Sicspiria : Levana and our Ladies of Sorrov
2. Une grande partie de ce qui suit a été traduit par Baudelaire.
se servent pas de la voix; elles n'émettent pas de sons; un éternel silence règne dans leurs royaumes »
« La plus âgée des trois sœurs s'appelle Mater Lachrymarum, ou Notre-Dame des Larmes. C'est elle qui, nuit et jour, divague et gémit, invoquant des visages évanouis. C'est elle qui était dans Rama, alors qu'on entendit une voix se lamenter, celle de Rachel pleurant ses enfants et ne voulant pas être consolée. Elle était aussi dans Bethléem, la nuit où l'épée d'Hérode balaya tous les innocents hors de leurs asiles.... Ses yeux sont tour à tour doux et perçants, effarés et endormis, se levant souvent vers les nuages, souvent accusant les cieux. Elle porte un diadème sur sa tète. Et je sais par des souvenirs d'enfance qu'elle peut voyager sur les vents quand elle entend le sanglot des litanies ou le tonnerre de l'orgue, ou quand elle contemple les éboulements des nuages d'été. Cette sœur aînée porte à sa ceinture des clefs plus puissantes que les clefs papales, avec lesquelles elle ouvre toutes les chaumières et tous les palais.... C'est à l'aide de ces clefs que Notre-Dame des Larmes se glisse, fantôme ténébreux, dans les chambres des hommes qui ne dorment pas, des femmes qui ne dorment pas, des enfants qui ne dorment pas, depuis le Gange jusqu'au Nil, depuis le Nil jusqu'au Mississipi. Et comme elle est née la première et qu'elle possède l'empire le plus vaste, nous l'honorerons du titre de Madone. »
On aura reconnu dans ce qui précède une réminiscence du grand chagrin de son enfance et des visions douloureuses qui l'obsédèrent à la mort de sa sœur préférée. Le paragraphe suivant est une allusion non moins transparente aux deux pauvres idiotes dont le sort cruel lui révéla l'existence des « parias » de toute espèce pour lesquels les sociétés humaines se montrent si dures.
\hO NÉVROSÉS.
« La seconde sœuv s' lippeWe Mal er Sus(nriorum, Notre- Dame des Soupirs. Elle n'escalade jamais les nua.2:es et elle ne se promène pas sur les vents. Sur son front, pas de diadème. Ses yeux, si on pouvait les voir, ne paraîtraient ni doux, ni perçants; on n'y pourrait déchitTrer aucune histoire; on n'y trouverait qu'une masse confuse de rêves à moitié morts et les débris d'un délire oublié. Elle ne lève jamais les yeux; sa tète, coiffée d'un turban en loques, tombe toujours, et toujours regarde la terre. Elle ne pleure pas, elle ne gémit pas. De temps à autre elle soupire inintelligiblement. Sa sœur, la ]Madone, est quelquefois tempétueuse et frénétique, délirant contre le ciel et réclamant ses bien-aimés. Mais Notre-Dame des Soupirs ne crie jamais, n'accuse jamais, ne rêve jamais de révolte. Elle est humble jusqu'à l'abjection. Sa douceur est celle des êtres sans espoir.... Si elle murmure quelquefois, ce n'est que dans des lieux solitaires, désolés comme elle, dans des cités ruinées, et quand le soleil est descendu dans son repos. Cette sœur est la visiteuse du paria, du juif, de l'esclave qui rame sur les galères;... delà femme assise dans les ténèbres, sans amour pour abriter sa tète, sans espérance pour illuminer sa solitude ;... de tout captif dans sa prison ; de tous ceux qui sont trahis et de tous ceux qui sont rejetés: de tous ceux qui sont proscrits par la loi delà tradition, et des enfants de la disgrâce héréditaire. Tous sont accompagnés par Notre-Dame des Soupirs. Elle aussi, elle porte une clef, mais elle n'en a guère besoin. Car son royaume est surtout parmi les tentes de Sem et les vagabonds de tous les climats. Cependant dans les plus hauts rangs de l'humanité elle trouve quelques autels.... »
La dernière sœur n'a qu'un petit nombre de sujets. Son royaume se dépeuple au fur et à mesure qu'il se
peuple, car sa verge est meurtrière; Quincey en savait quelque chose : « Mais la troisième sœur, la plus jeune! — Chut! quand nous parlons d'elle, que votre voix soit comme un murmure! Son domaine n'est pas grand, autrement aucune chair ne pourrait vivre; mais sur ce domaine elle est la toute-puissance. Son front couronné de tours comme celui de Cybèle s'élève presque hors de portée de nos regards.... Malgré le triple voile de crêpe dont elle enveloppe sa tète, si haute qu'elle la porte, on peut voir d'en bas la lumière sauvage qui s'échappe de ses yeux, lumière de désespoir toujours flamboyante, les matins et les soirs, à midi comme à minuit, à l'heure du flux comme à l'heure du reflux. Celle-là défie Dieu. Elle est la mère des démences et la conseillère des suicides. Profondes sont les racines de son pouvoir, mais petite est la nation sur qui elle règne. Car elle ne peut appesantir sa main que sur ceux-là chez qui une nature douée de profondeurs a été bouleversée de fond en comble par des convulsions intérieures, chez qui le cœur tremble et le cerveau vacille sous les souffles combinés des tempêtes du dehors et de celles du dedans. La Madone marche à pas incertains, tantôt rapides, tantôt lents, toujours avec une grâce tragique. Notre-Dame des Soupirs s'avance avec timidité et comme furtivement. Mais leur jeune sœur n'a que des bonds imprévus, des élans de tigre. Elle ne porte pas de clefs; car, ne venant que rarement parmi les hommes, elle arrache toutes les portes là où il lui est permis d'entrer. Et son nom est Mater Tenebrarum, Notre-Dame des Ténèbres. »
Les trois sœurs prirent Quincey dans son berceau et le bercèrent sur leurs genoux redoutables. Notre- Dame des Larmes touchait sa tête, appelait du doigt Notre-Dame des Soupirs, et ses signes, qu'aucun
homme ne peut lire autrement qu'en rêve, pouvaient se traduire ainsi : « Vois! le voici, celui que j'ai consacré à mes autels. C'est lui que j'ai fait mon favori. Je l'ai égaré, je l'ai séduit, et du haut du ciel j'ai attiré son cœur vers le mien. Par moi il est devenu idolâtre; par moi rempli de désirs et de langueurs, il a adoré le ver de terre et il a adressé ses prières au tombeau vermiculeux. Sacré pour lui était le tombeau; aimables étaient ses ténèbres; sainte sa corruption. Ce jeune idolâtre, je l'ai préparé pour toi, chère et douce sœur des Soupirs! Prends-le maintenant sur ton cœur, et prépare-le pour notre terrible Sœur. Et toi — se tournant vers la Mater Tcnebrarum, — reçoisle d'elle à ton tour. Fais que ton sceptre soit pesant sur sa tête. Ne souffre pas qu'une femme, avec sa tendresse, vienne s'asseoir auprès de lui dans sa nuit. Chasse toutes les faiblesses de l'espérance, sèche les baumes de l'amour, brûle la fontaine des larmes; maudis-le comme toi seule sais maudire. Ainsi serat-il parfait dans la fournaise; ainsi verra-t-il les choses qui ne devraient pas être vues, les spectacles qui sont abominables et les secrets qui sont indicibles. Ainsi lira-t-il les antiques vérités, les tristes vérités, les grandes, les terribles vérités. Ainsi ressuscitera-t-il avant d'être mort. Et notre mission sera accomplie, que nous tenons de Dieu, qui est de tourmenter son cœur jusqu'à ce que nous ayons développé les facultés de son esprit. »
Quincey ne pouvait oublier son humble amie d'Oxford-street dans cette récapitulation des souffrances humaines. Il pensait à la pauvre Anne et à sa cruelle mais banale histoire en écrivant la Fille du Liban *, où
1. The Daughter of Lebanon. Quincey a réuni ce fragment aux Confessions.
une malheureuse comme elle est relevée, sauvée et glorifiée par un homme de Dieu qui la rencontre de nuit dans un carrefour de Damas, et qui n'est rien moins que l'un des quatre Évangélistes. Je suis contraint d'abréger.
Au coin d'une place, à la lueur d'un feu de bourgeons de cèdre, l'Évangéliste aperçoit une figure d'une grâce tellement éthérée qu'elle semble surnaturelle. Ce n'est pourtant qu'une femme, et là, dans ce coin solitaire, on devine ce qu'elle attend. « Pauvre fleur flétrie, gémit l'Évangéliste, est-ce donc pour offenser ainsi le Saint-Esprit que tu as été si divinement douée de beauté? — La femme, toute tremblante, dit : Rabbi, que faire? tout le monde m'a abandonnée. — Écoute, dit le prophète, je suis l'envoyé de Celui que tu ne connais pas, de Celui qui a fait le Liban et les cèdres du Liban, et la lumière et les ténèbres et la mer et les cieux, et l'armée des étoiles. Demande ce que tu voudras, et par moi tu l'obtiendras de Dieu. — Et la fille du Liban, tombant à genoux et joignant les mains, s'écria : — Seigneur, ramène-moi dans la maison de mon père. — Ma fille, ta prière a été entendue dans le ciel. Le soleil ne se couchera pas pour la trentième fois derrière le Liban avant que je t'aie ramenée dans la maison de ton père. »
Elle resta dès lors sous la garde de l'Évangéliste, qui l'instruisit dans sa foi, et, le matin du trentième jour, elle reçut le baptême. Quand le soleil s'abaissa sur l'horizon, l'Évangéliste se leva et dit : « Fille du Liban, l'heure est arrivée de remplir ma promesse. Veux-tu que Dieu l'accomplisse dans un sens meilleur et dans un monde plus heureux? » Mais la fille du Liban s'assombrit à ces paroles; elle voulait revoir ses collines natales et sa compagne d'enfance, une douce sœur jumelle. Les vapeurs du délire vinrent obscurcir
son cerveau et d'épais nuages lui cachèrent le Liban. L'apôtre se leva une seconde l'ois, et, approchant de sa tempe son bâton pastoral, il dissipa les vapeurs du délire, puis, tournant le bâton vers le Liban, il refoula les nuages qui le voilaient. Elle aperçut alors la maison de son père, mais n'y distingua aucune trace de sa sœur. L'Évangéliste, prenant en pitié son chagrin, dirigea ses regards vers le ciel, qui s'ouvrit, laissant voir ces mystères qui ne se révèlent qu'aux yeux des mourants. Et d'en haut se penchait vers sa couche celle qu'elle regrettait, sa sœur, qui, après l'avoir attendue vainement dans le Liban, était morte de chagrin et l'attendait dans le Paradis. — Veux-tu maintenant? lui demanda encore l'apôtre. — Oui! oui! répondit-elle, et l'instant d'après la fille du Liban n'était plus qu'un blanc cadavre dans une blanche robe baptismale. Le soleil s'enfonçait sous l'horizon, et l'Évangéliste, les yeux baignés de saintes larmes, rendait grâces à Dieu d'avoir, avant que le trentième jour fût achevé, rendu la Madeleine du Liban à la maison de son père. — Une justice plus haute, plus clairvoyante, avait pardonné celle que la justice des hommes vouait à l'infamie, et la pauvre Anne, si triste et si pâle, se reposait enfin dans le Paradis.
Ces merveilleux Alléluias à la douleur sont les chefsd'œuvre de leur auteur. On connaît maintenant Quincey tout entier, et, quand nous aurons dit que cet échappé d'un autre monde — ce t mort en vie », écrivait James Payn — cessa définitivement de se réveiller le 8 décembre 1859, nous n'aurons plus rien à ajouter. Il ne nous restera qu'à nous étonner que plusieurs en Angleterre, parmi ses dévots, aient cru rendre service à sa mémoire en le défendant d'avoir été « abondant en promesses, impuissant à l'exécution ». Si jamais homme gâcha les dons reçus en naissant, ce fut celui-
là. Ouincey n'avait pas vingt ans, qu'il avait déjà mangé son blé en herbe; à l'université, il ne pouvait plus travailler qu'en s'excitant avec de l'opium. Certainement, il a une excuse. Qui n'en a pas dans ce monde? Son excuse était d'avoir eu un père malsain, d'être venu au monde malsain : s'il n'eût versé d'un côté, il eût sans doute versé de l'autre, dans l'alcool, dans la débauche, que sais-je? mais ce qui atténue sa faute n'en avait pas atténué les conséquences, et il faut les regarder en face une dernière fois.
Carlyle l'avait bien nommé. C'était vraiment « le pauvre petit Ouincey », dont il fallait se hâter de rire sous peine d'en pleurer, avec ses haillons répugnants, sa flétrissure physique et morale. Il s'est vanté quelque part d'être « un intellectuel »; il n'avait pas tort, en ce sens que ce qui avait survécu du Quincey originel était purement intellectuel. La fibre morale était morte, bien morte. Quincey n'était plus à aucun degré une force morale, grande ou petite, mais l'atrophie des éléments actifs et énergiques de son âme ne l'avait pas empêché, ainsi qu'on l'a vu, de garder de très belles parties d'intelligence et de sensibilité. Il avait des préférences esthétiques pour le bien. Il ressemblait sous ce rapport à certains intellectuels de notre génération, qui sont amoraux, mais sauvés par le goût des élégances d'esprit, et il fut en cela un précurseur, car son temps ne connaissait pas encore ce mal, la grande plaie de l'époque actuelle : « De nos jours, disait Coleridge, les hommes sont en général supérieurs à leurs idées. Presque tous agissent et sentent plus noblement qu'ils ne pensent i. » C'était le contraire pour « le pauvre petit » ; il pensa toujours noblement, mais sa conduite était misérable.