‹ NévrosésChapitre 122 sur 126 · Le Rêve et la Vie · texte numérisé non relu

Le Rêve et la Vie

était Sylvie, son chef-d'œuvre. Nous l'avons citée souvent à propos d'Adrienne, de Jenny Colon et de la jolie dentellière qui lisait Rousseau. Sylvie est plus et moins qu'un rêve, qu'une autobiographie, qu'un roman; c'est tout cela et c'est encore autre chose, quelque chose d'à part et de pariait. Toutefois, l'autobiographie domine. On voit au dénouement comment Gérard de Nerval était retourné une dernière fois chez Sylvie, la petite amie d'enfance qui avait représenté « la douce réalité » de l'amour à son imagination d'adolescent timide. Sylvie avait épousé le « grand frisé » et s'était établie pâtissière dans un gros village du Valois. Elle avait complètement dépouillé la paysanne, et ses airs d'héroïne de ballade populaire s'en étaient allés avec ses sabots. A l'entrée de Gérard, elle échangea avec lui « les coups de poing amicaux de l'enfance », puis ils allèrent promener les enfants tandis que le « grand frisé » faisait le déjeuner. Ils lurent des vers à l'ombre d'une ruine, et il l'appela Lolotte, et elle lui assura qu'il ressemblait à Werther; mais la poésie prise dans les livres remplace mal celle qui émane des choses. L'ancienne Sylvie était bien morte, et il n'était que temps de tourner le dernier feuillet du chaste roman de leurs jeunes années.

La Revue des Deux Mondes publia Sylviele 15 août 1853. Le 26, Gérard de Nerval se livra dans la rue à de telles excentricités, que la foule s'attroupa et faillit l'étouffer. Des amis le menèrent à l'hôpital de la Charité, où il fallut lui mettre la camisole de force : « Pendant la nuit, dit-il, le délire augmenta, surtout le matin, lorsque je m'aperçus que j'étais attaché. Je parvins à me débarrasser de la camisole de force, et, vers le matin, je me promenai dans les salles. L'idée que j'étais devenu semblable à un dieu et que j'avais le pouvoir de guérir me fît imposer les mains à quelques

malades, et, m'approchant d'une statue de la Vierge, j'enlevai la couronne de fleurs artificielles pour appuyer le pouvoir que je me croyais. Je marchai à grands pas, parlant avec animation de l'ignorance des hommes qui croyaient pouvoir guérir avec la science •seule, et, voyant sur la table un flacon d'éther, je l'avalai d'une gorgée. Un interne, d'une figure que je comparais à celle des anges, voulut m'arrêter, mais la force nerveuse me soutenait, et, prêt à le renverser, je m'arrêtai, lui disant qu'il ne comprenait pas ma mission. »

On le transporta dans la maison du docteur Blanche fils, à Passy, où la crise continua. Il se croyait une influence sur la marche de la lune, un autre pensionnaire étant chargé de régler celle du soleil, et il attribuait un sens mystique aux conversations des gardiens et des fous : « Les objets sans forme et sans vie se prêtaient eux-mêmes aux calculs de mon esprit; — des combinaisons de cailloux, des figures d'angles, de fentes ou d'ouvertures, des découpures de feuilles, des couleurs, des odeurs et des sons, je voyais ressortir des harmonies jusqu'alors inconnues. » Et, tandis que son moi malade, son moi fou, perdait la notion du temps, voyait des Walkyries dans la vapeur de son bain et prenait ses compagnons pour des fantômes, le moi normal, encore intact, bien que réduit le plus souvent au silence et à l'impuissance, observait Vautre avec une vive curiosité, prenait note de ses sensations, de ses idées, de ses extravagances, et amassait les matériaux du livre que Gérard de Nerval allait écrire quelques mois après sous ce titre : le Rêve et la Vie; Aurélia. Presque toutes les lettres de cette époque témoignent de la netteté d'esprit que peut conserver un fou en dehors de ses manies. A son père : — « Mon cher papa, tu sais, la dernière fois que je t'ai vu, com-

bien j'étais heureux d'une affaire qui venait de se terminer favorablement pour moi. La joie m'a donné un peu d'excitation, et je suis à Passy, chez des amis, dans une maison superbe et dans de beaux jardins. Ne te tourmente pas au sujet de cette campagne où il faut que je passe quelques jours. C'est un simple complément de santé qu'il faut que j'y trouve. On a dû, au reste, te prévenir déjà... Je suis certain de pouvoir t'embrasser d'ici à quelques jours ^ »

Le surlendemain, à un ami : « Il y a cinq à six jours, j'ai été pris d'un transport au cerveau en vous quittant; j'ai fait des folies. Avec un esprit plus sain, je vous écris de venir me voir si vous pouvez chez M. Blanche, à Passy. N'ai-je pas laissé chez vous mon gilet? Je ne sais ce qu'est devenu mon argent, du moins ce qui m'en restait. Mais tout se retrouve — comme tout se paie, — suivant le mot que Balzac attribuait au grand homme. Venez vite 2. »

On pensera ce qu'on voudra du post-scriptiim : « Vous n'avez pas perdu la tète de Christ? Bien des choses à Méry; dites-lui ce qui m'est arrivé. — Et l'oiseau rare? »

Second post-scriptum : « J'engage les amis de M. Gérard à venir l'un après l'autre, et pas ensemble ». Signé : E. Blanche.

Du même jour : « Mon cher Théophile, on te dit revenu des courses de taureaux de Bayonne. Viens donc me voir chez Blanche, où je me trouve fort à propos pour guérir un peu ma tète; je crois qu'enfin cela va mieux, ma chi lo sa? ■»

Plusieurs billets relatifs à des questions d'argent sont parfaitement raisonnables.

Page 1