‹ NévrosésChapitre 80 sur 126 · Écrivains francisés, par Emile Hennequin · texte numérisé non relu

Écrivains francisés, par Emile Hennequin

3. On se rappelle peul-être certaine consultation d'Hoffmann, dédiée aux artistes, sur les rapports qui existent entre les différents crus de vin et l'inspiration. Il recommandait le bourgogne pour l'opéra sérieux, le vin du Rhin pour la musique d'église, et ainsi de suite. Poe s'est approprié ce passage peu connu, en le démarquant, dans un conte appelé Bonbon, qui n'a pas été traduit en français.

mauvaises comme les bonnes, les tares de l'intelligence aussi bien que les dons des fées. S'il n'avait eu devant lui d'autre pierre d'achoppement que son ivrognerie, l'alcool lui aurait certainement permis de donner tout ce qu'il avait à donner; car l'œuvre d'un conteur fantastique ne saurait jamais être bien considérable. Mais le malheur voulut qu'il n'eût pas de succès dans son pays, je parle du franc succès qui impose un écrivain aux masses. Pour beaucoup de raisons, qui n'étaient pas toutes mauvaises, les Américains de 1840 étaient incapables de goûter des histoires comme Morella ou Bérénice. Ils sentaient que l'auteur avait du talent, et ne s'en efforçaient que davantage de le pousser dans une autre route, par bonne intention, inattentifs aux blessures qu'ils infligeaient à une âme endolorie. Edgar Poe a cruellement souffert de cette lutte contre la critique et le public. Malgré son orgueil, qui était immense, il a dû plus d'une fois mendier son pain, et il lui a fallu trop souvent accommoder son œuvre au goût de l'acheteur et de l'abonné. A chacun ses responsabilités; les compatriotes de Poe ne lui ayant fait grâce d'aucune des siennes, il est juste de leur rendre la pareille. Nous allons raconter un drame où les torts les plus graves ne sont pas du côté de l'accusé.

Edgar Poe n'a jamais eu, dans toute son existence, qu'un seul coin de ciel bleu. Les nuées orageuses qui ont enveloppé sa vie depuis le berceau jusqu'à la tombe se sont entr'ouvertes pour laisser percer jusqu'à lui un rayon lumineux, où flottaient tant de par-

fums légers et de tiédeurs caressantes qu'on ne peut dire complètement malheureux celui qui a eu ce sourire de la Fortune. Ce qu'il peut y avoir de douceur dans le monde s'était révélé à lui sous sa forme la plus adorable : la bonté infinie et inlassable d'une de ces femmes élues par la Providence pour fermer la bouche aux calomniateurs de la nature humaine. Le blasphème expire sur leurs lèvres devant certains miracles de tendresse et de dévouement. Leur haine impie de la vie n'ose plus s'affirmer; elle prend honte d'elle-même en face de vaillances si humbles et si hautes. Si Poe a pu ne pas mourir avant quarante ans et donner ce qu'il a donné, s'il a eu, malgré tout, ses heures de paix et de bonheur, il l'a dû à sa rencontre avec une de ces admirables créatures qui ne se connaissent d'autre raison d'être que d'aider et de consoler les malheureux.

C'était une grande femme un peu hommasse, décemment et pauvrement vêtue de noir, une de ces personnes qui ont l'air de ne jamais avoir que de vieilles robes. Elle se nommait Mme Clemm, et était tante d'Edgar Poe du côté paternel. Son mari l'avait laissée veuve sans un sol et avec une fille à élever. Au temps 011 son neveu n'était aussi qu'un meurt-de-faim, frappant inutilement aux portes des éditeurs, ils s'étaient rencontrés et avaient associé leur misère. Ils ne se séparèrent plus. Poe finit par épouser sa cousine, la frêle Virginie, qui pouvait encore moins que lui se passer de Mme Clemm. Tous deux avaient besoin d'elle pour manger, pour penser, pour être contents, et surtout pour souffrir et pleurer. La tante Clemm était bonne à tout faire , commissionnaire, gardemalade, confidente littéraire, et ministre des finances, ce qui n'était pas le plus facile ou le plus gai de son métier de terre neuve. Infatigable sous ses cheveux

blancs, elle entretenait dans le petit ménage une propreté reluisante et trouvait le moyen de faire un salon de poète avec quatre chaises, une étagère et quelques nattes. Son industrie prolongeait les jours d'un gilet ou d'une culotte au delà de toute vraisemblance et leur donnait un certain air qui les faisait remarquer dans le monde; on ne se serait jamais douté, à les voir, qu'ils avaient tant battu les murailles, et quelles murailles! Elle restait assise à côté de Poe pendant qu'il travaillait, lui chauffant du café et écoutant ses systèmes de philosophie, passant les nuits, quitte à dodeliner de la tète, à le défendre contre la peur des ténèbres, qu'il croyait peuplées de mauvais esprits. Elle le soignait comme un petit enfant lorsqu'il rentrait ivre, le grondait après, mais n'admettait jamais, vis-à-vis de personne, dût-elle nier la lumière du soleil, que son « Eddie », cet être « généreux, affectueux et noble » (les italiques sont d'elle), pût avoir un tort quelconque en quoi que ce fût : il n'avait que des malheurs.

Et tout cela n'est rien encore auprès de l'inspiration qui lui avait fait écarter des lèvres de Poe le calice de l'écrivain pauvre qui ne réussit pas. Elle lui évita, autant que faire se put, les courses humiliantes chez les éditeurs et dans les bureaux de revues ou de journaux, sous prétexte qu'il n'entendait rien aux affaires d'argent. — « Comment, disait-elle, en aurait-il été autrement, ayant été élevé dans le luxe et l'extravagance? » C'était elle qui allait « chercher de l'ouvrage » pour son pauvre homme de génie, offrir la copie et reprendre les manuscrits refusés, marchander avec les directeurs et leur demander des avances. La robuste tante Clemm, carrée, musclée, qui semblait ne porter jupon que par une erreur de la nature, était presque aussi connue que son neveu dans le monde de

la presse et de la librairie; et personne n'était tenté de rire d'elle. Un journaliste contait en ces termes leur première entrevue : « Nous apprîmes le retour de M. Poe (à New York) par la visite d'une dame qui s'annonça comme la mère de sa femme. Elle cherchait du travail pour lui, et elle s'excusa de sa démarche en nous apprenant qu'il était malade, sa femme complètement invalide et leur situation telle, que force lui était de prendre les choses sur elle. La physionomie de cette dame, imprégnée d'une véritable beauté par une expression de sainte vouée aux privations et aux tendresses douloureuses; l'accent à la fois noble et désolé avec lequel elle plaidait sa cause; ses manières, dont la distinction témoignait de jours plus heureux; sa façon suppliante, mais digne, d'invoquer les droits et le talent de son fils : tout révélait au premier coup d'œil l'un de ces anges terrestres que les femmes savent être dans l'adversité. »

On donnerait une idée imparfaite des relations d'Edgar Poe avec la tante Clemm en se bornant à dire qu'il éprouvait pour elle de l'affection et de la reconnaissance. Il vénérait en sa personne une sorte de Providence universelle, à laquelle il fallait bien avoir recours dans toutes les circonstances de la vie, grandes ou petites, puisqu'elle avait le don, presque surnaturel aux yeux de son neveu, de se tirer des affreuses complications d'un monde évidemment mal fait, au moins pour les poètes romantiques. Absent, il lui soumettait par correspondance ses actes les plus insignifiants, comme à la sagesse souveraine, et on le sent un peu étonné, dans ses lettres, d'avoir osé prendre tout seul des responsabilités : « Il pleuvait très fort,... j'ai rencontré un homme qui vendait des parapluies, et j'en ai acheté un pour vingt-cinq sols ». Il a fait cette folie à cause de sa femme, qui l'accom-

pagnait, et il est sûr que tante Clcmm approuvera : « Virginie est occu})ée en ce moment à raccommoder mon pantalon, que j"ai déchiré à un clou. Je suis sorti hier soir à la nuit, et j'ai acheté un écheveau de soie, un de fil, deux boutons.... » Ampère, le grand Ampère, pour qui un accident de toilette était aussi une catastrophe, confessait de même à sa charmante Julie qu'il avait taché sa culotte neuve en faisant une expérience: mais leur pauvreté ne fut jamais la misère avilissante, et l'on ne saurait en dire autant de Poe et des siens : « Il nous reste quatre dollars et demi. J'irai demain essayer d'en emprunter trois autres, pour avoir devant nous une quinzaine d'assurée. Je me sens très en train et je n'ai pas bu une goutte, de sorte que j"espère être bientôt sorti de peine. Dès que j'aurai ramassé assez d'argent, je vous en enverrai. Vous ne pouvez pas vous imaginer combien vous nous manquez à tous les deux. Sissy * a pleuré hier soir de tout son cœur de ne pas vous avoir.... Aussitôt que l'article Lowell sera écrit, je vous renverrai, et vous tâcherez de vous le faire payer par Graham -. »

L'histoire pathétique des souliers crevés est de la même période. Poe habitait alors la banlieue de New York. Une femme de lettres était venue avec deux amis, dont un reviewer, lui rendre visite dans sa maisonnette « si pauvre, si nue, et pourtant si ravissante ï. Le poète mena ses hôtes dans les bois et se prêta à un jeu où il fallait sauter. Ses deux souliers, € tout usés, et si soigneusement entretenus » . crevèrent du coup, et ses visiteurs se sentirent coupables, n'ignorant pas que c'était un vrai malheur pour la famille : « Jetais sûre, écrivait la dame, Mrs Nichols,

Page 1