Traduit par Baudelaire
ces trésors, et tu possèdes les clefs du })aradis, ô juste, subtil et puissant opium ! »
Mais un mangeur d'opium n'est jamais heureux longtemps; c'est encore Quincey qui le dit.
Ses études terminées, il s'était établi en poète dans une maison de poète, une modeste chaumière « vêtue de beauté » par le lierre et les roses grimpantes, et située dans la pittoresque région des lacs. Il l'avait bourrée de livres de choix — elle en était « populeuse », — et s'était enfoncé dans la métaphysique allemande avec lïntention de consacrer toutes les forces de son intelligence, « fleurs et fruits », à un seul ouvrage dont les grandes lignes commençaient à se dessiner dans son esprit. Il en avait choisi le titre, emprunté à Spinoza : De emendatione humanl intellectus; De la réforme de l'entendement humain; et fixé l'objet : « exalter la nature humaine au mieux des facultés que Dieu lui avait départies ».
Pour délassement de ses travaux, il avait les promenades dans un beau pays. Marcheur intrépide, Quincey fut bientôt connu à plusieurs lieues à la ronde de tous les paysans, qui s'étonnaient de le voir passer, seul et rapide, dans les ténèbres. Il commençait à prendre les habitudes de noctambule qui ont aidé à son renom de Ijizarrerie, et auxquelles Topium n'a pas été étranger :
« J'aimais, dit-il, à suivre la marche de la nuit d'après les signes qui apparaissaient aux fenêtres; à voir flamboyer le feu à travers les vitres de maisons isolées, tapies dans quelque enfoncement; à surprendre les bruits joyeux de la vie de famille, dans des solitudes qui avaient l'air abandonnées aux hiboux; à distinguer plus loin l'heure du coucher, puis l'envahissement des maisons par le silence, puis le règne somnifère du grillon; à entendre par intervalles, au pied des puissantes collines, l'horloge d'une église
annoncer les heures, ou la cloche d'une petite chapelle solitaire verser son glas lugubre sur les tombes où dormaient les rudes ancêtres des habitants du hameau.... Tel était le. genre de plaisir que je goûtais dans mes promenades nocturnes K »
Les fêtes de l'esprit ne chômaient point dans sa montagne. Il avait pour voisins Wordsworth, Southey, Coleridge et leurs familles. Wordsworth, un peu olympien d'aspect et de manières, quoique mal bâti, assez égoïste, et sentimental en vers seulement, n'en avait pas moins une âme très noble, douée de hautes facultés, et une imagination tendre. Son seul gros défaut était d'abîmer les livres, avec ingéniosité, avec raffinement. Southey, grand bibliophile, le comparait à un ours dans un parterre de tulipes, et ne l'introduisait qu'en tremblant au milieu de ses trésors. Quincey n'aurait peut-être jamais écrit certain article très malicieux, qu'on lui a souvent reproché, si Wordsworth n'avait pas coupé son Bwke avec le couteau du beurre. Je comprends les représailles en pareil cas, et je les excuse. — Miss Wordsworth, une brune agitée et bégayante, aux yeux sauvages, mais intelligente, vibrante, pleine de cœur, était la bonne fée de son illustre frère, dont elle avait humanisé le génie un peu sévère et qu'elle accompagnait par monts et par vaux, sous la pluie et le soleil, à la recherche de sensations et d'images poétiques. Quincey n'eut pas de meilleure amie. — Mme Wordsworth, laide, bête, louche, et charmante. — Southey, modeste et froid, modèle d'honneur et de vertu, vivait dans ses livres, auxquels il avait donné la plus belle pièce de sa maison, et cela disposait Quincey à penser du bien de ses vers. — Coleridge, « le vieux somnambule sublime », l'ilote