Id. : Graduai estrangement from Wordsworth
sans sa femme. Elle est trop bète. Ma cuisinière avait fait des commérages, avait été malhonnête, sgi-disant par mon ordre. Devait-on la croire, me connaissant? On la crut, et ce fut le commencement de la brouille; mais on ne: l'aurait pas crue qu'il en eût été exactement de môme : on ne peut pas vivre avec Wordsworth. Sa sœur était une charmante personne, qui m'a rendu beaucoup de services. Il est dommage qu'elle soit devenue folle. — Ce que je viens de vous conter vous a peut-être étonnés? On a tant poétisé l'histoire des lakistes vivant harmonieusement en face de la nature.... La vérité vraie, c'est qu'ils étaient tous mal ensemble. » — Quelques lecteurs conclurent de ces articles que Thomas de Quincey était méchant. « Petit misérable ! criait Southey. Il faut le cravacher. » Southey avait tort. Quincey n'était pas méchant. Il n'était qu'intempérant dans son langage, trop communicatif à ses heures et volens nolens, comme le sont les ivrognes; il disait alors tout haut ce que beaucoup de braves gens, qui ne se croient pas féroces pour cela, pensent tout bas de leurs meilleurs amis.
. En tout cas, ses confidences sur le caractère ou les jambes de ses anciens dieux ne l'entraînèrent jamais à se montrer ingrat envers leur génie. Ce n'est pas ici le lieu de refaire l'histoire de l'école romantique anglaise. Il suffira de dire qu'elle a été la glorification des idées de Quincey sur la nécessité de remonter aux sources nationales, de rompre avec le vocabulaire « livresque », d'entrer en communion avec la nature, et de faire en poésie une large part aux sensations. Et Quincey ne demeura point passif dans la grande bataille romantique. Il mit au service des siens tout ce qu'il possédait d'éloquence et d'influence, et fut l'un des artisans de la victoire finale de Coleridge et
de Wordsworth ^ sur les défenseurs de l'esprit classique.
La passion des vers était dans sa pensée un simple retour à la nature. Il soutenait que la poésie avait été aux origines le langage « naturel » de l'humanité dans toutes les occasions solennelles ou seulement importantes, tandis que la prose avait été « l'invention », la « découverte » de quelques hommes de génie : • Quoi? direz vous, les hommes parlaient en vers? — Dans les temps primitifs, il leur aurait paru contre nature, et absurde qui plus est, de parler en prose. 11 fallait alors des raisons passionnantes pour motiver une harangue publique... et, dans les sociétés encore simples,... les sentiments violents revêtent nécessairement la forme du mètre, qui autorise les termes emphatiques, les antithèses, et autres effets de rhétorique.... Nous sommes convaincus qu'il a fallu plus d'efforts, un siècle avant Hérodote, pour amener les esprits à renoncer au diapason poétique avec lequel ils s'étaient accordés de longue date, qu'il n'en faudrait à un journaliste moderne pour revenir brusciuement au vers lyrique ^. »
Voilà des renseignements assez complets sur les richesses intellectuelles dilapidées par Quincey. La nature généreuse avait réuni en sa faveur les dons du poète à ceux du penseur. Elle l'avait doté, dans sa munificence, d'une grande imagination pleine de fantaisie et d'un esprit aigu, fécond en idées hautes et neuves. Après qv\\\ eut irrémédiablement gâché ces beaux présents, il ne lui resta guère, sa magnifique langue mise à part, que le pouvoir de jeter le trouble et le désarroi dans l'esprit du lecteur en lui ôtant les
1. On the genius of Thomas de Quincey, par Shadworth H. Hodgson.