus charitables et un peu d'air respirable. Sans l'oncle Otto et les bonnes dames des concerts de famille, Hoffmann n'aurait
peut-être pas t'ait, lui aussi, tant de sacrifices fâcheux à la génialité à tout prix.
Dans toute sa génération, nul n"a été plus pénétré de la nécessité de « faire de sa vie un tout harmonieux ». Il ne reconnaissait pas au poète le droit de s'en dispenser. Le poète doit vivre en poète, parce qu'il ne doit pas pouvoir s'en empêcher; c'est le signe auquel on reconnaît qu'il possède réellement l'étincelle divine : <r II y a, disait-il, tant de gens qu'on appelle poètes et à qui, d'ailleurs, on ne saurait refuser ni l'esprit, ni la profondeur, ni même le sentiment! Mais, comme si la poésie était autre chose que la vie même du poète, ils ne savent se dégager d'aucune des trivialités de la vie quotidienne; ils s'abandonnent même volontiers à ces trivialités, et tracent soigneusement une ligne de démarcation entre les heures de la cérémonie sacrée, à leur table de travail, et tout le reste de leur activité... Il m'est odieux qu'on mette toujours à part la vie privée, chez le poète, comme s'il s'agissait d'un personnage diplomatique, ou d'un homme d'affaires en général. On ne me persuadera jamais que celui dont la vie tout entière n'est pas soulevée par la poésie audessus de la vulgarité, des misérables petitesses et des conventions du monde, celui qui n'est pas à la fois ardent et grandiose, soit un véritable poète, et que sa vocation ait surgi des profondeurs de l'émotion et du sentiment. »
Vivre la poésie, c'est bientôt dit. Ce n'est pas toujours facile pour un petit fonctionnaire très, pauvre, envoyé de- ci de-là au hasard des postes vacants. Hoffmann s'en remit à sa nature d'artiste : elle le mena au cabaret. 11 en eut d'abord quelque honte : « J'ai voulu m'étourdir, écrivait-il à Hippel, et je suis devenu ce que les maîtres d'école, les prédicateurs, les oncles et les tantes appellent un débauché ». Mais il s'avisa
au bout de peu de temps que ce langage était d'un ingrat et que son instinct Favait très bien servi. La bouteille, qui abrutit tant de gens, peut en soulever d'autres au-dessus d'eux-mêmes : « On parle souvent de l'inspiration que les artistes puisent dans l'usage des boissons fortes, — on cite des musiciens et des poètes qui ne sauraient travailler autrement (les peintres, autant que je sache, sont restés à l'abri de ce reproche). Je n'en crois rien, mais il est certain que, lorsqu'on est dans l'heureuse disposition, je pourrais dire dans la constellation favorable, où lesprit passe de la période d'incubation à celle de création, une boisson spiritueuse imprime aux idées un mouvement plus vif. La comparaison qui me vient à l'esprit n'est pas bien noble; mais, de même qu'une roue de moulin travaille plus vite quand le torrent grossit et augmente de force, de même, quand l'homme se verse du vin, le mouvement intérieur prend une allure plus rapide! C'est tout de même beau qu'un noble fruit porte en lui-même de quoi régir l'esprit humain, par un procédé inexplicable, dans ses résonances les plus personnelles. »
Le tout est de savoir se griser. C'est une science comme une autre, qui exige des études et un sens délicat des rapports de la psychologie avec la physiologie. Hoffmann se flattait de la posséder à fond et de pouvoir, au besoin, en donner des leçons. C'était avec du vin, et du meilleur, qu'il accélérait la roue de son moulin. 11 y ajoutait çà et là un bol de punch, pour le plaisir de contempler « le combat entre les salamandres et les gnomes qui habitent dans le sucre ». En bonfrançais, il aimait à le voir flamber; mais le punch jouait un rôle secondaire dans l'évocation de ce qu'il appelait « son humeur exotique ». C'est au vin qu'il la demandait, source unique des ivresses généreuses et légères qui excitent le cerveau et donnent des ailes à
la pensée. Hoffmann se faisait fort d'indiquer aux artistes quels crus sont favorables aux genres sévères, quels font éclore les œuvres passionnées ou légères : « S'il était réellement à conseiller de verser quelque spiritueux sur la roue intérieure de l'imagination (et je le crois, car cela procure à l'artiste, outre Tallure plus rapide des idées, un certain bien-être, une gaieté, qui rendent le travail plus facile), on pourrait établir certains principes, une certaine méthode, pour l'usage des boissons. Par exemple, je recommanderais, pour la musique d'église, les vieux vins de France ou du Rhin, pour l'opéra sérieux le meilleur bourgogne, pour l'opéra-comique le Champagne, pour les canzonettas les vins chaleureux d'Italie et enfin, pour une composition éminemment romantique comme le Don Juan, un verre modéré de la boisson issue du combat entre les salamandres et les gnomes. — Cependant, je laisse à chacun son appréciation individuelle. Je crois seulement devoir me faire remarquer à moi-même, discrètement, que l'Esprit, fils de la lumière et du feu souterrain, dominateur insolent de l'homme, est extrêmement dangereux, et qu'on ne doit pas se fiera sa bienveillance, car il a vite fait de changer d'attitude et devient un tyran terrible, d'ami agréable et bienfaisant qu'il était. » Hoffmann se surveillait pour ne pas tomber sous le joug du « tyran terrible », et il y a réussi en ce sens qu'il n'a jamais été un ivrogne vulgaire, buvant pour boire, jusqu'à l'abrutissement final. Il a presque toujours su s'arrêter quand il se jugeait assez « monté ». Il n'en a pas moins été un alcoolique — il en est mort, — et comme son alcoolisme a influé sur la forme de son talent; comme nous sommes, d'autre part, très renseignés, par lui-même ou par son biogreiphe i, sur