‹ NévrosésChapitre 76 sur 126 · Journal de Kennedy · texte numérisé non relu

Journal de Kennedy

promet depuis plus diin an de les publier. C'est un garçon de beaucoup d'imagination et un peu porté vers l'effrayant. Il travaille en ce moment à une tragédie, mais je le dirige vers les gros ouvrages quelconques qui rapportent de l'argent.... » Il y a des situations où il faut en passer par les gros ouvrages. Poe le comprenait et s'y mit de bon courage, mais il devait entendre trop souvent, trop longtemps, le même conseil. Il lui en sourdit au cœur une grande amertume contre son pays, qui s'obstinait à le croire fourvoyé dans la poésie.

Sa physionomie parlait pourtant pour lui. De l'avis unanime, elle était criante de génie, et, qui plus est, du génie à la mode depuis Manfred et Lara. Edgar Poe y aidait par des collets et des cravates « à la Byron », des attitudes d'homme fatal et de longs regards perçants qui magnétisaient les femmes. Il n'aurait pas eu besoin de ces singeries : la nature s'était chargée de le grimer pour son rôle de poète romantique en lui mettant une bouche douloureuse et des yeux de fou, sombres et étincelants, dans une face spiritualisée par la pâleur du teint et l'énormité du front. On ne le vit jamais rire, très rarement sourire. Toujours replié sur lui-même, sans relations cordiales avec le reste de l'humanité, il ne lui déplaisait pas d'avoir l'attrait d'une énigme et de dérouter également la curiosité, soit qu'il parût accablé d'une tristesse tragique, soit que son visage décelât les orages de passions tumultueuses. Il ne passait nulle part inaperçu. Plusieurs femmes demeurèrent saisies en l'apercevant pour la première fois. — « Je n'oublierai jamais, raconte l'une d'elles, le matin où je fus appelée au salon pour le recevoir. Avec sa belle tête fière et droite, ses yeux noirs où passaient les éclairs électriques du sentiment et de la passion, un mélange

particulier et inimitable do douceur et de hauteur dans son expression et dans ses manières, il m'adressa la parole avec calme et gravité, presque froidement et, pourtant, avec quelque chose de si sérieux, que je ne pus m'empècher d'en être profondément impressionnée. »

Le Manuscrit trouve dans une bouteille avait paru le 12 octobre 1833. Edgar Poe avait dès lors en portefeuille Bérénice, qui ne fut publié qu'en mars 1835, VOmbre, Morella, Hans Ffaall. Metzengerstein, et je ne parle que des meilleurs. Il allait écrire trois de ses chefs-d'œuvre : Ligeia, William Wilson, la Chute de la maison UsJier. Son dernier recueil de vers contenait quelques-unes de ses pièces les plus intéressantes. Il entrait dans l'arène sachant ce qu'il voulait faire et comment il le ferait, muni de principes arrêtés, dont il ne dévia jamais, sur l'essence de la poésie, son but, ses limites, le but et les limites de la fiction en prose. Il avait déjà commencé le patient travail sur lui-même qu'il poursuivit sans relâche jusqu'à sa mort, et qui finissait quelquefois par effacer de ses œuvres jusqu'aux dernières traces de spontanéité. Edgar Poe a beaucoup écrit, et peu créé. Il se refaisait indéfiniment, avec un goût très sûr, disent les critiques américains qui ont pu comparer entre elles les versions successives du même conte, réimprimées çà et là et quelquefois avec d'autres titres ou sous une autre signature. En Europe, il est impossible de se procurer les variantes \ et c'est une difficulté de plus pour pénétrer sa laborieuse méthode.

1. La grande édition, qui vient d'être publiée à Chicago (chez Stone et Kimball), et qui est destinée à être définitive, donne toujours le dernier texte. Elle contient toutefois les variantes des poésies.

Le petit volume de vers de 1831 contient une préface où Poe expose ses idées sur la poésie : « Dans mon opinion, dit-il, un poème diffère d'un ouvrage de science en ce qu'il a pour objet immédiat le plaisir, non la vérité; et du roman en ce qu'il a pour objet un plaisir imprécis. Il n'est un poème que dans la mesure où ce dernier objet a été rempli. En effet, tandis que les images présentées par le roman éveillent des sensations précises, celles de la poésie doivent donner des sensations imprécises, et, pour atteindre cette fin, la musique est un élément essentiel^ car rien n'est moins précis que notre interprétation d'un son harmonieux. Combinée avec une idée qui donne du plaisir, la musique est de la poésie. Sans cette idée, la musique est simplement de la musique; et l'idée sans la musique est de la prose, par cela même qu'elle est précise. »

Il n'admit jamais qu'il pût exister de vraie poésie sans « rindéfîni de la sensation », pas plus que de vraie musique : « Si vous exprimez avec des sons des idées trop définies, écrivait-il beaucoup plus tard, dans sa maturité, vous enlevez tout aussitôt à la musique son caractère spirituel, idéal, intrinsèque et essentiel. Vous faites évanouir son caractère voluptueux de rêve. Vous dissolvez l'atmosphère de mysticité dans lequel elle flotte. Vous tarissez 1 haleine de la fée. La musique devient une idée tangible et facile à saisir, — elle est une chose de la terre : elle est grossière. » Il en va de même pour les vers, et le plus

grand éloge que l'on puisse faire d'un poète, c'est de dire qu'il « a Vair de voir avec son oreille * ».

Pour rester conséquent avec lui-même, il avait dû exclure du domaine de la poésie les passions en même temps que les idées. Ni les convoitises ni les haines des hommes ne sont dignes de la forme d'art qui procure à l'intellect ses voluptés les plus hautes; elles exigent une clarté brutale dont ne sauraient s'accommoder les limites rigoureuses de l'expression poétique. — Et, continuait Poe, « si nous bannissons la passion de la vraie poésie, de la poésie pure,... si nous en écartons même l'émotion quasi divine de ïamour, — • combien plus en rejetterons-nous tout le reste? » « Tout le reste » comprenait bien des choses, mais tout particulièrement l'élément moral et didactique qui était pour les compatriotes de Poe la seule fin de la littérature, son unique raison d'être. Ce fut leur grande querelle. Nous la retrouverons, avec plus d'âpreté des deux côtés, à propos des œuvres en prose.

Ainsi qu'il arrive toujours, Edgar Poe avait déduit son système de son propre tempérament poétique. Il vivait dans un état de rêve où il n'avait que des sensations imprécises, quoique d'une extrême violence. Tous ceux qui l'ont approché ont été frappés des absences d'esprit de cet homme qui regardait sans voir, absorbé dans une vision à laquelle il ne s'arrachait qu'avec souffrance, et qu'il rappelait avec ardeur, convaincu qu'elle lui ouvrait le monde surnaturel. Il raconte qu'il avait trouvé des procédés pour se remettre à volonté dans l'état où les « extases » descendaient sur lui, et ces procédés n'étaient pas du tout ce que l'on pourrait croire d'après son vice. Loin de

1. Marginalia. Voir aussi les articles de critique d'Edgar Poe, en particulier celui qui a pour titre : Thepoetic piinciple.

sortir de son verre, ses chères visions n'avaient pas de plus grand ennemi qne l'alcool; leur fuite était le résultat certain et la grande punition de ses excès. Chaque ivresse le rendait maladepour plusieurs jours, et c'en était l'ait des beaux songes, en attendant leur remplacement par les cauchemars du délire alcoolique. Quand sa « santé physique et mentale » lui permettait la contemplation avec « son œil de visionnaire », nous savons ce qu'il voyait; il ne s'est pas lassé de le décrire, et n'a guère décrit que cela. Ses paysages mêmes sont bien rarement pris dans la nature. Ce sont presque tous des paysages de rêve, construits par son imagination avec les formes indécises et mouvantes que lui suggérait dans ses longues promenades son cerveau de névrosé.

Dans la i)ièce de vers intitulée Pays de songe, le poète traverse une région située hors de l'espace et hors du temps. Par une route obscure et solitaire, que fréquentent seuls les mauvais anges, il arrive dans le pays des songes, et voici ce qu'il voit : « — Vallées sans fond et fleuves sans fin, gouffres, cavernes et forêts titaniques, dont nul œil ne peut discerner les contours à travers la brume qui pleure; montagnes s'abîmant éternellement dans des mers sans rivages; mers se soulevant sans trêve et se gonflant vers des cieux enflammés; lacs étalant à l'infini leurs eaux solitaires — leurs eaux solitaires et mortes, leurs calmes eaux — calmes et glacées sous la neige des lis penchés.

« Près des lacs qui étalent ainsi leurs eaux solitaires, leurs eaux mortes et solitaires — leurs tristes eaux, tristes et glacées sous la neige des lis penchés — sur les montagnes — le long des rivières qui murmurent tout bas, qui murmurent sans cesse — sous les bois gris. — dans les marécages où gîtent le crapaud et le

lézard — près des mares sinistres et des étangs où les goules font leur demeure, — dans tous les lieux maudits, — dans les recoins les plus lugubres, — le voyageur rencontre avec terreur les Ombres voilées du Passé — fantômes drapés de blanc qui tressaillent et soupirent en passant — fantômes vêtus de linceuls, fantômes d'amis que l'agonie a depuis longtemps rendus à la Terre — et au Ciel.... »

Il n'apercevait le monde réel qu'à travers des sortes de vertiges et à l'état de fantasmagorie. Des bouquets d'arbres sur un gazon sont pour lui « comme des explosions de rêves ». Il voit les ombres d'un bois arrosé par un ruisseau se détacher des troncs et tomber dans l'eau, qui les « boit » et « devient plus noire de la proie qu'elle avale », tandis que « d'autres ombres renaissent des arbres, prenant la place de leurs aînées défuntes ». Il y avait des jours — les bons, d'après lui, — où Poe pouvait dire comme le héros de Bérénice, son très proche parent : « — Les réalités du monde m'affectaient comme des visions, et seulement comme des visions, pendant que les idées folles du pays des songes devenaient en revanche, non la pâture de mon existence de tous les jours, mais positivement mon unique et entière existence ellemême ».

Il n'était peut-être rien dont il fût aussi fier que de ses relations, qui ne faisaient point doute pour lui, avec le monde occulte. — « Ceux qui rêvent éveillés, disait-il, ont connaissance de mille choses qui échappent à ceux qui ne rêvent qu'endormis. Dans leurs brumeuses visions, ils attrapent des échappées de l'éternité, et frissonnent, en se réveillant, de voir qu'ils ont été un instant sur le bord du grand secret. » La foule imbécile les traite de fous; que leur importe? La science les appelle des malades; béni soit leur mal,

bénies les souffrances dont Texcès leur fait perdre la conscience d'eux-mêmes : — « Celui-là qui ne s'est jamais évanoui n'est pas celui qui découvre d'étranges palais et des visages bizarrement famiHers dans les braises ardentes; ce n'est pas lui qui contemple, flottantes au milieu de l'air, les mélancoliques visions que le vulgaire ne peut apercevoir; ce n'est pas lui qui médite sur le parfum de quelque fleur inconnue, — ce n'est pas lui dont le cerveau s'égare dans le mystère de quelque mélodie qui jusqu'alors n'avait jamais arrêté son attention. » Dans le royaume des sensations, le superhomme, c'est le névrosé; Poe le savait par expérience et s'en vantait volontiers.

Il ne prétendait i)as garder de ses extases des idées nettes sur le monde occulte. 11 avait été « au bord de la compréhension », et il était revenu sans avoir pu passer plus avant; mais c'était déjà beaucoup, c'était plus que le reste des hommes, sauf quelques privilégiés de sa sorte, et encore, ajoutait-il, ils étaient presque tous dans les maisons de fous. Les idées confuses qu'il rapportait de ses incursions dans l'au-delà s'harmonisaient avec les paysages dont on a vu plus haut des échantillons. Elles produisent dans ses vers, qu'elles peuplent de fantômes aussi imprécis que le milieu dans lequel ils se meuvent, des elfets inimitables, d'une poésie subtile et comme impalpable. C'est l'école du brouillard transportée dans la poésie, par quelqu'un qui vivait ce brouillard, si l'on me passe l'expression, pour lequel c'était une nécessité de nature et non un artifice.

L'une de ces idées confuses, à clarté pâle de nébuleuse, domine toute son œuvre, et ce n'est pas encore dire assez. Edgar Poe a été hanté, obsédé dès son enfance, par la pensée inéclaircie de la mort. Que savons-nous d'elle? Rien; pas même où elle commence.

Est-on sûr de ne pas se tromper lorsqu'on descend au tombeau ceux qui vous furent chers? Est-on sûr qu'il ne survive pas dans ce que nous appelons un cadavre de sourdes volontés et une obscure sensibilité qui suffisent pour de tragiques souffrances? Est-on sûr que « la paix du sépulcre » ne soit pas une effroyable ironie? Poe avait vécu depuis le collège sous l'oppression de ces doutes. A quinze ans, il avait vu mourir une jeune femme qui lui avait été bonne et maternelle. Il alla pendant des mois, lui superstitieux, lui qui eut toujours peur dans le noir, méditer la nuit, au cimetière, sur le mystère que renfermait cette tombe. Une pièce de sa jeunesse, la Dormeuse, indique que la mort lui parut tout d'abord un refuge, dont il souhaita la douceur à ceux qu'il aimait : « Vers minuit, au mois de juin, à la clarté mystique de la lune, une vapeur assoupissante, humide et trouble, s'exhalait du disque d'or, et, coulant doucement, goutte à goutte, sur le sommet tranquille de la montagne, se glissait, lente et harmonieuse, dans les profondeurs sans fin de la vallée. Le romarin se penche sur la tombe ; le lis s'incline indolemment vers l'onde; s'enveloppant de brouillard, les ruines s'effritent et entrent dans le repos du néant; le lac semble un Léthé; il a l'air de vouloir s'endormir et ne jamais se réveiller. Toute Beauté sommeille! »

Une jeune femme s'est couchée la fenêtre ouverte parmi ces vapeurs malsaines, qui se glissent dans sa chambre et l'enveloppent de leur suaire. Faut-il l'éveiller, l'avertir? Non. Souhaitons-lui plutôt, nous tous qui l'aimons, de ne jamais rouvrir ses belles paupières aux longs cils : « — Elle dort ! Oh ! puisse son sommeil être plus profond encore ! Puisse le Ciel la prendre en sa garde sacrée ! Que cette chambre se change en une plus sainte, ce lit en une couche plus

lugubre. Je supplie Dieu qu'il la lasse dormir pour toujours, tandis que les esprits aux formes incertaines flotteront au-dessus de ses yeux clos!

c Elle dort, mon amour! Puisse son sommeil être profond aussi bien qu'éternel! Que les vers du tombeau rampent doucement autour d'elle! Qu'au loin, dans la forêt vague et vénérable, un sépulcre lui ouvre ses portes.... »

Poe n'envisagea i)as longtemps la mort avec cette confiance. Elle lui apparut de bonne heure accompagnée dun cortège de spectres et d'épouvantements. A force de vivre par la pensée dans les tombeaux, en compagnie des vers et des cercueils, il entendit causer les putréfactions et sut les sensations des déliquescences. Les charniers lui enseignèrent leur métaphysique. Il reçut les confidences des mortes aux belles paupières, chastement drapées dans leur linceul de toile fine, et succomba à la hantise des secrets que lui murmuraient leurs bouches en décomposition. La préoccupation de la mort le tyrannisa au point de ne plus distinguer que cet unique chaînon dans le prodigieux miracle de la vie universelle, éternellement renaissante. De cette obsession est né (en 1843) un poème saisissant, le Ver conquérant, qu'Edgar Poe inséra plus tard dans une réédition de Ligeia, l'un des contes en prose de sa jeunesse. C'est là que Baudelaire le trouva et le traduisit, non sans profit pour lui même. Quand Victor Hugo écrivait au poète des Fleurs du mal : « Vous avez doté le ciel de l'art d'on ne sait quel rayon macabre; vous avez créé un frisson nouveau », Victor Hugo n'avait pas eu entre les mains une édition complète d'Edgar Poe : il y aurait vu que Baudelaire a été son disciple, le plus grand de tous.

Nous citerons le Ver conquérant en entier. C'est un des pôles de la pensée de Poe dans les dix dernières

années de sa vie, la vision dans laquelle se résumaient la plupart des autres : « Voyez! c'est nuit de gala depuis ces dernières années désolées! Une multitude d'anges, ailés, ornés de voiles et noyés dans les larmes, est assise dans un théâtre pour voir un drame d'espérances et de craintes, pendant que Torchestre soupire par intervalles la musique des sphères.

« Des mimes, faits à l'image du Dieu très haut, marmottent et marmonnent tout bas et voltigent de côté et d'autre; pauvres poupées qui vont et viennent au commandement de vastes êtres sans l'orme qui transportent la scène çà et là, secouant de leurs ailes de condor l'invisible Malheur !

« Ce drame bigarré! — oh ! à coup sûr, il ne sera pas oublié, avec son Fantôme éternellement pourchassé par une foule qui ne peut pas le saisir, à travers un cercle qui toujours retourne sur lui-même, exactement au même point! Et beaucoup de Folie, et encore plus de Péché et d'Horreur font l'âme de l'intrigue!

« Mais voyez, à travers la cohue des mimes, une forme rampante fait son entrée! Une chose rouge de sang qui vient en se tordant de la partie solitaire de la scène! Elle se tord! Elle se tord! — Avec des angoisses mortelles les mimes deviennent sa pâture, et les séraphins sanglotent en voyant les dents du ver mâcher des caillots de sang humain.

« Toutes les lumières s'éteignent, — toutes, — toutes! Et sur chaque forme frissonnante, le rideau, vaste drap mortuaire, descend avec la violence d'une tempête. — Et les anges, tout pâles et blêmes, se levant et se dévoilant, affirment que ce drame est une tragédie qui s'appelle l'Homme, et dont le héros est le Ver conquérant. »

Le rideau tombé, reste l'épilogue, qui se joue dans les dessous du théâtre. Les poupées humaines dont les

ficelles sont tirées par les obscures puissances qui président à nos destinées retrouvent sous la terre d'autres volontés sans forme qui les tourmentent de plus belle. Poe rapporte dans un de ses contes qu'il entrevit une fois la scène complémentaire du drame, et l'on n'a rien écrit de plus propre à donner le cauchemar.

Une nuit, une voix inarticulée lui dit : Lève-toi, et regarde. — En même temps, une main le tirait. Il obéit: — « Je regardai. La figure voilée qui me retenait encore par le poignet avait entr'ouvert les tombes de l'humanité tout entière. De chacune d'elles s'échappait une faible lueur, la i)hosphorescence de la pourriture, en sorte que mon regard pouvait discerner les corps ensevelis, en proie aux vers, et dormant leur sommeil, lugubre et solennel. Mais, hélas! ceux qui dormaient vraiment étaient de beaucoup les moins nombreux; bien des millions ne dormaient pas du tout; et ils semblaient se débattre faiblement; et il y avait comme une inquiétude générale et douloureuse , et l'on entendait bruire sinistrement les linceuls dans les profondeurs de ces fosses sans nombre; et parmi ceux qui avaient l'air de reposer tranquillement, j'en vis beaucoup qui avaient plus ou moins changé la position raide et incommode qui leur avait été donnée au moment où ils avaient été enterrés.

« Et, pendant que je regardais, la voix reprit : — N'est-ce pas là, — oh ! n'est-ce pas là un spectacle lamentable * ? »

Les poésies d'Edgar Poe où l'on ne sent point passer la mort sont en minorité, et ce sont rarement les plus belles.

l. The prématuré hiirial. Ce conte ne figure point parmi ceux que Baudelaire a traduits.

Il avait débuté par des vers abominablement boiteux, dit un critique américain* qui a eu les éditions originales entre les mains. Sa forme s'épura sous l'influence d'un travail acharné, sans que ses progrès lui donnassent la tentation d'écrire des vers de plein soleil. La vraie poésie restait pour lui celle qui suggère, plutôt qu'elle ne peint ou n'explique. Il voulait que « chaque note de la lyre » allât réveiller l'un de ces « échos... indistincts mais augustes » qui sont les appels à l'âme, lancés de la région lointaine et supraterrestre où habite la poésie pure. Les poètes qui se contentent « d'imiter ce qui existe dans la Nature » n'éveillent jamais ces échos, quelque exacte que soit leur imitation; aussi n'ont-ils pas droit au nom sacré d'artiste. Amiel a dit : « Un paysage est un état d'âme ». Poe avait complété d'avance sa pensée en écrivant : — « L'art est la reproduction de ce que les sens perçoivent dans la Nature à travers le voile de l'âme- ». Il résumait en ces termes le rôle de la poésie dans le monde : « Le sentiment poétique est le sens du beau, du sublime et du mystique. De là dérivent directement, — d'une part, l'admiration pour les choses de la Terre, les belles fleurs, les forêts plus belles encore, les vallées brillantes, les rivières et les montagnes éclatantes, — d'autre part, l'amour pour les étoiles scintillantes et les autres gloires enflammées du Ciel, — et enfin, inséparablement uni à cet amour et à cette admiration pour le Ciel et la Terre, l'invincible désir de savoir. La poésie est le sentiment de la félicité intellectuelle ici-bas et l'espérance d'une félicité intellectuelle supérieure au delà de ce monde. Elle a pour âme l'imagination. Bien qu'elle puisse exalter,

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