‹ NévrosésChapitre 61 sur 115 · Athenxum, 19 octobre · texte numérisé non relu

Athenxum, 19 octobre

ascendant sur ses camarades, un seul excepté, qui s'est présenté à l'école le, même jour que lui, et qui a même nom, même taille, même visage. Quand l'un paraît, on voit l'autre, et on ne les distinguerait point, sans une infirmité qui empêche l'étranger « de jamais élever la voix au-dessus d'un chuchotement très bas ». C'est la seule différence qui existe entre William Wilson et son double, car a sa voix, pourvu qu'il parlât bas, devenait le parfait écho de la mienne ^ ».

Autant le reste de la classe était soumis au despotisme de a l'enfant de génie », autant son double mettait de persistance à le contrarier. Il ne se contentait pas, comme celui de Musset dans la Nuit de décembre, de soupirer en montrant du doigt la colline ou les cieux. Il était la Conscience d'une âme violente, résolue à ne pas céder sans combat à des impulsions inexplicables non moins que honteuses. A toute heure, en tout lieu, il se plaçait entre la faute et le héros du conte, qu'il s'efforçait de retenir, tantôt lui insinuant un bon conseil dans un de ses « chuchotements significatifs », tantôt lui donnant d'un ton impératif un avertissement solennel. Repoussé avec impatience, et bientôt avec haine, il revenait à la charge et redoublait ses importunités, plus odieuses chaque jour à celui qui ne lui obéissait qu'en frémissant. Ce qu'il serait advenu de William Wilson dans d'autres conditions, avec la direction morale qui lui fit défaut par la faiblesse ou l'incurie des siens, chacun est libre d'en penser ce qu'il lui plaira, selon ses idées et selon sa foi. Abandonné à lui-même, il devint ce qu'est devenu Edgar Poe. Les germes morbides que l'enfant avait reçus en héritage grandirent chez l'adolescent,

1. Les italiques ne sont pas de nous. Poe en faisait un grand usage.

qui se mit à boire. A mesure qu'il s'enfonçait dans le vice, les reproches de « l'autre » lui étaient plus insupportables. Il essayait de fuir ce double abhorré, qui semblait trouver une volupté féroce à lui murmurer à l'oreille sa dégradation. Deux ou trois fois, il crut s'en être délivré; mais sa conscience refusait de mourir et se réveillait au milieu d'une orgie, ou au moment de commettre une mauvaise action. Cette lutte monstrueuse est racontée par Poe avec une passion émouvante. Son William Wilson fuit de contrée en contrée dans une « agonie d'horreur », comme jadis Gain sous la malédiction de l'Éternel, et ne trouve nulle part de sûreté contre la voix qui « pénètre la moelle de ses os. — Je fuyais en vain. Ma destinée maudite m'a poursuivi, triomphante, et me prouvant que son mystérieux pouvoir n'avait fait jusqu'alors que de commencer. A peine eus-je mis le pied dans Paris, que j'eus une preuve nouvelle du détestable intérêt que le Wilson prenait à mes affaires. Les années s'écoulèrent, et je n'eus point de répit. Misérable! — A Rome, avec quelle importune obséquiosité, avec quelle tendresse de spectre il s'interposa entre moi et mon ambition! — Et à Vienne! — et à Berlin! — et à Moscou! Où donc ne trouvai-je pas quelque amère raison de le maudire du fond de mon cœur? Frappé d'une panique, je pris enfin la fuite devant son impénétrable tyrannie comme devant une peste, et jusqu'au bout du monde j'ai fui, fat fui en vain. »

L'adolescent s'était fait homme, l'homme s'était entièrement adonné à la boisson, et l'alcool accomplissait son œuvre : — « Son influence exaspérante sur mon tempérament héréditaire me rendait de plus en plus impatient de tout contrôle ». En cet état, W^illiam Wilson résolut de s'affranchir coûte que coûte de souffrances dont l'inutilité était manifeste. Dans une nuit de plaisir, il assassina son double au fond

d'une chambre écartée : « Quelle langue humaine peut rendre suffisamment cet étonnement. cette horreur qui s'emparèrent de moi au spectacle que virent alors mes yeux.... Une vaste glace se dressait là où je n'en avais pas vu trace auparavant: et, comme je marchais frappé de terreur vers ce miroir, ma propre image, mais avec une face pâle et barbouillée de sang, s'avança à ma rencontre d'un pas faible et vacillant. »

Avant d'expirer, le mourant lui adressa ces paroles : — a Tu as vaincu, et je succombe. Mais dorénavant tu es mort aussi, — mort au Monde, au Ciel et à l'Espérance! En moi tu existais, — et vois dans ma mort, vois par cette image qui est la tienne, comme tu t'es radicalement assassiné toi-même! »

Edgar Poe n'a pas eu le malheur, quelque bas qu'il ait pu tomber, de survivre à sa conscience; en cela encore, j'oserai même dire en cela surtout, son conte est bien un conte; mais un conte dont l'idée générale s'adapte si parfaitement à ce que l'on sait de lui à présent, qu'il fallait lui faire sa place dans une histoire de l'homme. C'est l'énigme douloureuse de sa l)ropre destinée d'alcoolique que Poe a transportée ici dans le monde surnaturel; c'est sa cause qu'il plaide quand il implore notre indulgence en termes hésitants et timides : « Je soupire... après la sympathie — j'allais dire la pitié — de mes semblables. Je voudrais leur persuader que j'ai été en quelque sorte l'esclave de circonstances qui défiaient tout contrôle humain. Je désirerais qu'ils découvrissent pour moi, dans les détails que je vais leur donner, quelque petite oasis de fatalité dans un Sahara d'erreur. » Combien cette prière humble et discrète est éloignée du droit au vice que tant de gens réclament de nos jours avec une sorte d'arrogance, au nom des mêmes fatalités héréditaires. On était moins coulant avec soi-même au temps de

Poe. S'il arrivait — et cela est toujours arrivé — qu'on désertât la lutte contre les instincts mauvais, c'était sans se considérer comme justifié d'avance. On croyait alors qu'il restait le secours divin quand le secours humain manquait. Cette pensée avait heureusement supprime l'inéluctable pour l'imagination, et c'est être déjà à moitié vainqueur que de croire à la victoire. La foi, qui fait marcher les paralytiques, donne aussi des forces contre la tentation. Les plus incroyants ne peuvent refuser à la religion d'avoir donné à l'homme un puissant tremplin pour les grands élans et les efforts désespérés, ne fût-ce que par la confiance qu'elle lui mettait au cœur, et qu'aujourd'hui il a perdue.

Edgar Poe était dans sa douzième année quand les Allan le ramenèrent en Amérique. L'ombre expiatoire qui ne devait pas tarder à l'envelopper devenait visible; il faudrait avoir renoncé à tout sentiment d'humanité pour lui refuser la pitié qu'il sollicite.

A son retour d'Europe, il poursuivit ses études dans une école de Richmond, admiré des autres écoliers, plutôt qu'il n'en était aimé, pour ses brillantes facultés et son adresse aux exercices du corps : « Malgré toutes ses supériorités, raconte l'un d'entre eux i, il n'était pas l'âme de l'école, ni même son favori.... Poe était volontaire, capricieux, souvent impérieux et pas toujours bon, ni même aimable, quoiqu'il eût le pre-

Page 1