The affliction of Childhood
la société de ses semblables ce marmot à grosse tête, toujours solitaire et toujours pensif. Elle n'était pas de ces lemmes qui mettent de la joie dans la vie des autres. Pieuse et austère, elle avait une vertu hautaine et une religion glaciale, tenait ses enfants à distance et s'en faisait redouter, malgré de grands et solides mérites. Jamais une maisonoùelleliabitait ne s'égayait, jamais les petits ne sortaient de chez eux, et Thomas grandissait replié sur lui-même, dans l'ignorance de ce qu'il y avait derrière les haies bornant son horizon. Avec sa précocité dangereuse d'enfant anormal, il réfléchissait sur ce monde qui lui demeurait caché, et travaillait à le deviner d'après ses livres ou d'après les rares événements d'un cercle étroit et monotone. La première fois qu'il eut l'intuition de la vie et de la mort universelles, ce fut à un commencement de printemps, devant une touffe de crocus ((ui sortait de terre dans le jardin encore hivernal et défeuillé. Il était alors bien petit, et fut pourtant bouleversé.
Vers six ans, une page des iMille et une Nuits lui donna une autre secousse intellectuelle. Il lisait Aladdin ou la lampe merveilleuse. Au début du conte, le magicien africain ^ découvre qu'il ne pourra s'emparer de la lampe que par les mains d'un enfant innocent, et cela ne suffit pas encore : « Il faut que cet enfant ait un horoscope spécial écrit dans les étoiles, ou, en d'autres termes, une destinée spéciale écrite dans sa constitution, qui lui donne droit à s'emparer de la lampe. Où trouver cet enfant? comment le chercher? Le magicien le sait. Il applique son oreille à terre; il écoute les innombrables bruits de pas qui fatiguent à
\. La version française de Galland raconte les choses tout autrement. On sait qu'elle prend de grandes libertés avec le texte original.
cet instant la surface du globe; et parmi tous ces bruits, à une distance de six mille milles, il distingue les pas particuliers du jeune Aladdin, c|ui joue dans les rues de Bagdad. A travers cet inextricable labyrinthe de sons,... les pieds d'un enfant isolé marchant sur les bords du Tigre sont reconnus distinctement, à une distance qu'une armée ou une caravane mettrait quatre cent quarante jours à franchir. Ces pieds, ces pas, le magicien les reconnaît, il les salue en son cœur comme les pieds, comme les pas de cet enfant innocent par les mains duquel il a chance de saisir la lampe ^ »
Un enfant ordinaire aurait trouvé tout naturel qu'un magicien entendît et comprît ce qui se passait à l'autre bout de la terre: c'était son métier de magicien. Le petit Thomas eut l'intuition que le conte merveilleux présentait sous une forme figurée Tune des grandes énigmes de Funivers. Il la débrouilla comme il put, et pas trop mal, puisque les années l'affermirent dans son idée. Plus il fut en état de raisonner, plus il demeura convaincu qu'il existe entre les choses les plus éloignées par le temps ou l'espace, les plus étrangères les unes aux autres en apparence, des relations obscures et insondables, issues de lois et de forces ignorées de l'humanité. Le don surnaturel attribué au magicien d'Aladdin n'était que la représentation poétique de Tun de ces secrets « sublimes ». « Après avoir laissé de côté comme inutiles des milliards de sons terrestres, après avoii' concentré son attention sur un certain bruit de pas, il a le pouvoir encore plus incompréhensible de déchiffrer dans ce mouvement précipité un alphabet infini de symboles inconnus. En effet, pour que le bruit des pas de Ten-