Maurice Tourneux, Gérard de Nerval
là, inconsciemment et innocemment, à empêcher ses lecteurs de la pressentir. En cela il ne fut ni plus ni moins aveugle que les autres écrivains français du même temps qui travaillaient aussi à nous initier à la poésie allemande ', aux mœurs allemandes, et qui ne nous ont jamais montré que les côtés rêveurs et spéculatifs, ou la sentimentalité un peu puérile, d'une race trop vigoureuse, et comi)osée d'éléments trop variés, pour se laisser emprisonner dans trois ou quatre formules.
Léo Burckart a pour objet de rendre sensible au spectateur français la puissante fermentation laissée dans l'âme germanique par la guerre de libération : — « C'est à Heidelberg, dit Gérard de Nerval dans la préface de la pièce, au milieu des étudiants, que j'essayai de peindre le mouvement parfois grand et généreux, parfois imprudent et tumultueux, de cette jeunesse toute frémissante encore du vieux levain de 1813 ». Son héros est un publiciste aux idées révolutionnaires, à la plume hardie, que sa femme s'attend tous les jours à voir arrêter. Au lieu de la police, c'est « le Prince » qui arrive chez eux. Il vient sommer Burckart de prendre la place du ministre qu'il attaque dans son journal, et de réaliser les théories avec lesquelles il met le feu aux imaginations. L'imprudent accepte, et gouverne comme pouvaient gouverner les cerveaux chimériques dont FAllemagne était farcie il y a trois quarts de siècle, rêveurs obstinés qui vivaient enfermés dans leur cabinet, sans contact avec les hommes, et qui résolvaient les problèmes poli-
1. Gérard de Nerval a publié, en 1830, un volume de Poésies allemandes, morceaux choisis et traduits. Il a été depuis l'un des principaux et des meilleurs traducteurs des poésies de Henri Heine, sur lequel il donna deux articles dans la Revue des Deux Mondes des 15 juillet et 15 septembre 1848.
tiques ou sociaux d'ajjrès leur système particulier sur les relations du moi avec le non-moi. C'est une espèce disparue; autant rechercher sur les bords de la Sprée les animaux antédiluviens de Cuvier; mais il en restait encore des spécimens il y a trente ou quarante ans, et il saute aux yeux de quiconque a eu l'occasion d'en observer que ces gens-là étaient faits pour s'entendre avec Gérard de Nerval sur les questions pratiques. Nous devons admirer ce dernier d'avoir permis, pour l'amour de la vraisemblance, qu'il arrivât des malheurs à un héros aussi parfaitement selon son cœur que Léo Burckart. 11 n'en fut pas récompensé. Les Parisiens bâillèrent aux déboires de cette vieille corneille germanique qui abat des noix creuses cinq actes durant, et il était grand temps, pour Harel et sa caisse, que l'éléphant arrivât : « Au bout de trente soirées d'été, dit Gérard de Nerval avec sa mansuétude accoutumée, je vis avec intérêt cet animal succéder aux représentations du drame ».
Le reste de son théâtre ne vaut pas qu'on en parle ^, et ses grands romans méritent encore moins que ses pièces de nous retenir. 11 les perdait aussi, ou il ne les finissait point, et ce n'est certes pas pour sa plus grande gloire que deux de ces ébauches ont été ramassées et utilisées après sa mort, le Marquis de Fayolle ^ par Ed. Gorges, qui en usa librement avec le
t. Deux opéras-comiques : Piqu'dlo (1837) et les Monténégrins (1849), ce dernier en collaljoration avec Alboize; quelques traductions ou adaptations: Misanthropie et Repentir, de Kotzebue; le Chariot d'enfant, drame indien du roi Sondraka (en collaboration avec Méry); Jodelet ou VHéritier ridicule, d'après Scarron, etc.
2. — 1856, Michel Lévy. J'ai sous les yeux un exemplaire appartenant à M. de Spœlberch et corrigé d'après le texte original et incomplet publié en 1849 par le journal le Temps. Les différences sont considérables.
texte et prodigua les banalités sur un canevas naturellement incolore; le Prince des Sots ^ par Louis Ulbacli, qui avait acheté je ne sais où, à je ne sais qui, à cause de corrections dont il avait reconnu l'écriture, un vieux cahier d'une autre main et ayant toute la mine de sortir de la hotte d'un chiffonnier. Ulbach l'imprima par « ambition de servir la renommée littéraire de Gérard », et en fut pour ses bonnes intentions.
Gérard de Nerval avait une certaine peine à perdre les articles de journaux écrits dans une salle de rédaction, sous l'œil du directeur et du metteur en pages. On croit cependant qu'il a réussi à en faire disparaître un nombre considérable, moyennant des ruses qui rappellent les parents du Petit Poucet menant perdre leurs enfants dans les bois. Il les mettait dans des feuilles inconnues, sous des signatures quelconques, et se frottait les mains à l'idée que personne n'irait jamais les y déterrer. Ce qui est arrivé en effet. L'ogre les a mangés, autrement dit l'oubli. Devant ce jeu de cache-cache perpétuel, on se demande pourquoi cet homme écrivait?
Les articles signés de son nom, ou qu'on sait être de lui, sont tantôt de la critique et tantôt de la fantaisie. La critique de Gérard de Nerval, sauf les cas où l'amitié porte la parole, est toujours de la partie raisonnable de son esprit, et il se montre alors bien peu romantique dans ses admirations et ses préférences. Voltaire dramaturge lui paraît un grand méconnu : « Nous ne sommes pas, écrivait-il, de ceux qui font peu de cas du talent dramatique de Voltaire. Voltaire, avec un génie incontestable, a été une des victimes de la convention et du parti pris littéraire ^. »