En réalité, deux ans
lions maintenant qu'il avait rallumé en nous les âmes ardentes de nos ancêtres. Les passions qui pendant des siècles avaient distingué notre race se précipitèrent en foule avec les fantaisies qui l'avaient éc^alement rendue célèbre, et toutes ensemble elles souftlèrent une béatitude délirante sur la vallée du Gazon-Diapré. »
Le printemps décrit en cet endroit par Edgar Poe est aussi éclatant que celui de Jocelyn, mais diin autre genre; c'est un printemps fantastique : « — Un changement s'empara de toutes choses. Des fleurs étranges, brillantes, étoilées, s'élancèrent des arbres où aucune fleur ne s'était encore fait voir. Les nuances du vert tapis se firent plus intenses; une à une se retirèrent les blanches pâquerettes, et à la place de chacune jaillirent dix asphodèles d'un rouge de rubis. Et la vie éclata partout dans nos sentiers; car le grand flamant, que nous ne connaissions pas encore, avec tous les gais oiseaux aux couleurs brillantes, étala son plumage écarlate devant nous ; des poissons d'argent et d'or peuplèrent la rivière, du sein de laquelle sortit peu à peu un murmure qui s'enfla à la longue en une mélodie berçante, plus divine que celle de la harpe d'Éole, plus douce que tout ce qui n'était pas la voix d'Éléonora. Et alors aussi un volumineux nuage, que nous avions longtemps guetté dans les régions d'Hespérus, en émergea, tout ruisselant de rouge et d'or, et, s'installant paisiblement au-dessus de nous, il descendit, jour à jour, de plus en plus bas, jusqu'à ce que ses bords reposassent sur les pointes des montagnes, transformant leur obscurité en magnificence, et nous enfermant, comme pour l'éternité, dans une magique prison de splendeur et de gloire. »
Virginie n'avait que treize ans lorsque ces choses arrivèrent, mais elle avait la précocité des filles du midi : « — La beauté d'Éléonora, poursuit Poe, était
celle des Séraphins; c'était d'ailleurs une fille sans artifice, et innocente comme la courte vie qu'elle avait menée parmi les fleurs. Aucune ruse ne déguisait la ferveur de l'amour qui animait son cœur, et elle en scrutait avec moi les plus intimes replis, pendant que nous errions ensemble dans la vallée du Gazon-Diapré, et que nous discourions des puissants changements qui s'y étaient récemment manifestés. »
Ils se marièrent en 1836. Pour donner satisfaction, paraît-il, aux lois du pays, Poe produisit un témoin qui attesta sur la foi du serment que la fiancée avait vingt et un ans accomplis. Le pasteur qui les unissait trouva qu'elle avait l'air bien jeune pour son âge, et il n'en fut rien de plus.
Poe adorait sa femme-enfant. Le seul objet de luxe des jours moins durs était une harpe, ou un piano, pour accompagner la belle voix de Virginie. La beauté de Virginie remplissait son mari d'orgueil. Il mettait toute sa volonté à ignorer que cette mignonne créature ne lui était que prêtée par la Mort, et pour bien peu de temps; la phtisie, qui lui avait déjà pris son père et sa mère, allait lui oter encore ses amours, et Virginie le savait, s'il faut en croire jusque-là le conte où elle est célébrée : « — A la longue, m'ayant un jour parlé, tout en larmes, de la cruelle transformation finale qui attend la pauvre Humanité, elle ne rêva plus dès lors qu'à ce sujet douloureux, le mêlant à tous nos entretiens..,. Elle avait vu que le doigt de la Mort était sur son sein, et que, comme l'éphémère, elle n'avait été parfaitement mûrie en beauté que pour mourir. » Mais lui, disent les contemporains, il devenait fou à la moindre allusion au malheur suspendu sur sa tête. Nous reviendrons plus tard à Élêonora; nous n'en aurons que trop l'occasion. Laissons quelque peu ces blêmes amoureux dans les poétiques greniers
où se transportait de ville en ville leur foyer nomade, à Baltimore, à Richmond, à Philadelphie, à New York, selon que « l'ouvrage » donnait ici ou là. Oublions-les sur l'un de ces instants, toujours rapides pour eux, où nous pouvons nous les représenter dans une paix relative. Poe travaille, rêve et jardine, la tante Clemm récure énergiquement; Virginie chante, et l'on dirait un oiseau-mouche malade.
Il y avait plusieurs raisons pour que le bonheur ne fût jamais chez eux qu'un hôte de passage, et chacune de ces raisons était si forte, qu'elle aurait dispensé de toutes les autres.
Tout condamnait Edgar Poe à la misère. Quelques rares lettrés mis à part, l'Amérique entière aurait signé des deux mains l'aveu de la dame de tout à l'heure disant d'un de ses poèmes : « — Il aurait été dans une langue perdue, que nous en aurions compris tout autant ». On désoblige aujourd'hui ses compatriotes en rappelant des souvenirs qui n'ont pourtant rien d'humiliant : il n'est arrivé que ce qui devait arriver. Ce peuple était trop nouvellement né à la vie intellectuelle pour goûter im art décadent. Les émigrants puritains et cjuakers du xvii° siècle n'avaient pas importé en vain dans le nouveau monde leur haine des élégances de l'esprit, dissolvant de la foi, d'après eux, et de la fibre morale. Leurs descendants demeurèrent longtemps incapables de discerner un bon vers d'un mauvais. Ils ne l'essayaient même pas : ils ignoraient qu'il y en eût de bons et de mauvais, de justes et de faux. Ils ne distinguaient que deux espèces
de poésies : les pieuses, celles qui se bêlent, et les autres, qu'on ne saurait trop décourager dans une nation vertueuse. Les premières régnèrent sans partage pendant tout le xviii'^ siècle et le début du nôtre; un historien de la littérature américaine ^ place en 1819 le premier poème, réellement en vers, qui ne soit pas un prèctie déguisé.
Il n'y aurait eu que demi-mal si les Américains n'avaient pas fait de vers, ni de prose. Les chefsd'œuvre d'outre-mer leur auraient formé le goût petit à petit, en attendant l'heure où les peuples au berceau ont amassé assez d'idées et de sensations leur appartenant en propre pour être tourmentés du besoin de leur donner une expression, ce qui est l'origine des littératures. Telle était autrefois la marche invariable des choses, aux résultats heureux et féconds, avant que rimi)rimerie et l'instruction primaire se fussent liguées pour noyer les germes d'originalité intellectuelle sous un Ilot de pensées et de sentiments tout faits. L'n peuple naissant qui sait lire et qu'on abreuve de journaux et de magazines a fort à faire pour ne pas s'acoquiner dans la banalité et la vulgarité. Les États- Unis n'avaient pas traversé impunément cette épreuve dangereuse, et ils en étaient au dernier degré de la platitude, en matière de goût, à l'époque des débuts de Poe. Une nuée d'écrivains insipides, brouillés avec la prosodie et la syntaxe, entretenaient dans le pays, par l'entremise de la presse soi-disant littéraire, une fausse culture cent fois pire que la barbarie, car celle-ci réserve l'avenir. L'apparition dans ce fade milieu d'un artiste subtil et compliqué, en avance de plusieurs générations, devait dérouter les Américains, les mécontenter, et ce fut en effet ce qui arriva.