Théophile Gautier, Notice
niait au point d'avoir publié une sorte d'anthologie • intitulée Couronne poétique de Béranger (1829), et accompagnée d'une Ode à Béranger où il traitait celui-ci de « divin ». Ce n'était pas l'acte, ce n'étaient pas les goûts et les idées d'un romantique, et les cénacles auraient eu le droit de lui faire grise mine, lorsqu'il se réfugia sous leur aile en quittant le foyer paternel. Les cénacles, au contraire, fêtèrent le prôneur de Béranger, parce qu'il n'existait pas dans le monde des lettres un être assez méchant pour faire de la peine au « bon Gérard », ainsi qu'ils l'appelaient. — « Dans tout ce Paris littéraire, oi^i il est si difficile de poser le pied, Gérard ne trouvait que sourires amicaux et bonnes paroles. Confrères parvenus, confrères à parvenir, écrivains romantiques, classiques, réalistes, poètes, prosateurs, romanciers, auteurs dramatiques, vaudevillistes et journalistes, tous (lui) montraient une de ces bienveillances si peu communes dans le monde littéraire '-. » Quoi qu'il pût faire, dire et penser, il était « le bon Gérard », à qui l'on passait plus encore qu'à Victor Hugo, puisqu'on lui passait tout.
Il avait accordé aux manies romantiques de ne plus s'appeler Labrunie. Le nom qu'il adopta, Nerval, était celui d'un petit chanq) -^ qui lui appartenait et que son imagination avait transformé en débris d'un fief ayant appartenu jadis à ses ancêtres. Ce fut sa seule concession aux modes du jour. Il comptait sur la fan-
I. Ce fut, pour Gérard de Nerval, la période des anthologies. En 1830, il publia des Poésies allemandes, traduites par lui, et un Choix de poésies de l\onsavd, Du Bellay, etc., avec introduction.
■2. Champfleury, Grandes fiçjuves d'hier et d'aujourd'hui.
3. Lettre de Mme veuve Labrunie, tante de Gérard de Nerval, à Arsène Houssaye (Paris, décembre 1859). — Ce champ était estimé 1 500 francs.
taisie de son existence pour lui mériter l'indulgence d'une génération ennemie de la règle.
Ses mœurs n'étaient pas d'un bourgeois, si elles n'étaient pas d'un poète chevelu. Gérard de Nerval avait généralement plusieurs domiciles, mais il n'en habitait aucun. 11 travaillait en marchant, dans la rue si le temps était beau, dans les passages aux jours de pluie, ne s'arrêtant que pour tirer de ses grandes poches des carnets et des bouts de papier où il notait ce qui lui passait par la tète, tantôt sur une table de cabaret, tantôt dans le creux de sa main et au crayon. Il abandonnait ensuite ces chiffons partout, « comme l'oiseau laisse de ses plumes aux endroits qu'il traverse », et sa négligence nous en a conservé des poignées, ramassées par ses amis. Étrange fouillis d'idées parfois plus étranges encore, jetées confusément sur le papier, dans tous les sens, et mêlant les systèmes du monde aux notes d'auberge, les réflexions de M. Labrunie père aux mots d'esprit à placer un jour ou l'autre dans un article ou une pièce de théâtre. C'est infiniment curieux et vivant; les petits papiers de Gérard de Nerval permettent de surprendre le travail du cerveau humain dans son désordre et son effervescence.
L'instant venu de donner à l'imprimerie la page promise, il fallait bien se décider à débrouiller ce chaos. On voyait alors arriver « le bon Gérard » dans les bureaux d'un journal. Il tirait de ses poches une petite bouteille d'encre, des plumes, des bouchons de papier couverts de notes, toute une bibliothèque de livres et de brochures, et se mettait en devoir d'écrire : — « Il travaillait avec acharnement, jusqu'à ce que l'arrivée de quelque connaissance le forçât de prendre la fuite. De là, il entrait au café d'Orsay, s'installait à une table isolée et déployait tout son matériel. A peine
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avait-il écrit quelques lignes, qu'un ami se dressait devant lui et entamait une longue conversation. Gérard reprenait son mobilier de })Oche et partait '. » De déballage en déballage, il arrivait au bout de son article ou de sa nouvelle, mais toujours à la dernière minute, ce qui mettait dans Tangoisse les directeurs de revues ou de journaux. Ils le pourchassaient i)Our lui arracher sa copie, et Gérard fuyait, indigné contre ces « gens sans [)itié ». Un jour qu'il croyait avoir dépisté l'ennemi, il s'était arrêté devant un marchand d'oiseaux à débattre avec lui-même un cas de conscience. x\vait-il le droit de donner au perroquet la cerise des serins, puisque les serins n'en voulaient pas? Quelqu'un lui frappa tout à coup sur l'épaule : — « Et mon article? » C'était M. Buloz père. Gérard avoua qu'il n'avait pas fini. M. Buloz le prit sans mot dire par le bras, l'emmena à la Revue et l'enferma dans un cabinet jusqu'à ce qu'il eût achevé. Ce n'était pas le premier qu'il mettait sous clef dans des circonstances du même genre, et ce ne fut pas le dernier; peut-être trouverait-on encore, parmi les vieux collaborateurs de la Revue, des gens qui ont connu le cabinet de pénitence. Cette mésaventure avait accru la méfiance de Gérard de Nerval; il ne se risquait plus que dans les bureaux de rédaction ayant plusieurs issues.
Délivré de l'article à finir, il retournait devant le marchand d'oiseaux, dans l'espoir — cest lui qui le raconte — « de comprendre leur langage d'après le dictionnaire phonétique laissé par Dupont de Nemours, qui a déterminé (|uinze cents mots dans la langue seule du rossignol » . Paris ne possédait pas de badaud plus déterminé. C'est de lui-même qu'il parle quand il raconte les interminables vagabondages de