Théophile Gautier, Hlsloire du romantisme
des yeux gris « aussi lointains que des étoiles ^ », un grand front « poli comme de l'ivoire et brillant comme de la porcelaine » ; rien de tragique dans sa physionomie, rien de byronien dans ses attitudes, mais des timidités et des rougeurs de jeune fille de Scribe, la terreur d'attirer Tattention, l'horreur des querelles et des discussions, du bruit et des couleurs voyantes. Invariablement vêtu d'une longue redingote en Orléans noir et d'un paletot bleu foncé « auquel, disait Gautier, on avait recommandé de ressembler au paletot de tout le monde », il aurait passé partout inaperçu et comme invisible sans sa démarche très l)articulière d'homme à demi soulevé par un souffle secret. Sa conversation donnait une impression analogue; c'était « un esprit ailé, une nature ailée », répètent ses amis, auxquels il rappelait les oiseaux voyageurs. On était accoutumé, dit encore Gautier, « à le voir apparaître dans une courte visite, familier et sauvage comme une hirondelle qui se pose un instant et reprend son vol après un petit cri joyeux ». Il fallait le suivre « pour profiter de sa conversation charmante, car demeurer en place était pour lui un supplice. Son esprit ailé entraînait son corps, qui semblait raser la terre. »
L'hirondelle ne chante pas; elle gazouille. Ce qu'écrivait Gérard Labrunie ne se prêtait pas à être trompeté le poing sur la hanche et le nez au vent, ainsi qu'il convenait aux œuvres romantiques; il avait toujours Fair d'écrire pour être lu à demi-voix. Il « se plaisait dans les gammes tendres, les pâleurs délicates et les gris de perle chers à l'école française de l'autre siècle. S'il admirait Hugo, il aimait Déranger-. » 11 Tai-
1. Paul de Saint-Victor, Notice sur Gérard de Nerval. •2. Théophile Gautier, Notice.
niait au point d'avoir publié une sorte d'anthologie ' intitulée Couronne poétique de Béranger (1829), et accompagnée d'une Ode à Béranger où il traitait celui-ci de « divin ». Ce n'était pas l'acte, ce n'étaient pas les goûts et les idées d'un romantique, et les cénacles auraient eu le droit de lui faire grise mine, lorsqu'il se réfugia sous leur aile en quittant le foyer paternel. Les cénacles, au contraire, fêtèrent le prôneur de Béranger, parce qu'il n'existait pas dans le monde des lettres un être assez méchant pour faire de la peine au a bon Gérard », ainsi qu'ils l'appelaient. — « Dans tout ce Paris littéraire, où il est si difficile de poser le pied, Gérard ne trouvait que sourires amicaux et bonnes paroles. Confrères parvenus, confrères à parvenir, écrivains romantiques, classiques, réalistes, poètes, prosateurs, romanciers, auteurs dramatiques, vaudevillistes et journalistes, tous (lui) montraient une de ces bienveillances si peu communes dans le monde littéraire -. » Quoi qu'il pût faire, dire et penser, il était « le bon Gérard », à qui l'on passait plus encore qu'à Victor Hugo, puisqu'on lui passait tout.
11 avait accordé aux manies romantiques de ne plus s'api)eler Labrunie. Le nom qu'il adopta, Nerval, était celui d'un petit champ ^ qui lui appartenait et que son imagination avait transformé en débris d'un fief ayant appartenu jadis à ses ancêtres. Ce fut sa seule concession aux modes du jour. Il comptait sur la fan-
1. Ce fui, pour Gérard de Nerval, la période des anthologies. En 1831), il publia des Poésies allemandes^ traduites par lui, et un Choix de poésies de Honsard, Un Bellai/, etc., avec introduction.