Suspiria de profuiulls : Mémorial Suspb'ia
peut en mourir ou en perdre la raison : la morphine est méchante et se venge de qui la délaisse. Les livres de médecine contiennent des exemples saisissants des dangers auxquels on s'expose en la bravant. Une femme avait été amenée au Dépôt de la Préfecture de police. On la vit soudain défaillir, et bientôt elle parut expirante d'un mal qui présentait les symptômes du choléra. Une piqûre de morphine la ressuscita : c'était une morphinomane en état d' « abstinence » et de « besoin ». Une autre malheureuse mourut à l'hôpital avec un« soubresaut violent, l'écume aux lèvres », parce qu'on lui avait supprimé la morphine, par degrés, mais trop vite encore. Un jeune médecin qu'on empêchait de se faire une injection « fut pris d'un véritable accès de manie furieuse ». Les accès se renouvelèrent et il en mourut. Des femmes du monde à court d'argent ont volé pour acheter de la morphine. Des hommes qu'on aurait crus fiers se sont prosternés a en vrais suppliants » devant leur médecin pour obtenir du poison. La science a fait à ces malheureux, aux impulsions sauvages et irrésistibles, l'aumône honteuse de la « responsabilité atténuée », leur signifiant par là qu'ils avaient perdu jusqu'aux derniers restes de leur dignité d'homme. « Quand le délit, écrit le docteur Piclion, a été commis dans le dessein immédiat de se procurer de la morphine, l'accusé doit être exonéré. La souffrance est trop forte, on ne peut pas y résister. On ne parvient à se guérir que par une diminution lente et méthodique de la dose, et à travers de telles angoisses, que bien peu vont jusqu'au bout s'ils ne sont en pouvoir de médecin, dans un hospice ou un asile ^ »
La domination de l'opium n'est pas moins terrible.
]. Le Morphinisme, par le D' Pichon.
Lui aussi, il est un tyran impitoyable, acharné à faire souffrir qui essaie de lui échapper. La lutte, que nous allons raconter est véritablement effroyable.
Le jour où Thomas de Quincey, acculé au suicide ou à la folie, se résolut sous l'aiguillon de la terreur à l'effort qu'il avait refusé à des motifs plus nobles, il connut l'étendue de son malheur et le poids de ses chaînes. Il eut beau procéder par degrés, il endura des tortures qui le précipitèrent de rechute en rechute. Sa bouche se remplissait d'ulcères et d'enflures. Chaque respiration lui coûtait une nausée. Il éprouvait des douleurs atroces à l'estomac. Une surexcitation violente ne lui permettait point de fermer l'œil, ni de tenir en place. Il lui arrivait alors de se jeter comme un fou sur son flacon de laudanum et de boire à longs traits : « Ne me demandez pas combien. Dites, vous, les plus sévères, qu'auriez-vous fait à ma place? Je recommençais à m'abstenir; j'en reprenais; je recommençais, et ainsi de suite K »
Il sentait le joug de la « noire idole » s'appesantir à chaque rechute. La troisième fut suivie de « phénomènes nouveaux et monstrueux » sur lesquels il ne s'explique pas davantage, et qui eurent l'heureux effet d'aiguiser ses terreurs : « Quand il me fut impossible de me dissimuler que ces effroyables symptômes poursuivaient leur marche en avant, sans jamais s'arrêter et en accélérant leur allure avec une régularité solennelle, je fus pris de panique, et j'essayai pour la quatrième fois de rétrograder. Mais au bout de quelques semaines, j'eus la profonde conviction que c'était impossible. Or, je vis dans mes rêves, qui traduisaient tout en leur langage, que les hautes portes qui étaient placées au bout des immenses avenues de ténèbres se