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Autohiography

QUJNCEY. 71

Taux qu'on ne puisse penser qu'avec des mots. Au temps voulu, il sortit de cette graine spirituelle une conception du monde occulte qui devint la clef de voûte de la partie mystique et poétique de son œuvre. — Faut-il prendre au pied de la lettre les souvenirs denlance de Ouincey? Je n'oserais en répondre. Il est certain seulement, par les témoignages de son entourage, qu'il fut une façon de petit prodige, philosophant dès le berceau.

Ce n'était pas tout que d'avoir recréé l'univers par un effort d'imagination. Que s'y passait-il, dans cet univers? Y était-on bon ou méchant? Le petit Thomas ne savait trop qu'en croire. Une servante lui avait révélé l'existence de la violence et les dangers qui menacent le faible en brutalisant une autre petite sojur à la veille de mourir aussi. Cette première échappée* sur la vie réelle l'avait transi d'horreur; il baissait involontairement les yeux devant la créature qui avait tué sa confiance enfantine dans l'universelle bonté.

D'autre part, ses livres contenaient des traits d'héroïsme et de générosité qui le transportaient d'admiration. Il avait même éprouvé, au cours d'une de ses lectures, la divine sensation du « sublime moral », et la page avait « flamboyé devant ses yeux comme un phare puissant ». Où était la vérité? Il ne la découvrit que dans sa huitième année, au sortir de sa thébaïde. Son frère aîné, celui qui voulait marcher au plafond la tète en bas, vivait encore, mais on l'élevait au loin. Une raison quelconque l'ayant ramené au logis, sa mère l'envoya passer ses journées chez un pasteur des environs et lui adjoignit Thomas, le sage et timide Thomas, « pas plus fort qu'une mouche », disait son aine avec mépris, et sans plus de défense. Ce fut une brusque initiation aux côtés actifs de la nature

humaine. Le frère était un forcené batailleur, qui ameuta contre eux tous les gamins du pays et obligea l'infortuné Thomas à être son « corps d'armée ». Pendant que le « général en chef » accomplissait des prouesses et se décernait des ordres du jour louangeurs, ses troupes recevaient d'abominables raclées, dont elles ne lui gardèrent pas rancune. Plus tard, à la réflexion, Quincey se disait qu'il serait mort de langueur sans cette violente diversion, qui se prolongea plus de trois ans, à ses éternelles spéculations métaphysiques. Il était à présent trop préoccupé le soir de la sortie du lendemain matin, et le matin de la rentrée du soir, pour s'abandonner à ses rêveries, et ce fut en effet très sain pour lui.

Thomas, cependant, n'aurait pas été Thomas, s'il n'avait jamais proOté de ses i)remières incursions dans le vaste monde pour ratiociner sur ce qu'il observait. Ce fut en rôdant dans la maison du pasteur, M. S***, qu'il plongea les yeux dans les abîmes de douleur dont il commençait à soupçonner l'existence sur cette terre. M. S*** avait deux filles jumelles, sourdes, scrofuleuses, monstrueuses et passant pour idiotes. Elles trébuchaient en marchant et cntr'ouvraient â peine des yeux rouges et clignotants. Leur mère les haïssait et les cachait au fond du logis, où elles étaient assujetties à des travaux serviles et pénibles. Le petit Quincey, qui ne comptait pas encore et avait ses entrées partout, arriva jusqu'aux jumelles, fut frappé de leur morne tristesse, et employa à pénétrer leur pensée le don particulier qu'il avait reçu « de lire l'obscur et le silencieux ». Le drame qu'il déchiffra fut une autre développante, celle de toutes, i)eut-ètre, qui agit le plus fortement sur sa sensibilité.

Les jumelles n'étaient pas assez idiotes pour ne pas souffrir dans leur âme imparfaite. Elles sentaient

même vivement, quoi qu'en dît leur mère pour se justifier à ses propres yeux. Quincey vit leur figure disgraciée s'illuminer à un sourire affectueux, à un geste caressant, « comme à un message de Dieu leur disant tout bas : — Vous n'êtes pas oubliées ». Il surprit leur terreur et leur muet désespoir au seul son de la voix maternelle. Un jour, elles s'étaient assises pour prendre un peu de repos. Un appel irrité les fit tressauter. Elles se levèrent vivement, se tendirent les bras en même temps, s'embrassèrent sans mot dire, puis dénouèrent leurs bras et se séparèrent, chacune trébuchant vers sa tache. Quelques jours plus tard toutes deux moururent, et le petit Thomas comprit qu'il ne fallait pas en avoir de chagrin; mais il se demanda, et il s'est toujours demandé depuis, pourquoi il y a des parias dans le monde. Il entendait par cette expression les êtres pour lesquels ne luit jamais aucune lueur d'espérance, les déshérités et les méprisés, les races maudites et tous ceux que la société écrase ou rejette, que leurs proches écrasent ou rejettent, hypocritement, en gardant des apparences devant le monde et en les traitant par derrière comme on traitait les juifs ou les cagots au moyen âge. Pourquoi y a-t-il des hommes qui naissent parias aussi sûrement que d'autres naissent lépreux? La question n'était pas nouvelle, et Quincey n'y trouva pas plus de réponse que les millions d'hommes qui se l'étaient posée avant lui, mais il ne la perdit plus de vue. Le mot et l'idée de paria jouent un grand rôle dans son œuvre littéraire. Il s'y indigne à plusieurs reprises, avec véhémence, contre ceux qui ne veulent pas voir que nous sommes entourés de parias, en Europe, au xix<^ siècle, et qui refusent d'admettre, comme la mère des deux pauvres jumelles, que les déshérités et les méprisés sentent le mal qu'on leur fait. « Je suis confondu, écrivait-il, de

la colossale culpabilité et de la colossale misère du cœur humain. »

Ses études marchaient de pair avec les progrès extraordinaires de son esprit. 11 fut la gloire de la première école où sa mère l'envoya. A douze ans, il faisait des vers latins dignes des humanistes du vieux temps. A quinze, il composait des poésies lyriques en grec et avait retrouvé dans Démosthène « les véritables lois de la rhétorique », sur lesquelles « les modernes n'ont écrit que des sottises ». L'un de ses professeurs disait un jour à un étranger : « Ce gaminlà haranguerait une foule athénienne plus facilement que vous et moi une foule anglaise ». C'était peut-être vrai. Quincey parlait grec couramment, sur n'importe quel sujet, connu ou non des anciens. Il avait pris l'habitude de se lire à lui-même les journaux anglais en grec, tous les matins, et il avait acquis à cet exercice « une adresse surnaturelle » pour fabriquer des périphrases et découvrir des équivalents.

Il possédait la littérature anglaise sur le bout du doigt, même les très vieux auteurs, même ceux que personne ne lit, même les livres introuvables qu'on ne déniche que par une grâce d'état. Passionné pour la poésie de son pays, il aimait à rappeler plus tard qu'il avait salué sa renaissance moderne dès la première aurore et voué un culte aux Lakistes à une époque où le public les ignorait et où la critique n'avait pas de mots assez durs pour Wordsworth et Coleridge. « On les vilipendait, dit-il. J'ai été en avance de trente années sur mon temps, et j'en suis justement fier. »

Une mémoire alerte et impeccable tenait ce savoir immense à son service, et faisait de ce pâle petit écolier un objet de curiosité pour ceux qui l'approchaient. La maturité de son esprit était un autre sujet d'ébahissement pour les étrangers. Personne ne s'avisait de

le traiter en enfant. Les hommes graves lui parlaient sur un pied d'égalité et des lettrés se remettaient à son école. Il forma ainsi des amitiés charmantes, une, entre autres, avec un clergyman c{ui avait soixante ans de plus que lui et vivait en sage loin des vaines agitations du monde. Son presbytère, situé au cœur de Manchester, était néanmoins la maison du silence. Les bruits du dehors expiraient au pied de ses murailles enchantées. Les domestiques marchaient à pas étouffés, comme avec des chaussons. Des vitraux adoucissaient la lumière, et du fond de cette paix, de cette solitude, le vieux clergyman travaillait avec ardeur à convertir r Angleterre au swedenborgianisme, sans que Ouincey ait jamais pu comprendre comment ses supérieurs ne disaient rien et laissaient faire. Sentant venir la mort, le vieillard se mit en devoir de rompre les liens terrestres de son âme. représentés par les classiques grecs et latins, seules et pures délices d'une vie innocente. Il les prenait l'un après l'autre, relisait une dernière fois ses passages favoris, et distribuait les chers volumes à ses amis. Se séparer de l'Odyssée fut le sacrifice suprême. Un soir, seul à seul avec Quincey, il lui dit d"un ton solennel : « Ce livre est presque le seul qui me reste de mes classiques. J'ai gardé Homère jusqu'à la fin, et YOdyssée de préférence à Vlliade. Votre favori, en grec, est Euripide; aimez tout de même Homère, nous devons tous aimer Homère. Même à mon âge, il me charmerait encore, et j'ai fait une exception en sa faveur aussi longtemps que des œuvres d'inspiration purement humaine ont eu le droit d'occuper mon temps. Mais je suis un soldat du Christ, et l'ennemi n'est pas loin. Mes yeux ont regardé aujourd'hui dans Homère pour la dernière fois et, de peur de manquer à ma résolution, je vous donne ce livre, mon dernier. » En achevant ces mots, il s'assit devant un

orgue délicatement ouvragé, seul ornement de sa bibliothèque, et entonna un cantique ^ Il faut ne pas savoir ce que c'est que d'aimer ses livres pour se représenter cette scène sans émotion.

Des intimités aussi peu naturelles ne permettent guère à un adolescent d'ignorer qu'il est différent des autres. Ouincey savait qu'il avait eu trop tôt un esprit d'homme, des goûts et des sentiments d'homme. Mais il n'y pouvait rien. Il était entraîné « comme par une cataracte » vers des problèmes au-dessus de son âge; de ses forces, « de toutes les forces humaines ». C'était une fascination, un besoin âpre et maladif. On le fit voyager : il racolait partout des auditeurs, amusés d'entendre ce blanc-bec parler éloquemment sur les sujets les plus sérieux et les plus abstraits. On l'envoya en visite dans des châteaux : il communiqua sa fièvre de savoir aux belles dames, qui se mirent à apprendre le grec, l'hébreu et la théologie sous sa direction. On le mena à une grande fête où était la cour d'Angleterre : il ébaucha séance tenante une philosophie delà danse, « la forme la plus grandiose de tristesse passionnée » que l'homme ait inventée, et un éreintement du rire, compagnon louche du bas comique et des plaisirs vulgaires.

Il n'y avait rien à faire que de se résigner à avoir un enfant prodige, et de l'envoyer le plus tôt possible, selon son désir, à l'Université d'Oxford. C'était très simple, et ce fut pourtant l'origine de tous ses malheurs.

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