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Lettro à Arsène Houssaye, du 30 septembre

Quand le froid ou la pluie obligeaient Gérard de Nerval à chercher un abri, il redoutait de rentrer chez lui, à cause de son portier; il avait toujours eu peur des portiers. La police des garnis eut l'œil sur lui, à force de le rencontrer, en compagnie des escarpes, dans les lieux où l'on couche à deux sols de la nuit; un sergent de ville lui infligea Fhumiliation de lui demander ses papiers sur le boulevard des Italiens, au moment où il était arrêté à causer avec des amis. De leur côté, les habitués des cabarets de barrière regardaient de travers ce monsieur en redingote, cju'ils prenaient pour un mouchard, et le menaçaient de lui faire un mauvais parti. Ses amis s'étaient efforcés inutilement de l'arracher à ces milieux dangereux. Il avait fallu y renoncer. — « Oui de nous, écrivait Gautier, n'a arrangé dix fois une chambre avec l'espoir que Gérard y viendrait passer quelques jours, car nul n'osait se llatter de quelques mois, tant on lui savait le caprice errant et libre? Comme les hirondelles, quand on laisse une fenêtre ouverte, il entrait, faisait deux ou trois tours, trouvait tout bien ef tout charmant, et s'envolait pour continuer son rêve dans la rue. Ce n'était nullement insouciance ou froideur; mais, pareil au martinet des tours, qui est apode et dont la vie est un vol perpétuel, il ne pouvait s'arrêter. Une fois que nous avions le cœur triste pour quelque absence, il vint demeurer de lui-même quinze jours avec nous, ne sortant pas, prenant tous ses repas à notre heure, et nous faisant bonne et fidèle compagnie. Tous ceux qui le connaissent bien diront que, de sa part, c'est une des plus fortes preuves d'amitié qu'il ait données à personne. » Il en donnait de non moins fortes quand il s'assujettissait à remplacer Gautier à la Presse, pendant les voyages de son ami; Gérard de Nerval ne l'aurait fait pour aucun autre.

Tandis qu'une de ses personnalités menait cette existence de détraqué, l'autre continuait à couler des jours paisibles, parallèlement à la première; et c'est la persistance de ce phénomène durant toute une vie humaine qui rend son cas si curieux. L'autre homme qui était en lui, le moi sain et bien équilibré, ne cessa jamais, durant ces années orageuses et troublées, d'avoir son domaine à part, où il se conduisait avec un bon sens et une lucidité qu'il est rare de prendre en défaut. Dans ses relations avec le monde des vivants, par exemple, son jugement n'avait subi aucune altération. Il existe quantité de billets de sa main, écrits entre 1843 et 1853, à propos des menus détails de la vie quotidienne. Qu'il s'agisse d'un rendez-vous, d'une invitation, d'une affaire d'argent, d'un coupon de loge à demander, tout est clair, net, bref; on ne trouverait pas un mot faisant soupçonner que c'est la correspondance d'un fou. Les lettres plus développées sont gaies et spirituelles, ou mieux encore. Celle que voici, merveille de grâce et d'émotion discrète, a été adressée à Mme de Solms le 2 janvier 4853, quelques mois seulement avant le second séjour de Gérard de Nerval chez le docteur Blanche : « Ne me donnez pas, chère fée bienfaisante, le beau livre que vous m'avez promis pour mes étrennes; je les convoitais depuis bien longtemps, ces beaux volumes dorés sur tranche, cette édition unique. Mais ils coûteront très cher, et j'ai quelque chose de mieux à vous proposer : une bonne action. Je vous sens tressaillir de joie, vous dont le cœur est si chercheur! Eh bien! voici, ma belle amie, de quoi l'occuper pendant toute une semaine! Rue Saint- Jacques, n» 7, au cinquième étage, croupissent dans une affreuse misère — une misère sans nom — le père, la mère, sept enfants, sans travail, sans feu, sans pain, sans lumière.

« Deux des enfants sont à moitié morts de faim. Un de ces hasards qui me conduisent souvent ma porté là hier. Je leur ai donné tout ce que je possédais : mon manteau et quarante centimes. O misère! Puis, je leur ai dit qu'une grande dame, une fée, une reine de dix-sept ans, viendrait dans leur taudis avec tout plein de pièces d"or, de couvertures, de pains pour les enfants. Ils mont regardé comme un fou. Je crois vraiment que je leur ai promis des rubis et des diamants, et, ces pauvres gens, ils n'ont pas bien compris, mais ils se sont mis à sourire et à pleurer.

< Ah ! si vous aviez vu ! Vite donc, accourez, avec vos grands yeux si doux, qui leur feront croire à l'apparition d'un ange, réaliser ce que votre pauvre poète a promis en votre nom. Donnez à cette bonne œuvre le prix de mes étrennes, car je veux absolument y concourir, ou plutôt remettez à D... les quatre-vingts francs que devait coûter le chef-d'œuvre auquel je ne veux plus penser, et je cours au Temple et chez le père Verdureau acheter tout un aménagement de prince russe en vacances.

Ce sera beau, vous verrez! Vous serez éblouie! Je cours quêter chez Déranger, Au revoir, petite reine, à bientôt, au grenier de nos pauvres. Nos pauvres! Je suis fier en écrivant ces mots. Il y a donc quelqu'un de plus pauvre que moi — de par le monde ! N'oubliez pas le numéro. Au cinquième, second couloir, la porte à gauche.

« Adieu, Mignon, chère Mignon, douce Mignon, providence des affligés, mignonne Mignon, si douce et si fine, si peu fière et si gentille! Mettez votre robe à grande queue et vos souliers à talons! Je leur ai promis, gros comme le bras, une grande princesse, plus puissante que tous les puissants de la terre. Ils

n'y croiront plus quand ils verront vos dix-sept ans et votre frais sourire. Mais je bavarde, je bavarde; adieu, mignonne, encore adieu. — Pardon, madame K »

Il ne lui suffisait pas de donner du pain à ces pauvres gens : il tenait à leur donner aussi de la poésie. C'est peut-être une idée de fou, mais elle est bien jolie.

D'autres lettres sont péniljles à lire : A M. Perrot, chef du bureau des théâtres, au ministère de Vintérieur : «... Pai écrit avant-hier à M. Gavé. Je lui ai dit qu'une somme de 300 francs pourrait me suffire pour traverser l'hiver; s'il était possible d'obtenir 125 francs par mois, de décembre à mars, cela suffirait absolument à ma dépense et me permettrait de faire tranquillement quelque ouvrage dont je trouverais ensuite les produits... 2. » N'insistons pas; ce sont les rançons de la vie de bohème.

Pas plus que ses lettres familières, ses articles ne trahissaient le désordre d'une portion de son cerveau. Il n'avait jamais été plus abondant, ni aussi goûté du public; revues et journaux lui étaient grands ouverts, et il y semait à pleines mains les fragments qui ont' été se grouper sous divers titres dans les éditions de ses œuvres 3. Un seul volume, dans cette gracieuse floraison, se rattache directement aux préoccupations

1. La Petite Presse, 26 octobre 1860. La Petite Presse l'avait elle-même empruntée au Sport.

2. Le Livre moderne, 10 septembre LSOl. La lettre n'est datée que par le timbre de la poste : 20 novembre 1851. La' suite du texte indique que (iérard de Nerval venait d'être malade.

'6. Voifarje en Orient (18.ol); les Illuminés (18.j2); Petits Châteaux de Bohême (18o2); Lorely (18o3); les Filles du Fc^/(1854); la BoMme galante (1855), etc. Les livres de Gérard de Nerval ont été remaniés ou fondus ensemble au fur et à mesure des réimpressions.

du Gérard de Nerval mage et voyant; c'est celui quil a intitulé les Illuminés. L'auteur y montre loccultisme jetant de profondes racines dans notre xvin° siècle incrédule et raisonneur, et agissant fortement sur la grande révolution par l'entremise de personnages qui n'étaient que les instruments des sectes d'illuminés. Sous prétexte de raconter la vie et d'exposer les théories des Cazotte et des Restif de la Bretonne, il esquisse le plan d'une histoire de l'Europe au xix« siècle où l'on verrait les rois recevoir les ordres des sociétés secrètes, et les événements obéir, en dernière analyse, à des influences mystiques. Quand Gérard de Nerval porta à la Revue des Deux Mondes les chapitres sur Restif de la Bretonne \ M. Buloz exigea des coupures, à cause, disaitil, des tendances socialistes de certains passages. Pour lu première fois de sa vie, le doux Gérard se fâcha, et cette discussion lui resta'sur le cœur; quatre ans plus tard, alors qu'il devenait dangereux, il se glissa dans la cuisine de M. Buloz à un moment où il n'y avait personne, ouvrit tous les robinets et se sauva, enchanté de son exploit.

Le printemps de 1853 fut mauvais pour lui. Aux visions ailées et souriantes avaient succédé de lourds cauchemars qui lui rendaient le travail impossible. Un dimanche soir qu'il se trouvait sur la place de la Concorde, après une journée d'hallucinations angoissantes, il résolut d'en finir : « A plusieurs reprises, je me dirigeai vers la Seine, mais quelque chose m'em-

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