Lettre de Willis. du 17 octobre
fonctions consistent à être dérangé par tout le monde. Il a été le monsieur qui alimente l'abonné de province de jeux d'esprit et promet des primes aux meilleures solutions; le boniment que voici eut l'honneur d'être rédigé de la même main qui avait tracé la Chute de la maison Vsher : « — Nous donnerons un abonnement d'un an à la revue, plus un abonnement d'un an auSaturday Evening Pcst, à toute personne, ou plutôt à la première personne, qui résoudra cette énigme ». Il a été le directeur inventif auquel on confie un magazine aux abois, et qui trouve moyen de faire monter le tirage de quarante mille numéros. Il a occupé toutes ces situations au contentement général. Directeur, il remplissait la caisse. Relégué dans les emplois inférieurs, il était le modèle du petit employé, ponctuel, laborieux^ ne se permettant ni une volonté ni une opinion : « — Il était à son pupitre à neuf heures du matin, racontait un de ses anciens chefs, et ne s'en allait pas avant que le journal — un journal du soir — fût sous presse ». Les observations le trouvaient toujours de bonne humeur; il les accueillait avec une déférence qui nous paraît, à nous, exagérée, suspecte par conséquent, mais qui lui valait de bonnes notes dans les bureaux de rédaction de New York : — « Quand nous lui demandions de glisser sur une critique, d'effacer un passage trop vif, il le faisait avec empressement et courtoisie; il était infiniment plus maniable, dans ces questions délicates, que ne le sont la plupart des hommes ».
Sa facilité de travail le rendait précieux dans les mauvais jours, quand la caisse était à sec : il rédigeait le journal à lui tout seul. Enfin il était sans rival pour les jeux d'esprit; il se consacra une fois pendant six mois à deviner les cryptogrammes que les abonnés adressaient au journal de tous les points des
États-Unis. Il y en avait en plusieurs langues, écrits avec tous les alphabets connus. Un seul lui résista, et il put démontrer que l'auteur avait triché et que cela ne voulait rien dire.
Plût au ciel que le tableau fût complet! Mais on n'en a vu que la partie lumineuse, celle qui représente la lune de miel d'Edgar Poe avec ses patrons. Il les quittait quelquefois de lui-même; on le regrettait, et tout était pour le mieux. Le plus souvent, il désirait rester. Quelques mois se passaient, ou quelques semaines — cela dépendait — et la comédie tournait en drame. Le modèle des employés devenait soudain « inexact, bizarre et grincheux » ; le plus modeste et le plus souple des collaborateurs se transformait en une sorte de matamore arrogant :1a perle des directeurs oubliait de faire paraître le numéro. L'opinion de ses chefs ou de ses associés changeait avec la même rapidité, et ils étaient outrés après avoir été charmés; tel l'avait adoré pendant un hiver et s'était accusé publiquement de l'avoir méconnu, qui n'en voulait plus entendre parler l'été suivant, et la cause du revirement était invariablement la même : son vice lavait ressaisi. Il était entré en fonctions contrit et repentant, pétri de bonnes résolutions et confiant dans l'effort de sa volonté, et puis, brusquement, le mal l'avait terrassé : « — Je crois, écrivait un de ses directeurs pendant une crise, qu'il n'avait absolument rien bu pendant dixhuit mois, mais en voici trois qu'on le rapporte continuellement chez lui dans des états pitoyables ». C'était alors une métamorphose complète, la substitution dune personnalité à une autre. II ne restait plus rien de l'homme raffiné qui frappait les habitués des salles de rédaction par ses manières aristocratiques, légèrement cérémonieuses. On n'avait plus devant soi qu'un ivrogne d'allures vulgaires, un braillard qu'on
s'empressait de mettre à la porte et que chacun se croyait le droit de chapitrer. Je ne crois pas que jamais poète ait été autant sermonné, aussi durement, et je suis certain qu'il ne s'en serait pas trouvé un second pour l'endurer avec cette humilité.
Presque au début de sa carrière, il est chassé d'un maf/azine qu'il venait de sauver, parce que deux numéros de suite n'ont pu paraître à leur date. Le propriétaire du journal lui écrit : « — Mon cher Edgar,... je crois fermement à la sincérité de toutes vos promesses; mais j'ai peur que vous ne manquiez à vos résolutions en remettant le pied dans nos rues et que vous ne buviez encore jusqu'à y laisser votre raison. Vous êtes perdu si vous comptez sur vos propres forces. Il n'y a de salut pour vous que si vous implorez l'aide de votre Créateur. Combien j'ai regretté de me séparer de vous, Lui seul le sait. Je vous étais attaché, je le suis encore, et je dirais volontiers : — « Revenez », si le passé ne me faisait craindre une nouvelle rupture à brève échéance. Si vous vouliez vous contenter de prendre vos quartiers chez moi, ou dans toute autre famille n'usant pas de boissons alcooliques, j'aurais quelque espoir. Mais si vous allez soit à la taverne, soit dans tout autre lieu où l'on fait usage de ces boissons, vous êtes perdu. J'en parle par expérience. Vous avez de belles facultés, Edgar, et vous leur devez de leur assurer le respect aussi • bien qu'à vous-même. Apprenez à vous respecter, et vous vous apercevrez bien vite que les autres vous respecteront. Séparezvous pour toujours de la bouteille et des compagnons de l)outeilles. Dites-moi si vous pouvez et voulez le faire. Si jamais vous rentrez dans mes bureaux, il faut qu'il soit bien entendu que je serai délié de tous mes engagements le jour où vous vous serez enivré. Tout homme qui boit avant son déjeuner est perdu ; il n'est
plus possible de faire convenablement ce qu'on a à faire i. »
Il est dur pour tout le monde de recevoir de pareilles semonces, et Poe savait fort bien qu'il n'était pas tout le monde; il lui échappa un jour, dans une discussion sur le panthéisme, de s'écrier avec feu : « Ma nature tout entière se révolte à l'idée qu'il y ait dans l'univers un être supérieur à moi ». Il n'en courbait pas moins la tète sous les reproches, avec une humilité qui a sa grandeur : « Bien que je ne vous aie jamais accusé réception de vos conseils d'il y a plusieurs mois, écrivait-il à un autre donneur d'avis, votre lettre n'en a pas moins eu sur moi une grande intluence; j'ai depuis lors combattu l'ennemi en homme, et je suis maintenant, sous tous les rapports, confortable et heureux. Je sais vous faire plaisir en vous l'apprenant (22 janvier 1836). »
Tous les procédés semblaient permis avec lui. En 1840, il travaillait pour une revue où il recevait 50 dollars par mois pour « corriger les épreuves, surveiller l'imprimerie, lire les manuscrits et les mettre au point, compiler les articles de cuisine, de sport, etc. », recopier les auteurs illisibles et donner dans chaque livraison un morceau inédit. Une crise de boisson le fit
1. White à Edgar Poe. Cette lettre a une histoire, qui prouve la difficulté d'arriver à la vérité sur Poe. Elle avait été insérée par M. George Woodberry dans sa biographie d'Edgar Poe, dont la première édition, parue à Boston, est, si je ne me trompe, dé 1885. Elle y était donnée comme sans date, mais de 1837 ou de la fin de 1836. En 1894, au mois d'août, M. George Woodberry la publiait à nouveau dans une revue de New York, le Century iUiistrated monthly magazine. Cette fois, elle est datée : Richemond, 29 septembre 1835, et le texte présente de nombreuses différences. Ce n'est pas encore tout. Presque en même temps, une nouvelle édition de la biographie de M. George Woodberry reproduisait l'ancien texte et le « sans date ». Où est la vérité?
chasser, comme toujours. Le propriétaire de la revue eut l'indignité de faire imprimer sur la couverture * une note transparente, au sujet de « la personne dont « les infirmités » lui avaient causé tant d'ennuis ». Un peuple qui lit autant la Bible aurait pourtant dû se souvenir du manteau de Noé. Le coup fut terrible pour le poète infortuné. Il existe de lui une lettre d'homme affolé, adressée à la suite de ce scandale à un médecin qui avait pris sa défense. Poe essaie de nier et ment, puis il avoue à demi, puis il ment encore, et ce sont des mensonges si grossiers, qu'à peine peut-on l'accuser d'avoir voulu tromper : « J'ai à vous remercier de m'avoir défendu.... Je vous jure devant Dieu que je suis d'une sobriété rigoureuse. Depuis l'instant où j'ai vu pour la première fois ce vil calomniateur, jusqu'à celui où j'ai quitté ses bureaux, vaincu par le dégoût que m'inspiraient son esprit de chicane, son arrogance et sa brutalité, aucune boisson plus forte que Veau n'a jamais passé mes lévites. » Il explique ensuite, « pour être parfaitement franc », qu'il y eut une époque où il cédait de loin en loin à la tentation : « En un mot, il nrest arrivé quelquefois de me griser complètement. Après chaque excès, j'étais invariablement au lit pour plusieurs jours. Mais il y a maintenant quatre ans que j'ai entièrement renoncé à toute espèce de boisson alcoolique — quatre ans, sauf une seule infraction.... » 11 justifie son « infraction », patauge, et répète à tout hasard, pour le cas où l'on voudrait bien faire semblant de le croire : « Je ne bois que de l'eau ».
Plus pénil)le encore est une autre lettre où il dissimule sa honte sous un ton de ])adinage. Des amis l'avaient mandé à Washington, dans l'espoir de lui l)rocurer une sinécure dans la douane. Poe accourt,