Œuvres complètes : Charlemagne (1832), et passim
Iragments singuliers, et quelquefois admirables, qu'il avait annonces sous ce titre général : Suspiria de profundis : suite aux Cojifessions d'un mangeur d'opium anglais. C'est là qu'il faut chercher ses chefs-d'œuvre ; mais les Suspiria de profundis sont liés trop intimement à sa vie intérieure pour pouvoir se séparer de sa biographie.
Le succès ne lui avait pas tourné la tète. Plus timide et plus nerveux que jamais, Quincey se cachait du monde et de ses meilleurs amis dans les garnis de Londres ou d'Edimbourg; il fallait quelquefois de longues recherches et beaucoup de sagacité pour retrouver sa trace. Il donnait pour excuse de ses allures mystérieuses qu'il était perpétuellement pourchassé par des créanciers, et il y avait là dedans une part de vérité. Quincey était voué à la misère, et il n'aurait pas eu huit enfants qu'il n'en aurait été ni plus ni moins. Il était pauvre par des raisons « subjectives », comme l'auteur de VEcclésiaste était pessimiste. La paralysie de la volonté en avait fait dans la vie pratique un tout petit enfant, incapable de l'acte le plus simple. Il en était venu à ne pas savoir payer une note, même quand il avait l'argent. A sa mort, on trouva dans ses papiers une collection de factures qu'il avait cachées pour n'y plus penser. C'était sa manière de régler les affaires, mais ses créanciers ne l'entendaient pas ainsi et réclamaient. Quincey n'ouvrait pas leurs lettres; il avait un flair infaillible pour deviner celles qui « le rendraient malheureux », et il les envoyait rejoindre les factures. Les créanciers se décidaient un beau jour à venir le relancer, et c'est alors qu'il pre-
nait la fuite de taudis en taudis. Son imagination grossissante lui montrait toute une meute sur ses talons ; il se figura pendant des années avoir la moitié des logeuses d'Edimbourg à ses trousses.
Jamais on ne put lui apprendre à toucher une traite. Un directeur de revue, Charles Knight, avait pris chez lui, à Londres, ce collaborateur fugace. Un soir, plus de Quincey. Au bout de plusieurs jours, on le retrouva dans un bouge d'un quartier mal famé. Il avait reçu une traite ^de sa mère et n'avait pas réussi à la toucher à cause d'une horrible complication : elle n'était pas échue. Alors il s'était sauvé, de peur d'avoir à entrer dans des explications avec le domestique de son hôte sur un projet qu'il avait dû abandonner faute d'argent. Charles Knight le décida à revenir en lui jurant qu'il aurait son argent le lendemain matin. Quincey n'en croyait pas ses oreilles : « Quoi? Comment? s'écriait-il. Est-ce possible? Est-ce qu'on peut toucher avant l'échéance*? »
Une autre fois, il tombe chez un ami au milieu de la nuit, force sa porte et lui explique gravement, dans son langage un peu cérémonieux, qu'il lui faut absolument, à l'instant même, sept shellings six pence. Pendant ce discours, Quincey croit remarquer que le visage de son ami se rembrunit, et il se rappelle fort à propos qu'il a sur lui un « document » pouvant servir de <n garantie ». 11 fouille dans ses poches et en tire une quantité inimaginable de bouts de ficelle, de bouts de crayon, d'objets informes, innommables, parmi lesquels se trouve enfin une petite boulette de papier : « 11 la déchiffonne. C'était un billet de banque de cinquante livres sterling. » Quincey avait essayé de le changer, s'était heurté, comme pour la traite, à des