‹ NévrosésChapitre 65 sur 115 · Écrit en · texte numérisé non relu

Écrit en

Poe ne resta qu'un an à l'université. En voyant le train des choses, le chiffre de ses dettes, M. Allan s'alarma et le prit dans ses bureaux. Il s'enfuit, comme avait fait son père vingt-trois ans plus tôt. « Il m'a quitté, écrivait M, Allan, à cause d'une affaire de jeu à l'université, à Charlottesville, parce que (je suppose du moins que c'est pour cela) j'ai refusé de sanctionner une règle adoptée là-bas parles fournisseurs et autres individus, qui baptisent dettes d'honneur toutes les inconséquences. » Le jeune révolté avait gagné Boston, la tète bourdonnante de rêves de gloire. C'était à la poésie qu'il comptait demander l'immortalité. Il publia une plaquette de mauvais vers auxquels personne ne fit attention, et se trouva bientôt à bout de ressources. Jusqu'à ces derniers temps, on n'avait su que par lui-même ce qu'il était alors devenu. Il en avait dicté un récit sur la fin de sa vie. un jour qu'il n'était pas dans son bon sens. L'histoire est longue; j'abrège.

La Grèce était soulevée contre le Turc, et l'âme de l'adolescent tressaillait d'enthousiasme aux grandes actions d'une poignée de héros. Il partit pour offrir son bras aux insurgés. Passant par la France — estce à l'aller, est-ce au retour? Poe laissait dans l'ombre sa campagne de Grèce, — il fut gravement blessé en duel, et soigné par une étrangère de haut rang, qui devint son ange tutélaire. Après des aventures a terribles », qu'il avait retracées en les adoucissant dans un roman intitulé la Vie cVun artiste ', il s'était rembarqué pour l'Amérique sur les instances de sa bienfaitrice, qui lui montrait la gloire au bout de la carrière des lettres. Quand on lui demandait pourquoi il n'avait

1. Voici le litre complet : The Ufe of an artist, at home and abroad.

jamais publié son roman, il répondait que c'était impossible en anglais à cause de souvenirs trop personnels, qui auraient blessé sa famille, mais qu'il en avait été imprimé une traduction française, et que l'ouvrage avait été attribué chez nous à Eugène Sue.

Il n'y a pas un seul mot de vrai dans cette histoire, et elle n'en a que plus d'intérêt à titre de symptôme moral. Poe s'était fabriqué sans plus de façons les débuts dans la vie qui seyaient à un nourrisson du romantisme. On vient de découvrir qu'il s'était engagé tout prosaïquement dans l'armée américaine (le 26 mai 1827) quand il n'avait plu su que faire à Boston ; son dossier existe encore au ministère de la guerre de \Yashington. On le mit dans les bureaux de l'artillerie, et il fut un bon petit soldat, très sobre dans un milieu où ce n'était, guère l'usage, et très occupé d'une seconde plaquette de vers ^ qui est beaucoup meilleure que la première. Il se trouvait dans un de ces heureux intervalles où sa manie le laissait en repos. L'apaisement se faisait en lui et autour de lui, les ténèbres se dissipaient de dessus sa route. M. Allan, informé de sa situation, l'aida à entrer à l'École militaire de West- Point, et son mauvais destin parut conjuré.

A peine à l'école, il fut repris de ses « accès », qu'accompagnèrent des redoublements de bizarrerie. — Il avait un air harassé et ennuyé qu'on n'oubliait plus, dit un de ses compagnons de chambrée. Un rien l'irritait. Mal noté, sans cesse puni, il fut finalement chassé pour indiscipline et se trouva devant la porte, un beau matin du mois de mars 1831, avec douze sous dans sa poche et pas d'asile. Mme Allan était morte, M. Allan remarié, sur le point d'être père de famille, et désireux d'avoir le moins possible à démêler avec

Page 1