‹ NévrosésChapitre 65 sur 126 · The Century illustrated (New York, septembre · texte numérisé non relu

The Century illustrated (New York, septembre

devenir ce qu'il y a peut-être de plus lamentable au monde, un cabotin sans talent, gouaille par le public et traînant sa pitrerie où il peut. Son père ne voulut plus le connaître et Tabandonna à son sort.

Parmi les camarades de ce pauvre garçon se trouvait une jolie fille appelée Elisabeth, phtisique comme lui. C'était une enfant de la balle, née d'une comédienne de Londres et d'un père quelconque. Sa mère l'avait amenée toute petite en Amérique, où elle avait grandi sur les planches en jouant « les rôles d'enfants, les nymphes et les amours », puis, un beau jour, elle s'était trouvée seule au monde : sa mère était partie avec un pianiste qui avait consenti à l'épouser, et ni l'un ni l'autre n'avaient plus reparu. Elisabeth se tira d'affaire en fille de ressources. Le public l'aimait. Elle avait un jeu fripon et une petite voix aigrelette qui la servaient à merveille dans l'opérette, ou ce qui en tenait lieu il y a un siècle. Le répertoire de Shakespeare était aussi de son emploi, et elle s'en acquittait honorablement; cependant, d'après la critique américaine du temps, Ophélie et Cordélia convenaient moins à ses dons naturels que les rôles un peu canailles. La même critique rendait hommage à ses vertus domestiques. Un premier mariage avec un acteur avait été très vite dénoué par la mort. Trois mois après, David Poe empruntait de l'argent pour se mettre en ménage et épousait la jolie veuve.

Il lui apportait un corps usé par la phtisie et la boisson. Ce n'était pas un ivrogne; aucun témoignage n'autorise à l'en accuser; c'était un alcoolique, chose très différente, puisque la médecine donne ce nom à des gens qui n'ont été coupables que d'excès légers, mais répétés. David Poe avait été connu dès sa prei mière jeunesse pour aimer les sociétés joyeuses où les bouteilles circulent largement, et ce n'est pas sa

vie de bohème parmi d'autres bohèmes qui avait pu le corriger. Sa femme étant aussi une dégénérée et une phtisique, leurs enfants à naître n'avaient qu'une chance d'être sains : c'était de ressembler pardessus leurs tètes aux grands-parents Poe, et c'est, malheureusement, ce qui n'arriva pas.

L'existence des jeunes mariés ressemblait à celle que mènent les comédiens de nos troupes de sous-préfecture. Ils roulaient de ville en ville, très peu payés et comptant sur les représentations à bénéfice pour avoir du pain. On a conservé de leurs boniments au public. Ils y avouaient sans fausse honte qu'une salle vide serait « la misère », et la salle ne se remplissait pas toujours. Leurs enfants vinrent au monde entre des pots de fard et des notes impayées , au sortir d'une représentation et presque à la veille d'une autre, car la mère n'avait guère le loisir d'être malade.

Ils en eurent trois. William, l'aîné, fut un demi-fou, qui buvait, et qui mourut jeune après une existence de casse-cou. Une tradition de famille en fait un adolescent de génie, ayant écrit de très beaux vers qui se sont perdus. Edgar était le second; il naquit le 19 janvier 1809. Leur sœur Rosalie était presque idiote et a fini dans un hospice.

Ainsi, l'hérédité s'était acharnée sur cette race. Sur trois, elle n'en avait pas pardonné un seul, et les désordres qu'on relève chez les enfants de David Poe sont précisément ceux qui menacent les enfants des alcooliques. — « L'observation clinique, dit le docteur Le Gendre, a révélé qu'il peut exister chez les enfants des alcooliques, soit un besoin inné de boire, soit des troubles purement fonctionnels du système nerveux, soit des altérations organiques des centres nerveux. Le goût des boissons alcooliques sommeille, comme tant d'aptitudes héréditaires, jusqu'au jour où une

occasion le rend manifeste. C'est quelquefois de très bonne heure, pendant l'enfance, si l'individu grandit dans un milieu où règne l'abus de l'alcool; c'est habituellement plus tard, entre quinze et vingt-cinq ans pour les garçons ^ » Ces lignes s'appliquent admirablement à la famille d'Edgar Poe.

On croit que David Poe n'existait plus au moment de la naissance de sa fdle. Quelques mois après. Elisabeth agonisait à son tour. Elle expira vers la fin de 1811, dans un dénûment profond.

S'il fallait une preuve que la vie morale des Puritains s'inspirait des duretés de l'Ancien Testament et des vengeances de Javeh, bien plus que des miséricordes de l'Évangile, on la trouverait dans la conduite du général Poe à la mort de sa belle-fille. Il y avait là trois orphelins, dont l'aîné avait cinq ans. Le général Poe ne s'occupa pas de ces innocents, et il ne paraît pas que sa femme se soit mise plus en peine que lui de ce que devenait la chair de leur chair et le sang de leur sang. Des étrangers charitables se partagèrent les petits abandonnés. Edgar échut à un riche négociant en tabac, nommé John Allan, qui n'avait pas d'enfant, et dont la femme avait été séduite par les yeux brillants et l'étrange précocité d'une figure parlante qu'elle ne comprenait point. Les jugements légers du monde vantèrent la bonne étoile de ce petit meurt-de-faim, destiné désormais à des lambris dorés, et il ne le crut lui-même que trop en grandissant. Son éducation fut faussée par ce malentendu énorme. M. Allan n'avait cédé qu'avec répugnance au caprice de sa femme pour le rejeton d'une souche méprisée, et, dans son for intérieur, il lui faisait la charité, alors qu'Edgar Poe, trompé par les apparences, s'accou-

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