‹ NévrosésChapitre 49 sur 115 · The Book-Hunter, par John Hill Burton · texte numérisé non relu

The Book-Hunter, par John Hill Burton

toute petite place pour écrire. Mais la neige tombait toujours. Quand elle avait recouvert toute la table, Quincey écrivait dans sa main. Quand elle avait effacé le sentier, Quincey lui ouvrait les pièces voisines. Quand l'appartement était « enseveli », qu'il n'y avait môme plus moyen de se glisser dans le lit, il donnait un tour de clef et allait recommencer ailleurs, après avoir adjuré sa logeuse de ne toucher à rien. Il devenait pathétique pour défendre ses papiers. Sa carrière était perdue si on les dérangeait, puisqu'il ne s'y reconnaissait qu'à « la position » de chaque feuille. Il aimait mieux payer deux loyers, trois loyers.... On lui a connu six de ces « dépôts » à la fois, sans compter ceux qu'il avait oubliés, ni ceux qu'il continuait à payer et qui étaient depuis longtemps balayés, loués à d'autres, ni ceux où il n'avait jamais mis le pied que dans les discours de propriétaires inventifs et sans scrupules, qui le faisaient trembler pour des papiers imaginaires. L'un d'eux lui vendait des ballots de paille pour des manuscrits. Un autre, plus malin, prenait l'argent et ne donnait jamais rien en échange. Tous les moyens étaient bons pour plumer Quincey.

Le visiteur qui était parvenu à le dépister et à le l)rendre au gîte trouvait un petit être débile, affublé de haillons, les pieds nus dans des savates, à moins qu'il n'eût des bas et pas de souliers, ou un bas à un pied et une pantoufle à l'autre. La figure, toute en front, était intelligente et fine. La bouche n'avait plus une seule dent : Fopium et la morphine les font tomber'. La pâleur transparente de cette chétive créature, ses mains diaphanes, ses prunelles voilées et sans regard, ses vêtements trop larges et qui semblaient vides, lui donnaient un air immatériel, surnaturel. C'était une

\. Pichon, loc. cit.

ombre, qui dormait les yeux ouverts tout du long du jour. « Pauvre petit! disait Carlyle, touché de son apparence faible et misérable. C'est un innocent, et rien ne serait plus facile que de l'effacer d'un coup d'épongé. Pauvre petit Quincey! »

Vers le soir, son cerveau s'éveillait peu à peu. et l'ombre se mettait à parler bas, d'une voix dolente et harmonieuse qui « semblait venir du pays des songes », tandis que ses yeux s'emplissaient de lueurs et que son regard « plongeait dans linvisible ». 11 avait Tair, rapporte un contemporain, de lire sur la muraille d'en face ce qu'il vous disait. — Peut-être le lisait-il en effet, lui aussi, comme Hoffmann, cet autre visionnaire, il avait la sensation aiguë d'un monde à côté, aussi réel que le monde que nous connaissons tous, et ouvert à quiconque sait user des moyens de communication mis à notre service par la nature. Il disait : « La machine à rêver qui est implantée dans le cerveau humain n"y a pas été mise pour rien ». Elle n'est pas également puissante chez tous les hommes. Les uns rêvent « magnifiquement », les autres pauvrement: cela dépend des complexions. Belle ou médiocre, la faculté du rêve est le canal par lequel nous pénétrons dans l'univers invisible. Quincey se rangeait parmi les privilégiés qui ont possédé cette faculté à un degré supérieur dès le jour de leur naissance, et se vantait de l'avoir développée « presque surnaturellement » par lopium, ce qui n'était que trop vrai. Que'navait-il pas rêvé, même en plein jour et en se promenant? Il en parlait volontiers. Ses récits du monde occulte, murmurés de sa voix musicale, comptaient parmi les spectacles curieux d'Edimbourg : « Il racontait, dit un témoin, de profonds mystères tirés de sa propre expérience. C'étaient des visions qui lui étaient apparues dans des montagnes absolument solitaires. C'étaient

des événements qui illustraient, s'ils ne les prouvaient, les doctrines sur les rêves, les avertissements prophétiques, la seconde vue et le magnétisme ^ »

Une tasse de café le ramenait sur terre en achevant de dissiper le sommeil. Le causeur s'animait et ravissait son auditoire. Il était incomparable, de l'avis de tous ceux qui l'ont entendu. Quincey causait en artiste, et non en bavard. 11 savait écouter. Il élevait et élargissait tous les sujets, et il s'exprimait avec une courtoisie aristocratique que ses accoutrements de mendiant romantique rendaient très frappante. Les maîtres de maison d'Pklimbourg ambitionnaient tous de l'avoir à dîner; mais ce n'était point chose facile. Il ouvrait rarement les invitations; elles étaient classées parmi les correspondances qui « le rendaient malheureux ». D'ailleurs, ouvertes ou non, il était incapable d'aller à heure fixe à un endroit donné; l'opium avait aboli chez lui la notion du temps. Il fallait l'envoyer chercher. Le « pauvre petit » suivait le messager sans résistance, sinon de bon cœur, et les invités avaient un double régal. Celui des yeux, premièrement. Voici dans quel appareil Quincey parut un soir à un dîner de cérémonie : « Il portait un paletot en grosse étoffe à longs poils, râpé, troué, et boutonné jusqu'au menton. Au cou, un mouchoir de couleur. Aux pieds, des chaussons de lisière pleins de neige. Son pantalon — quelqu'un suggéra que son pantalon était un caleçon noirci avec de l'encre, mais il n'aurait jamais pris la peine de déguiser son caleçon 2. » Au bout de cinq minutes, personne ne pensait plus au costume de Quincey; on était tout oreilles.

Il y avait plus difficile encore que de l'avoir : c'était

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