Jean Lahor, Bénédiction du mariage persan
destinée parce qu'il offrait un « terrain » trop l)icn « pi'épai'é » aux passions maladives, alcool ou opium, absinthe ou morphine.
Il était devenu après la mort de sa sœur d'une sauvagerie-d'animal malade. La maison de sa mère était située aux environs de Manchester, dans un isolement qui favorisait sa passion pour la solitude : « Tout le long du jour, dit-il, à moins d'impossibilité, je cherchais dans le jardin ou dans les champs voisins les coins les plus silencieux et les plus secrets. Le calme presque effrayant de certains midis d'été, lorsqu'il n'y a aucun vent, le silence fascinateur des après-midi gris, ou lourds do brouillard, agissaient sur moi comme les enchantements d'un magicien.... Dieu parle à l'enfant par les rêves, et aussi par les oracles qui le guettent dans les ténèbres. Mais c'est surtout dans là solitude que Dieu entre avec l'enfant dans une communion c{ue rien ne vient troubler. Tout homme arrive seul dans ce monde; tout homme en sort seul. Le petit enfant lui-même sent d'instinct, avec effroi, que s'il était appelé à se rendre devant Dieu, il ne serait pas permis à sa bonne de le conduire doucement par la main, ni à sa mère de le porter dans ses bras, ni à sa petite sœur de partager son tremblement. Prêtre ou roi, jeune fille ou guerrier, philosophe ou enfant, chacun doit marcher seul dans ces avenues mystérieuses. La solitude qui, dans ce monde, épouvante oi^ fascine un cœur d'enfant, n'est que l'écho d'une solitude bien plus profonde à travers lacjuelle il a déjà passé, et d'une autre solitude plus profonde encore, à travers laquelle il aura à passer : réminiscence de l'une, pressentiment de l'autre i. »
Mme de Ouincey ne faisait rien pour réconcilier avec
l. The affliction of Childhood.
la société de ses semblables ce marmot à grosse tête, toujours solitaire et toujours pensif. Elle n'était pas de ces lemmes qui mettent de la joie dans la vie des autres. Pieuse et austère, elle avait une vertu hautaine et une religion glaciale, tenait ses enfants à distance et s'en faisait redouter, malgré de grands et solides mérites. Jamais une maison où elle habitait ne s'égayait, jamais les petits ne sortaient de chez eux, et Thomas grandissait replié sur lui-même, dans l'ignorance de ce qu'il y avait derrière les haies bornant son horizon. Avec sa précocité dangereuse d'enfant anormal, il réfléchissait sur ce monde qui lui demeurait caché, et travaillait à le deviner d'après ses livres ou d'après les rares événements d'un cercle étroit et monotone. La première fois qu'il eut l'intuition de la vie et de la mort universelles, ce fut à un commencement de printemps, devant une touffe de crocus qui sortait de terre dans le jardin encore hivernal et défeuillé. Il était alors bien petit, et fut pourtant bouleversé.
Vers six ans, une page des Mille et une Nuits lui donna une autre secousse intellectuelle. Il lisait Aladdin ou la lampe merveilleuse. Au début du conte, le magicien africain * découvre qu'il ne pourra s'emparer de la lampe que par les mains d'un enfant innocent, et cela ne suffît pas encore : « Il faut que cet enfant ait un horoscope spécial écrit dans les étoiles, ou, en d'autres termes, une destinée spéciale écrite dans sa constitution, qui lui donne droit à s'emparer de la lampe. Où trouver cet enfant? comment le chercher? Le magicien le sait. Il applique son oreille à terre; il écoute les innombrables bruits de pas qui fatiguent à
\. La version française de Galland raconte les clioses tout autrement. On sait qu'elle prend de grandes libertés avec le texte original.
cet instant la surface du globe; et parmi tous ces bruits, à une distance de six mille milles, il distingue les pas particuliers du jeune Aladdin, qui joue dans les rues de Bagdad. A trav^îrs cet inextricable labyrinthe de sons,... les pieds d'un enfant isolé marchant sur les bords du Tigre sont reconnus distinctement, à une distance qu'une armée ou une caravane mettrait quatre cent quarante jours à franchir. Ces pieds, ces pas, le magicien les reconnaît, il les salue en son cœur comme les pieds, comme les pas de cet enfant innocent par les mains duquel il a chance de saisir la lampe K »
Un enfant ordinaire aurait trouvé tout naturel qu'un magicien entendît et comprît ce qui se passait à l'autre bout de la terre; c'était son métier de magicien. Le petit Thomas eut l'intuition que le conte merveilleux présentait sous une forme figurée l'une des grandes énigmes de l'univers. 11 la débrouilla comme il put, et pas trop mal, puisque les années l'affermirent dans son idée. Plus il fut en état de raisonner, plus il demeura convaincu qu'il existe entre les choses les plus éloignées par le temps ou l'espace, les plus étrangères les unes aux autres en apparence, des relations obscures et insondables, issues de lois et de forces ignorées de l'humanité. Le don surnaturel attribué au magicien d'Aladdin n'était que la représentation poétique de l'un de ces secrets « sublimes ». « Après avoir laissé de côté comme inutiles des milliards de sons terrestres, après avoir concentré son attention sur un certain bruit de pas, il a le pouvoir encore plus incompréhensible de déchiffrer dans ce mouvement précipité un alphabet infini de symboles inconnus. En effet, pour que le bruit des pas de l'en-