Traduit par Baudelaire
que dans ces rêves-là, sauf une ou deux légères exceptions, qu'entraient les circonstances de l'horreur physique. Mes terreurs jusque-là n'avaient été que morales et spirituelles. Mais ici les agents principaux étaient de hideux oiseaux, des serpents ou des crocodiles, principalement ces derniers. Le crocodile maudit devint pour moi l'objet de plus d'horreur que presque tous les autres. J'étais forcé de vivre avec lui, hélas! pendant des siècles. Je m'échappais quelquefois, et je me trouvais dans des maisons chinoises meublées de tables en roseau. Tous les pieds des tables et des canapés semblaient doués de vie; l'abominable tète du crocodile, avec ses petits yeux obliques, me regardait partout, de tous les côtés, multipliée par des répétitions innombrables; et je restais là. plein d'horreur et fasciné i, »
Il redoutait maintenant le sommeil et luttait contre lui en désespéré. « Je me débattais pour y échapper, dit-il dans un fragment inédit, comme à la plus féroce des tortures. Souvent, jessayais de lutter contre le besoin de sommeil; je le domptais en restant debout la nuit entière et tout le lendemain. Quelquefois, je ne me couchais que pendant le jour, et je tâchais de conjurer les fantômes en priant ma famille de se tenir autour de moi et de causer; j'espérais que les impressions extérieures pourraient dominer mes visions intérieures. Loin de là. Ce qui m'avait obsédé pendant le sommeil venait au contraire se mêler, pour les infecter et les salir, à toutes mes perceptions du monde extérieur. Même éveillé, j'avais l'air de vivre avec les spectres, mes compagnons imaginaires, et d'être en relations bien plus étroites avec eux cfu'avec les réalités de la vie. « Que voyez-vous, mon ami? mais que
L Traduit par Baudelaire.
i04 NÉVROSÉS.
voyez -vous donc? » Telle étail l'exclamatioii par laquelle m'éveillait constamment Marguerite, à peine venais-je de m'endormir. (Il me semblait à moi que j'avais dormi plusieurs années i.) »
Il est bon de faire remarquer que Thomas de Quincey ne commit jamais d'autres excès que l'opium. Ses moeurs étaient irréprochables, et il n'avait aucune tendance à l'alcoolisme. Ses nuits ressemblaient néanmoins à des agonies. A peine assoupi, il poussait des gémissements douloureux. « Et je m'éveillais, poursuit-il, avec des convulsions, et je criais à haute voix : « Non! je ne yeux plus dormir! »
Les morphinomanes se seront reconnus dans ces pages. Ils courent la même course à l'abîme. Les signes relevés chez eux par les médecins sont identiques à ceux dont Quincey fait l'humiliante confession. Ils savent ce que c'est que d'être le paralytique qui ne bougera pas, quoi qu'il arrive, l'être sans volonté, inerte en face de lui-même, en face de sa conscience, comme en face des événements et des nécessités de l'existence. Un livre de science que j'ai déjà cité souvent '^ donne un nom à ce malheur, l'un des plus grands qui puissent atteindre une créature humaine, et l'invariable châtiment du morphinomane invétéré ; le docteur Pichon l'appelle « la i)erte du tempérament moral ». C'est un envahissement à marche plus ou moins rapide de « l'inertie morale ». Quand le mal est arrivé à sa dernière période, le morphinomane pourrait prendre pour devise : « Rien ne m'est plus; plus ne m'est rien ». — « Interrogez-les, dit le docteur Pichon, sur leurs souffrances, sur leurs intérêts, sur leurs amis et sur les personnes qui leur sont le plus chères, ils ne
1. Publié pour la première fois par M. Japp, dans sa biographie de Quincey.