Suspiria de Profundis, Visioii of Life
enfant; des yeux l)leus, un visage brillant, s'il n'y avait pas eu un je ne sais quoi qui disait : — Eccovi, — cet enfant a été aux enfers. »
Quincey n'est sorti de sa réserve systématique sur. la parenthèse de Londres et du pays de Galles que pour raconter comment il perdit son amie. Il considérait cet événement comme la grande tragédie de son adolescence, bien plus que le froid et la faim. Un soir, il avait dit adieu à Anne pour cinq ou six jours, dans le dessein de poursuivre aux environs de Londres une affaire qui devait décider son usurier à conclure avec lui. Leur séparation avait été presque solennelle. Ceux-là seuls s'en étonneront auxquels je n'ai pas réussi à faire comprendre le caractère mystique et exalté de cette liaison équivoque. Les deux enfants cherchèrent un coin obscur et solitaire : « Nous ne voulions pas, dit Quincey, nous séparer dans le tumulte et le flamboiement de Piccadilly ». Lui, babillait gaiement de l'avenir, et de ce qu'il ferait pour elle afin de la relever et de la tirer de sa fange dès que la fortune lui aurait souri. Elle, écoutait en silence, plongée dans un morne désespoir que les circonstances n'expliquaient ni ne justifiaient. « De sorte, poursuit Quincey, que lorsque je Fembrassai en lui disant un dernier adieu, elle mit ses bras autour de mon cou, et pleura, sans prononcer un mot ». Il ne la revit jamais. Elle ne revint jamais k leur rendez-vous accoutumé dans la rue, et il n'avait jamais pensé à lui demander son adresse. Cette disparition mystérieuse était la fin qui convenait à un personnage symbolique, et la seule qui permît à Quincey de continuer à vivre dans son rèvc de réparation sociale. Il ne put cependant en prendre son parti. Il persévéra pendant des années à chercher la triste Anne dans Oxford-Street chaque fois qu'il revenait à Londres. Faute de mieux, il l'a transfi-
gurée dans une de ses fantaisies poétiques, où nous la verrons expirer, Madeleine repentie et pardonnée, en extase devant les cieux, ouverts pour la recevoir.
Cependant, il était à bout de forces. Un ami de sa famille, rencontré par hasard, lui ayant prêté quelque argent. Ouincey courut acheter deux petits pains chez un boulanger dont il se rappelait avoir contemplé la boutique avec « une ardeur de désir » incroyable; mais son estomac ne supportait plus la nourriture. Un autre ami lui offrit à déjeuner, et le seul aspect des mets lui souleva le cœur. L'affaire sur laquelle il comptait avait manqué. Il s'estima trop heureux d'être découvert par ses tuteurs et d'en recevoir des ouvertures de réconciliation. L'automne de 1803 le trouva installé à l'université d'Oxford, ayant repris sans effort ses habitudes de bénédictin, et poursuivant avec son ancienne vigueur des études encyclopédiques , au premier rang desquelles la philosophie. Ses camarades l'apercevaient à peine; Quincey calculait qu'il ne leur avait pas adressé cent paroles les deux premières années, un peu par dégoût de leur ignorance, beaucoup par dégoût du monde en général depuis qu'il en avait exploré les bas-fonds : « Je fuyais tous les hommes afin de pouvoir les aimer tous ». Mais quiconque l'approchait emportait la conviction que l'université d'Oxford comptait parmi ses nourrissons un esprit puissant et original.
Un accident grotesque compromit cette magnifique moisson d'espérances. En 1804, Ouincey était revenu à Londres pour son plaisir. Il eut mal aux dents. Une imprudence augmenta la douleur. Sur le conseil d'un camarade, il acheta de l'opium et fut perdu. Le poison avait trouvé un « terrain préparé » ; il en prit possession sans l'ombre d'une résistance.
L'histoire de la chute misérable de Thomas de Ouincey, de la détérioration de son intelligence et de son être moral sous l'influence d'un poison en pilules ou en bouteilles, est restée une histoire d'aujourd'hui, dont chacun de nous peut voir les divers chapitres se répéter sous ses yeux, avec leurs cruelles péripéties et leurs dénouements inévitables. Il n'y a de changé que l'étiquette du flacon. Les efforts des morphinomanes pour tenir leur vice secret ne réussissent jamais qu'un temps. D'ailleurs les médecins les trahissent dans rintérèt public. Plusieurs de ces derniers, et non des moindres, effrayés de la grandeur soudaine de ce mal nouveau, l'ont dénoncé avec énergie. Le docteur Bail écrivait en 4885 : « L'abus de la morphine, qui depuis quelques années a pris de si grandes proporr tions , est généralement limité aux classes supérieures.... Mais, depuis peu, ce vice tend à se répandre même parmi nos ouvriers K » Trois ans après, du docteur Pichon : « La morphinomanie est actuellement une passion, un vice aussi grave, aussi redoutable, plus redoutable , peut-être , que l'alcoolisme , que l'absinthisme. Il y aurait, certainement, exagération à dire que Vivrogncrie morphiniquc est aussi répandue que Vivrognerie éthylique et Vivrognerie absinthiquc. Mais personne ne saurait nier que le morphinisme ait progressé d'une façon effrayante depuis trois ou quatre ans -. » Du même, en 1890 : — « ... Pendant longtemps,