‹ NévrosésChapitre 17 sur 126 · Q LIN CE Y · texte numérisé non relu

Q LIN CE Y

vaguer dans le pays de Galles. Il s'y livra h des excentricités de collégien mal équilibré. Le jour, il cherchait des baies sauvages pour sa nourriture. Le soir, il campait sous une tente « pas plus grande qu'un parapluie », qu'il s'était fabriquée avec une canne et un morceau de toile à voile, ou bien il couchait complètement à la belle étoile, malgré la peur des vaches; les montagnes étaient pleines de troupeaux, et il tremblait toute la nuit qu'une vache, soit curiosité, soit malveillance, ne profitât de son sommeil « pour poser une patte juste au milieu de sa figure », où elle « enfoncerait ». Ce malheur n'arriva pas, mais il aurait pu arriver, et Quincey n'en dormait pas.

Les auberges de la route lui servaient à mener à bonne fin une étude qu'il avait à cœur. Depuis longtemps déjà, il tenait en singulière estime l'art de la conversation; c'est à lui qu'on doit cet aphorisme ; « Une nation n'est vraiment civilisée que lorsqu'elle a un repas où l'on cause ». Les jours de pluie furent donnés au difficile apprentissage de la conversation générale, la seule qu'il admît et recherchât. Cet étrange petit bonhomme s'exerçait méthodiquement à entraîner les tablées de rencontre des auberges dans des discussions à la du Deffand, et le procédé n'était pas tant sot, puisqu'il a fait de son auteur, d'un avis unanime, le plus merveilleux causeur de son pays et de soi; temps.

Sa famille ne savait ce qu'il était devenu ; il n'écrivait plus, de peur d'être poursuivi par ses tuteurs. L'hiver le trouva le gousset vide et le ventre creux. En cette extrémité, il résolut d'escompter l'avenir et de recourir à un usurier. De bonnes gens lui prêtèrent un peu d'argent pour la route, et le voilà parti pour Londres, le voilà à Londres. Les pages où il a conté son expédition sont célèbres; l'épisode d'Anne, l'héroïne

du trottoir d'Oxford-Strect, est aussi populaire en Angleterre qu'en Russie celui de Sonia, la pauvre pécheresse de Crime et Châtiment.

Il court chez un usurier. C'était un personnage invisible. Aucun client ne l'avait jamais aperçu. Il égorgeait ses victimes par l'entremise d'agents véreux dont la sécurité ne le regardait pas. Celui auquel Ouincey échut en partage se nommait tantôt Brunell et tantôt autrement, ne couchait jamais deux nuits de suite au même endroit, et ne recevait les pratiques qu'avec du secours à portée de la voix. Il avait loué un colosse appelé Pyment, et on l'entendait hurler : « Ici, Pyment! A moi, Pyment! » Pyment se précipitait, et, à eux deux, ils jetaient le récalcitrant dans la rue.

La consigne était de traîner les affaires en longueur, afin de réduire les emi)runteurs à merci par la famine. On faillit dépasser le but avec Quincey, et l'envoyer dans l'autre monde. Au bout de quelques semaines, il était sans sou ni maille, sans feu ni lieu, ne sachant que faire, que devenir, où coucher, comment manger, perdu sans ressources s'il n'y avait aussi une Providence pour les idéalistes, quoi qu'en pense le monde dans sa sagesse terre à terre. La manière dont il fut secouru fut précisément telle qu'il l'avait mérité par son culte ingénu et désintéressé pour les lettres. Quincey dut son salut aux muses grecques, comme jadis les Athéniens prisonniers de Syracuse, qui allèrent, dit Plutarque, remercier Euripide à leur retour en Grèce, « lui contant les uns comme ils avaient été délivrés de servitude pour avoir enseigné ce qu'ils avaient retenu en mémoire de ses œuvres, les autres comme après la bataille s'étant sauvés de vitesse en allant vagabonder çà et là parmi les champs, ils avaient trouvé qui leur donnait à boire et à manger pour chanter de ses vers ».

QLINCEY. 81

Il était impossible de causer avec Thomas de Quinccy, iïit-ce d'échéances et d'intérêts, sans être frappé de sa familiarité avec les anciens. L'agent de l'usurier, Brunell, le remarqua immédiatement et en fut remué. L'amour des classiques grecs et latins était le seul scntiuKMit humain qui fût resté à ce misérable. Il leur attribuait un pouvoir mystique et bienfaisant, et assurait qu'il aurait tourné autrement sans un accident qui avait interrompu ses études. Dès son premier entretien avec le nouveau client, il oublia tout pour le suivre avec ravissement dans les jardins lleuris de la poésie antique. Une citation appelait l'autre, un mot réveillait un vieux doute sur le sens d'un vers, sur une construction difficile, et cette âme vile s'épurait pour quelques instants au contact des plus nobles esprits de la Grèce et de Rome. Les affaires de Ouincey n'en allaient ni mieux ni plus vite; Brunell n'était pas en posture d'en remontrer à son maître; mais il ne se sentit pas le courage de laisser péi'ir le docte enfant qui disait si bien Euripide, Homère, VAnthotogie, Virgile, et dont la voix le reportait aux temps heureux où il croyait devenir un honnête homme. Quand il le vit sur le pavé, il lui donna asile dans le local où étaient ses bureaux.

C'était une maison où les murs mêmes semblaient avoir faim. Il n'y avait pas de meubles, sauf dans le cabinet de Brunell, que celui-ci fermait à clef en partant; pas d'habitants à demeure, excepté une malheureuse petite fdle d'une dizaine d'années, hâve et maigre, qui se terrait le jour dans le sous-sol, dormait la nuit sur le plancher, et ne savait qui elle était, ni pourquoi elle était là, seule avec les rats et mourant de frayeur. Quincey lui ayant demandé un jour si elle ne serait pas la fdle de M. Brunell, elle répliqua qu'elle n'en savait rien. Heureuse, cette enfant aurait été bien peu

intéressante, car elle était laide, disgracieuse et stupide, mais c'était une « paria », un rebut, et il n"en fallait pas davantage pour lui assurer la pitié de Ouincey et le peu d'aide qu'il était en son pouvoir de donner. Il fut touché de la joie de cette pauvre créature en apprenant quelle ne serait plus seule, la nuit, dans les ténèbres du logis désert : « On ne pouvait pas dire | que la maison lut grande, chaque étage en lui-même n'était pas très spacieux; mais, comme il y en avait quatre, cela suffisait pour donner la vive impression d'une solitude vaste et sonore. Tout étant vide, le bruit des rats résonnait d'une façon prodigieuse dans le vestibule et la cage de l'escalier, de sorte qu'au milieu de maux réels et matériels, du froid et de la faim, l'enfant abandonnée avait encore plus à souffrir de la crainte des fantômes qu'elle s'était forgés ellemême, ('outre ces ennemis-là, je pouvais lui promettre ma protection; la compagnie d'un être humain était à elle seule une protection.... »

« Nous nous étendions à terre, une liasse de papiers d'affaires pour oreiller, mais sans autre couverture qu'un grand manteau de cavalier. Nous finîmes pourtant par découvrir dans un grenier une vieille housse de canapé, un petit morceau de tapis et quelques autres guenilles, et nous fûmes alors un peu mieux. La pauvre enfant se serrait contre moi pour avoir plus chaud et pour être en sûreté contre ses ennemis les fantômes. Quand je n'étais pas trop malade, je la prenais dans mes bras, et elle n'avait pas trop froid de cette façon; souvent, elle pouvait dormir quand cela m'était impossible. Dans les deux derniers mois de ces souffrances, je dormais beaucoup le jour; j'étais sujet à de petits accès de somnolence qui me prenaient à toute heure. Mais le sommeil m'était plus pénible encore que la veille, car, en dehors de l'agitation que

me causaient mes rêves (ils étaient à peine moins terribles que ceux que j'ai eus plus tard sous l'inlluence de l'opium et que j'aurai à raconter), mon sommeil n'était jamais que ce qu'on appelle un sommeil de chien; je m'entendais gémir, et m'éveillais souvent au son de ma propre voix ^ »

Le matin, il déjeunait des miettes de Brunell, quand Brunell laissait des miettes de son petit pain; après quoi il fallait sortir et ne rentrer que le soir, les affaires du maître ne souffrant point de témoins. Par la pluie ou la bise, la neige ou le brouillard, il allait, harassé, rongé de faim, connu des autres « péripatéticiens » mâles ou femelles, de son quartier, comme aussi de la police, qui le rudoyait quand il se laissait tomber d'épuisement sur les marches d'une maison. Les parias s'attirent entre eux. Il fit des connaissances infâmes, accompagna les filles dans leurs rondes nocturnes, et n'en rougit jamais. « Ces malheureuses femmes, dit-il, n'étaient pour moi que des sœurs d'infortune. » Et des sœurs auxquelles il trouvait plus de cœur qu'à beaucoup d'autres, qui ne manquaient ni d'une certaine générosité ni d'un certain genre de fidélité, et dont il admirait le courage parce qu'elles le défendaient contre la police. Il ne voyait pas de raison de les fuir : « A aucune époque de ma vie, je n'ai consenti à me tenir pour souillé par l'approche ou le contact d'une créature humaine quelconque. Je ne puis pas admettre, je ne veux pas croire, que des êtres ayant forme d'homme ou de femme soient des parias à ce point réprouvés et rejetés, que nous emportions une tache d'un simple entretien avec eux ^. »

Anne, la fameuse Anne des Confessions, était une de

Page 1