‹ NévrosésChapitre 117 sur 126 · Théophile Gautier, Notice · texte numérisé non relu

Théophile Gautier, Notice

pas attendre. Gérard de Nerval rencontra par hasard, dans une maison européenne, une jeune Druse, fille d'un cheik du Liban. Elle avait des cheveux d'or, * des traits où la blancheur européenne s'alliait au dessin pur de ce type aquilin qui, en Asie comme chez nous, a quelque chose de royal. Un air de fierté, tempéré' par la grâce, répandait sur son visage quelque chose d'intelligent, et son sérieux habituel donnait du prix au sourire qu'elle m'adressa lorsque je l'eus saluée. » C'était elle, « l'uniquement aimée », et non plus sous la forme épaissie qu'elle avait revêtue en devenant. Mlle Colon, mais délicate, mais légère, telle enfin qu'il l'avait vue sur la grande place verte, le soir oi^i il l'avait couronnée de laurier et où elle s'appelait Adrienne. Gérard de Nerval la contempla longuement, et sortit sans avoir essayé de lui parler : — « En quittant la maison de Mme Cariés, j'ai emporté mon amour comme une proie dans la solitude. Oh ! que j'étais heureux de me voir une idée, un but, une volonté, quelque chose à rêver, à tacher d'atteindre! Ce pays qui a ranimé toutes les forces et les inspirations de ma jeunesse ne me devait pas moins sans doute; j'avais bien senti déjà qu'en mettant le pied sur cette terre maternelle, en me replongeant aux sources vénérées de notre histoire et de nos croyances, j'allais arrêter le cours de mes ans, que je me refaisais enfant à ce berceau du monde, jeune encore au sein de cette jeunesse éternelle. *

Il sentait « que l'aiguille de sa destinée avait changé de place tout à coup; il fallait... chercher les moyens' de la fixer ». wSon parti fut pris aussitôt : < La femme idéale que chacun poursuit dans ses rêves s'était réalisée » pour lui, elle passait derechef à sa portée : il ne commettrait pas la faute de la laisser échapper une fois de plus.

II alla trouver le cheik druse et lui demanda sa fille Saléma en mariage. Le cheik se frappa le front du doigt et dit : « Es-tu fou? » Son interlocuteur ne se laissa point démonter. La différence des religions était le principal obstacle. Or, Gérard de Nerval était fils de franc-maçon, et de ceux pour qui la francmaçonnerie est l'héritière de la doctrine des Templiers. Il avait découvert, d'autre part, que les Druses sont les descendants spirituels de ces mêmes Templiers, qui ont occupé leurs montagnes au temps des Croisades. Il était donc coreligionnaire, approximativement, du père de Saléma. Il le lui persuada, tira d'une de ses poches un diplôme maçonnique couvert de signes cabalistiques, et fit si bien que le cheik lui accorda sa fille. Celle-ci donna une tulipe rouge à son fiancé et planta dans le jardin un petit acacia qui devait croître avec leurs amours. Il ne restait plus qu'à fixer le jour des noces.

Un fou complètement fou serait allé jusqu'au bout et aurait épousé Saléma. Un demi-fou se donne au dernier moment des prétextes pour reculer. Gérard de Nerval fut détourné de son mariage par des augures. Les puissances supérieures lui envoyèrent plusieurs avertissements, dont le premier fut un escarbot, le dernier une fièvre qui l'obligea à changer d'air. Il écrivit de Constantinople au cheik pour dégager sa parole.

Il va de soi qu'à peine libre il fut repris du regret d'avoir perdu « l'uniquement aimée >. Il lui arrivait encore, de temps à autre, de se dire : « C'est elle! » mais il n'en était plus bien sûr. La dernière fois qu'il crut deviner Adrienne sous une forme inconnue, il dînait avec un ami sous une treille, dans un petit village des -environs de Paris : — c Une femme vint chanter près de notre table, et je ne sais quoi, dans

sa voix usée, mais sympathique, me rappela celle d'Aurélia. Je la regardai : ses traits mêmes n'étaient pas sans ressemblance avec ceux que j'avais aimés. On la renvoya, et je n'osai la retenir, mais je me disais : — Qui sait si son esprit n'est pas dans cette femme? — Et je me sentis heureux de l'aumône que j'avais faite. » Cela se passait dans les dernières années de sa vie.

Il était revenu d'Orient vers la fin de 1843 *, plud charmant que jamais, plus bizarre encore qu'il n'étaif parti. « Gérard de Nerval, dit un contemporain \ avaij alors une tète admirable et par la douceur du regarc' et par l'expression intelligente de la physionomie. Le soleil d'Orient avait légèrement hâlé la peau. Le teint était d'une pâleur mate. Les cheveux se faisaient déjà rares, et une courte barbe descendait en pointe jusque sous le menton. » Son front chauve, dit un autre contemporain, paraissait « lumineux ». Il avait traversé^ toutes les fournaises sans y rien laisser de l'élégance de ses manières. Mais les signes avant-coureurs de la démence éclataient dans toute sa personne. Des lueurs inquiétantes passaient dans ses yeux gris. 11 ne marchait plus, il volait ou, plus exactement, il s'essayait à voler; on le voyait « courir à ras du sol, agitant ses bras comme des ailes i>, et il a conté lui-même qu'une nuit, dans une rue de Paris, il avait été ramassé par une patrouille au moment où il attendait, les bras étendus, que son âme montât dans une étoile, parce

4. Selon d'autres, dans les premiers mois de i844* 2. Georges Bell, Gérard de Nerval.

.qu'il s'était préparé à cette ascension en « quittant ses habits terrestres ». Il n'était plus heureux que dans la liberté du rêve, loin des visages connus et des questions irritantes, « songeant tout haut, rêvant les yeux ouverts, attentif à la chute d'une feuille, au vol d'un insecte, au passage d'un oiseau, à la forme d'un nuage, au jeu d'un rayon, à tout ce qui passe par les airs de vague et de ravissant ^ ».

Il avait toujours soutenu que chaque religion contient une part de la vérité, celles qui sont mortes comme les autres, de façon que l'humanité ne possède jamais que des débris du grand mystère. Un jour qu'il en discourait chez Victor Hugo, place Royale, debout devant la grande cheminée du salon, quelqu'un lui dit : — « Mais, Gérard, vous n'avez aucune religion! — Moi, pas de religion? j'en ai dix-sept... au moins. » Dix-sept n'était pas encore assez dire dans les dernières années de sa vie. Les démons du Talmud et les génies des Mille et une Nuits avaient tenu dans sa tête d'étranges congrès avec les fées du Rhin et les trois Vénus de l'île de Cythère, et il était sorti de leurs délibérations un Gérard de Nerval mage et cabaliste, païen et chrétien, tireur d'horoscopes et fabricant de talismans, également versé dans la Symbolique de Creuzer et dans les contes de bonnes femmes, et leur attribuant une égale valeur. Il avait déniché dans la salle à manger de Maxime Du Camp un meuble aimé des esprits, qui s'y logeaient et y prononçaient des discours. Gérard de Nerval venait les évoquer, avec des rites qui l'auraient fait brûler au moyen âge, dans l'espoir d'obliger Adam à lui dicter un livre de Kabbale que notre premier père avait reçu en présent des mains du Seigneur, et qui s'est perdu

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