‹ NévrosésChapitre 78 sur 115 · The Quacfcs of Helicon · texte numérisé non relu

The Quacfcs of Helicon

à satisfaire. Il aurait fallu ne pas donner prise soimême pour mener une campagne aussi violente, et ce n'était point le cas. L'ivrognerie de Poe faisait généralement les frais des réponses à ses articles de critique. Les plus écorchés ne s'en tenaient pas là et l'accusaient d'actes infamants, voire criminels. Ce fut le cas de M. English, le directeur de revue qui faisait des fautes de pluriel. Poe lui intenta un procès en diffamation et le gagna, mais ces sortes de victoires coûtent cher; il en reste dans le public le vague souvenir qu'on a été mêlé à de vilaines affaires, et cette impression était entretenue avec soin par les ennemis du poète.

Edgar Poe, hélas ! prêtait aussi le flanc aux reproches de charlatanisme qu'il adressait à ses confrères. Il ne le cédait à personne pour la science de la réclame, et, si sa probité lui interdisait les moyens déshonnêtes, sa vanité d'auteur lui conseillait les moyens ingénieux. On dirait vraiment qu'à force de s'entendre dire que Blackuood était un a morceau capital », il en était venu à penser qu'il y avait du bon dans les conseils de M. Blackwood à miss Zénobie, puisqu'il les suivit à la lettre; c'est à croire qu'il s'y était moqué de lui-même. Lui aussi, il eut sa petite provision de citations en toutes langues, les langues qu'il savait et celles qu'il ne savait pas, et il les plaça et replaça « adroitement », avec un mépris superbe de la prosodie, de la syntaxe et du reste. Il faisait dire à V^oltaire : — « Les Grecs font paraître ses acteurs... le visage couvert d'un masque... », et à Boileau : « Le plus fou souvent est le plus satisfait ». Il copia effrontément les notes des savants européens, transcrivant ingénument les fautes d'impression et prenant le Pirée pour un homme. Il attribua Œdipe à Colone à Eschyle, et mit Ver-Vert et le Belphégor de Machiavel

parmi les livres ténéljreiix qui contribuaient à troubler la raison de Roderick Usher. Il poussa la confiance en l'ineptie de ses compatriotes jusqu'à se pourvoir d'une discussion savantissime, prise je ne sais où, sur le sens d'un texte hébreu dont il aurait été bien en peine de déchiffrer une lettre. 11 était très fier de sa « polémique y> à propos d'Isaïe et d'Ézéchiel, et il est de fait qu'elle lui a rendu de bons et loyaux services : il l'a reproduite à satiété.

C'était par trop de sans-gène avec des lecteurs qui se formaient rapidement sous l'influence des Longfellow, des Emerson et des Hawthorne. On s'avertissait entre éditeurs de se défier de la science de M. Poe : « — Il fait des citations de l'allemand, mais il n'en sait pas un mot.... Quant à son grec, vous saurez à quoi vous en tenir pour peu que vous y mettiez le nez.... » Les revues ne lui en demandaient pas moins des articles de critique; on l'y poussait, on l'y cantonnait, car ses éreintements faisaient monter le tirage. Et Poe leur en fournissait avec sécurité; il ne songeait pas que tout se découvrirait un jour, que bien des choses se découvraient déjà, et que son érudition de carnaval fournissait des armes à qui ne demandait qu'à lui rendre œil pour œil.

La foule ne s'inquiétait pas de ces vétilles; il lui était fort indifférent que M. Poe se fût trompé sur la densité de Jupiter, ou qu'il eût volé des notes à quelque savantasse du vieux continent. Mais il existait entre elle et l'auteur des Contes fantastique?, un malentendu profond, qui fut le grand obstacle à la popularité de Poe dans sa patrie, i)lus encore que ses obscurités et ses bizarreries. Ces petits-fils de puritains s'obstinaient à exiger de la littérature une action morale, directe, évidente, qui fût le but avoué de l'auteur et la raison d'être de son œuvre. Il ne leur suffisait pas qu'une

page fût pure : il fallait qu'elle apportât son enseignement, qu'elle apprît ou insinuât une vérité saine et utile. Edgar Poe se hérissait à la pensée de faire servir la poésie à l'éducation de la nation autrement qu'en élevant les âmes dans la sphère de l'éternelle beauté. Il se retranchait dans la doctrine de l'art pour l'art avec une intransigeance qui le rendait agressif envers les écrivains dune autre opinion. Non content d'avoir banni de son œuvre la créature morale, comme l'a très bien dit Barbey d'Aurevilly, il était impitoyable pour ceux qui lui réservaient la première place, ou seulement une grande place, dans leurs ouvrages. Il reprochait à Longfellow d'avoir la manie de réformer le monde par ses poésies, au lieu de se borner à tâcher de faire de bons vers : « — C'est un grand artiste, disait-il, et un idéaliste de haut vol. Mais sa conception de l'objet de la poésie est entièrement fausse.... Sa didactique est invariablement hors de sa place. Il a écrit des poèmes brillants — par accident; c'est-à-dire, quand il a permis à son génie de l'emporter sur des habitudes de pensée conventionnelles.... Nous ne voulons pas dire qu'on ne puisse faire circuler un enseignement moral tout au fond d'une œuvre poétique; mais on a toujours tort de l'imposer avec insistance, comme il le fait dans la plupart de ses œuvres.... M. Longfellow... croit essentiel d'inculquer î/Jie/wom/e.... Le ton didactique prévaut dans sa poésie. Idées et images, tout est subordonné chez lui à la mise en lumière d'un ou plusieurs points qu'il considère comme la vérité. Et, tant que le monde sera plein de conventicules parlant le patois de Chanaan, il ne faudra pas s'étonner que ce système conserve d'austères défenseurs ^ »

Page 1