‹ NévrosésChapitre 85 sur 115 · Les Maladies de l'esprit, par le D' Pichon, chap. ii · texte numérisé non relu

Les Maladies de l'esprit, par le D' Pichon, chap. ii

aux heures de répit, et à quoi cela ressemblait dans le passé. En 1848 — nous négligeons ce qui n'a point de valeur, — parurent des vers intitulés les Cloches, qui sont un aimable tour de force d'harmonie imitative. L'année suivante , presque à la veille de la mort, autre pièce de vers, A Annie, où il se représente dans son tombeau :

a Grâce à Dieu! — La crise — le danger est passé, et l'interminable maladie est finie, à la fin — et la fièvre nommée « Vivre » est vaincue, à la fin.

« Je n'ai plus aucune force, je le sais bien, et je suis là, couché tout de mon long sans pouvoir remuer un muscle. — Mais qu'importe! Je sens que je suis enfin mieux,

« Et je repose si tranquillement dans ma couche, à présent, qu'on pourrait croire en me regardant que je suis mort. — On pourrait tressaillir en me regardant, me croyant mort... »

Deux curieux fragments en prose , le Domaine d'Arnheim et le Cottage Landor, terminent son œuvre. Poe y développe une esthétique du paysage qui est aujourd'hui bien démodée. D'après lui, un paysage naturel n'est jamais parfaitement beau; il ne le devient que grâce à l'intervention et au travail de l'homme. Poe nous décrit deux paysages modèles, idéaux, et, pour les deux, l'effort de l'homme a tendu tout entier vers l'artificiel, ses mains ont effacé avec une sorte de rage les dernières traces de la glorieuse liberté de la Nature; lien a aboli jusqu'au souvenir, autant qu'il dépendait de lui. Dans le Domaine d'Arnheim, des lieues entières de terrain sont propres et peignées comme l'unique plate-bande d'un amateur de tulipes : — « L'idée de la nature, dit-il, subsistait encore, mais

altérée déjà et subissant dans son caractère une curieuse modification; c'était une symétrie mystérieuse et solennelle, une uniformité émouvante, une correction magique dans ces ouvrages nouveaux. Pas une branche morte, pas une feuille desséchée ne se laissait apercevoir; pas un caillou égaré, pas une motte de terre brune. L'eau cristalline glissait sur le granit lisse ou sur la mousse immaculée avec une acuité de ligne qui effarait l'œil et le ravissait en même temps. » L'ordre est encore plus parfait autour du Cottage Lanclor. La route est tapissée de gazon anglais, parfaitement uni et d'un vert éclatant : — « Pas un fragment de bois, pas un brin de branche morte. Les pierres qui autrefois obstruaient la voie avaient été soigneusement placées, non pas jetées, le long des deux côtés du chemin, de manière à en marquer le lit avec une sorte de précision négligée tout à fait pittoresque. » Cette route unique entre toutes les routes, où l'on ne trouverait même pas un « caillou égaré », mène à un jardin qui a des fleurs en pots et des trottoirs pour allées. Nous voilà loin du paysage à la Salvator Rosa de la Maison Usher.

Poe était déjà au fond de l'abîme lorsqu'il porta le Cottage Landor à une revue. En novembre 1848, il avait essayé de se suicider. — « Comment vous expliquer, écrivait-il à une amie après cette tentative, l'angoisse arrière, arrière, qui m'a torturé depuis que je vous ai quittée? Vous avez vu, vous avez senti, l'agonie de désespoir avec laquelle je vous ai dit adieu, — vous vous rappelez mon air de profonde tristesse, — l'air que donne le pressentiment terrible, horrible, du Mal. En vérité, — en vérité, il me semblait que la mort approchait et m'enveloppait de son ombre.... Je ne me rappelle plus rien nettement jusqu'à mon arrivée à Providence. Je me couchai , et je pleurai pendant

toute une longue, longue, une atroce nuit de Désespoir. » Au matin, il alla acheter du laudanum et l'avala, sans autre résultat cju'un accès de folie : — « Un ami se trouvait là. c{ui me secourut et me sauva (si cela peut s'appeler sauver; , mais il n'y a que trois jours que je peux me rappeler ce qui s'était passé ^... »

Une autre lettre à la même amie contient une peinture lugubre de la mélancolie à forme maniacfue qui était désormais son lot. Il vient de lui raconter que les revues sur lesquelles il avait compté lui font défaut : — « Vous attribuez sans doute ma sombre tristesse à ces événements, continue Poe. Vous avez tort. 11 n'est pas au pouvoir de considérations de ce genre, purement mondaines, de m'abattre.... Non, ma tristesse est inexplicable, et cela me rend d'autant plus triste. Je suis plein de sombres pressentiments. Rien ne me réconforte ou ne me console. Ma vie me semble une ruine — l'avenir morne et vide : mais je lutterai, et j'espérerai contre toute espérance.... » La tante Clemm avait ajouté quatre lignes en post-scriptum : « ...J'ai cru plusieurs fois qu'il allait mourir. Dieu sait que je nous souhaite tous les deux dans nos tombes, — cela vaudrait bien mieux.... »

Le premier accès de delirium iremens dont il soit fait mention par ses biographes date des premiers jours du mois de juillet 1849. Les hallucinations furent effroyables. Il se voyait poursuivi par des ennemis, se débattait contre des fantômes, et implorait du laudanum avec des cris déchirants; la raison ne lui revint qu'au bout de plusieurs jours. Les deux mois qui suivirent amenèrent deux autres accès. Au troisième, son médecin l'avertit que le quatrième l'emporterait. Ils eurent ensemble, à ce sujet, une longue conversa-

J. Lettre du 16 novembre 1848. — Ingram, vol. II.

tion que le médecin a racontée : « Poo manifesta le plus sincère désir d'échapper à l'esclavage du péché qui le possédait, et raconta ses efforts répétés, mais inutiles, pour s'en affranchir. Il était ému jusqu'aux larmes , et il finit par déclarer de la façon la plus solennelle que, cette fois, il aurait la volonté de se dominer, de résister à n'importe quelle tentation *....»

Deux épisodes tragi-comiques viennent rompre la monotonie de ces horreurs. Ils lui ont fait grand tort aux États-Unis, bien injustement à mon sens; on l'accusa de marcher sur les traces de don Juan, alors qu'il était tout simplement sur la route des Petites- Maisons.

Il avait entrepris in extremis, moins pour lui-même que pour la fidèle tante Clemm, d'épouser quelque bonne Time dont la fortune les mît à l'abri du besoin. C'était outrecuidant, mais on ne peut pas dire qu'il ait cherché à tromper son monde. Son choix tomba d'abord sur une poétesse vieille et laide, excellente femme au demeurant. On la nommait Mrs Whitman. Poe lui adressa sans la connaître des lettres enflammées : « Je vous ai déjà dit que j'ai entendu i)arler de vous, pour la première fois, i)ar X"*, qui avait prononcé votre nom en passant. Elle avait fait allusion à ce qu'elle appelait vos excentricités, et touché un mot de vos chagrins.... Une sympathie profonde s'empara sur-le-champ de mon ame. Je ne puis mieux vous exprimer ce que je ressentis qu'en disant que votre cœur inconnu sembla passer dans ma poitrine — pour y habiter à jamais, — tandis que le mien était transféré dans la vôtre. Je vous ai aimée depuis cet instant, jamais, depuis, je n'ai lu ou entendu votre nom sans un frisson, moitié de délice, moitié d'anxiété.... Mais

Page 1