Ingram, vol. II, p
sant. Mais venez — oh! venez demain! Oui, je serai calme, je serai tout ce que vous voudrez.... » Mrs Shew accourut sans attendre au lendemain. Ce que Virginie lui voulait, c'était de lui montrer des lettres très anciennes, précieusement conservées, qui lavaient son époux d'une certaine calomnie sans cesse rééditée. La tante Clemm va nous apprendre la suite. On lit dans une de ses lettres que deux ans plus tard, dans un moment d'affreuse misère, elle était |allée confier leur détresse à une « amie riche, qui avait fait beaucoup de promesses.... Je lui avouai franchement ce qui en était, poursuivait Mme Clemm encore bouillonnante d'indignation. Elle me proposa de quitter Eddy ^ disant qu'il pourrait parfaitement se tirer d'affaire tout seul.... Me proposer, à moi, d'abandonner mon Eddy, — quelle cruelle insulte! Il n'a que moi au monde pour le consoler et le soutenir, pour le soigner quand il est malade et hors d'état de s'aider! Est-ce que je peux oublier ce doux visage, si tranquille, si pale, et ces chers yeux qui me regardaient si tristement tandis qu'elle disait : — Ma bien-aimée, ma Muddy bienaimée, tu consoleras mon pauvre Eddy et tu en auras bien soin, — tu ne le quitteras jamais, jamaisi Prometsle-moi, ma chère Muddy, et je pourrai mourir en paix. Et fai promis. Et quand je la retrouverai au ciel, je pourrai dire : J'ai tenu ma promesse, ma chérie.... »
Virginie expira le 30 janvier 18t7. Mrs Shew apporta nue Une toile pour l'ensevelir, et il n'y eut aucun bienfait dont Mme Clemm lui ait été aussi reconnaissante. « Sans elle, disait la mère désolée, ma Virginie chérie aurait été descendue au tombeau dans du coton. Je ne peux pas dire ma reconnaissance de ce que ma
i. Nous rappelons qu'Eddy, ou Eddie, était le petit nom de Poe dans l'intimité, Muddy celui de la tante Clemm.
mignonne a été enterrée dans de la belle toile. » 31 rs Shew aida à la mettre dans son linceul. Elle prit le manteau d'ordonnance qui lui avait servi de couverture et le cacha, à cause des pénibles souvenirs qu'il réveillait; mais il fallut le rendre à Poe pour renterrement, car il n'en avait pas d'autre, et le ciel hivernal était « de cendre et morne », ainsi qu'il l'a décrit dans Ulalume. Quand il revint du cimetière, le monde était décoloré à ses yeux. Le printemps ne ramena que des fleurs de deuil; les mêmes campagnes que l'amour avait parées d'une beauté surnaturelle se changèrent en lieux revèches et déserts. Il avait dépeint d'avance cette seconde métamorphose dans Éléonora. « Les fleurs étoilées s'abîmèrent dans le tronc des arbres et ne reparurent plus. Les teintes du vert tapis s'affaiblirent; et un à un dépérirent les asphodèles d'un rouge de rubis, et à leur place jaillirent par dizaines les sombres violettes, semblables à des yeux qui se convulsaient péniblement et regorgeaient toujours de larmes de rosée. Et la Vie s'éloigna de nos sentiers; car le grand flamant n'étala plus son plumage écarlate devant nous, mais s'envola tristement de la vallée vers les montagnes avec tous les gais oiseaux aux couleurs brillantes qui avaient accompagné sa venue. Et les poissons d'argent et d'or s'enfuirent en nageant à travers la gorge, vers l'extrémité inférieure de notre domaine, et n'embellirent plus jamais la délicieuse rivière. Et cette musique caressante, qui était plus douce que la harpe d'Éole et que tout ce qui n'était pas la voix d'Éléonora, mourut peu à peu en murmures qui allaient s'affaiblissant graduellement, jusqu'à ce que le ruisseau fût enfin revenu tout entier à la solennité de son silence originel. Et puis, finalement, le volumineux nuage s'éleva, et, abandonnant les crêtes des montagnes à leurs an-
ciennes ténèbres, retomba dans les régions d'Hespérus et emporta loin de la Vallée du Gazon-Diapré le spectacle infini de sa pourpre et de sa magnificence. »
Poe tomba dangereusement malade après l'enterrement et fut longtemps à se remettre. Mrs Shew rapporte qu'à force de privations héroïques, à force d'avoir eu faim et froid pour pouvoir acheter à Virginie des remèdes ou des aliments, il en était arrivé à un état d'épuisement qui faillit le mettre au tombeau. Il guérit cependant, mais ce fut pour son malheur, et il ne le savait que trop; on le surprenait, dans les bois du voisinage, assis à l'écart et « murmurant son désir de mourir ». Jamais, du nioins, la crainte d'être abandonné par la tante Clemm n'effleura son esprit. C'est dans ce crépuscule de sa vie qu'il composa le sonnet dédié A ma mère, digne pendant à la lettre de Mme Clemm qu'on a lue tout à l'heure :
« Parce que je sens que là-haut dans les cieux les Anges, quand ils se parlent doucement à l'oreille, ne trouvent pas parmi leurs termes brûlants d'amour d'expression plus fervente que celle de Mère,
« Je vous ai dès longtemps justement appelée de ce grand nom, vous qui êtes plus qu'une mère pour moi et remplissez le sanctuaire de mon cœur, où la Mort vous a installée en affranchissant l'âme de ma Virginie.
« Ma mère, ma propre mère, qui mourut de bonne heure, n'était que ma mère à moi; mais vous, vous êtes la mère de celle que j'aimais si tendrement,
« Et ainsi, vous m'êtes plus chère que la mère que j'ai connue de tout un infini, — juste comme ma femme était plus chère à mon âme qu'à celle-ci sa propre essence. »
Après la mort de Virginie, les ténèbres s'épaissis-
sent autour de Poe. Il n'y a plus de répit, plus d'épisode rafraîchissant.
Il vécut dans une retraite farouche les premiers temps de son veuvage. Il marchait beaucoup, rêvait beaucoup et ne buvait que de l'eau; mais il était trop tard pour fuir la catastrophe finale. Depuis longtemps, il suffisait d'un verre d'une boisson forte pour lui donner la fièvre, le délire et des souffrances aiguës. Une agitation maladive le chassait de nuit hors de la maison, par les plus grands froids, enveloppé dans le manteau militaire et cramponné à la tante Clemm, ([ui faisait les cent pas avec lui jusqu'à ce quelle tombât de fatigue. Les rares personnes qui l'approchaient sentaient poindre la démence. Les signes précurseurs du delirium tremens étaient visibles; ils n'attendaient qu'un accident pour éclater, et il était impossible que l'accident n'arrivât pas.
Au mois de décembre, la pièce de vers intitulée Ulalume parut dans une revue, après avoir été refusée par une autre. Elle raconte l'histoire intérieure d'Edgar Poe durant cette année tragique, et comment il avait failli être infidèle au souvenir de Virginie. La morte avait pourtant triomphé de l'aube d'un sentiment nouveau : « Les cieux, ils étaient de cendre et mornes; les feuilles, elles étaient crispées et desséchées ; elles étaient flétries et desséchées. C'était la nuit, dans l'Octobre solitaire d'une année qui, pour moi, n'a plus de place dans le temps. C'était tout près du lac brumeux d'Auber, dans l'humide région de Weir: — c'était le long de l'étang fangeux d'Auber, dans les bois de Weir, hantés par les goules.
« Ici, jadis, par une allée titanique de cyprès, j'errais avec mon âme; j'errais sous les cyprès, avec Psyché, mon Ame.... Notre entretien avait été sérieux et grave; mais nos pensées, elles étaient paralysées et desséchées, nos souvenirs étaient traîtres et desséchés — car nous ne savions pas que le mois était Octobre et nous ne remarquions pas la nuit de Tannée (ah ! la nuit de toutes les nuits de l'année)! »
L'étoile du matin se lève sur cet entretien, et sa lumière figure aux yeux du poète une aurore d'espérance. Il sent son cœur « encore jeune et vivace », il veut revivre, aimer, malgré l'effroi de son Ame, qui sait bien que tout est fini pour lui : « Ainsi je calmai Psyché et lui donnai un baiser, et je la tirai de son abattement, et je vainquis ses scrupules et son abattement; et nous allâmes jusqu'à la fin de l'allée, mais là, nous fûmes arrêtés par la porte d'une tombe — par la porte d'une tombe avec une légende; et je dis : Qu'y a-t-il d'écrit, douce sœur, sur la porte de celte tombe?... Elle répondit : Ulalume! Ulalume! — C'est le caveau de ton Ulalume que tu as perdue!...
« Alors mon cœur devint de cendre et morne, comme les feuilles crispées et desséchées, — comme les feuilles qui étaient flétries et desséchées. Et je m'écriai : C'était sûrement la même nuit d'Octobre, cette nuit de l'an passé, où je voyageai, — je voyageai par ici, — où j'apportai ici un fardeau terrible! Oh! quel démon m'a ramené ici. justement cette nuit entre toutes les nuits de l'année. Je connais bien maintenant ce lac brumeux d'Auber, — cette humide région de Weir, — je connais bien maintenant cet étang fangeux d'Auber, ces bois de Weir, hantés par les goules. »
Ulalume a été l'objet des jugements les plus divers. La pièce fut peu comprise en sa nouveauté; elle devançait les temps du symbolisme et du mot imprécis à
dessein. Un ami de Tauteur ' la recommanda dans une revue « comme un exercice de langage », une « jonglerie de mots rares, exquise d'adresse et très piquante », bref, une « curiosité philologique »; et ce miracle d'inintelligence ne fut pas isolé, tant s'en faut. Aujourd'hui encore, ceux qui mettent tout le prix de la poésie dans la perfection de la forme goûtent médiocrement Ulalume. Elle exerce sur d'autres un charme irrésistible; ils y entendent la plainte d'une âme blessée à mort; ils y sentent la confession personnelle « la plus spontanée et la plus sincère ^ » de toute lœuvre d'Edgar Poe.
Peu de temps après sa publication, on annonçait à New York une conférence sur V Univers, par M. Poe. Elle eut lieu le 3 février 1848 devant une salle à peu près vide. A l'entrée de l'orateur, ses rares auditeurs furent « affectés presque péniblement », rapporte l'un d'eux, par son air « inspiré » et l'éclat étrange de ses yeux : « Ils brillaient comme ceux de son corbeau ». Pendant deux heures et demie, Poe leur développa une « Proposition générale » qu'il formulait ainsi : « C'est parce cjuHl n'y avait rien, que toutes choses sont ». D'après sa correspondance, les journaux louèrent sa conférence, mais pas un n'y avait compris un traître mot. Le mois suivant, l'un des grands éditeurs de New York voyait entrer dans son bureau un agité qui réclama son attention pour une affaire de la dernière importance : « Il s'assit auprès de mon bureau, me regarda fixement une bonne minute de son œil étincelant et dit enfin : « Je suis M. Poe ». Je fus naturellement tout oreilles.... Il reprit après une pause : « Je ne sais par où commencer. C'est une chose d'une immense