‹ NévrosésChapitre 89 sur 126 · Gentleman' s Magazine de septembre · texte numérisé non relu

Gentleman' s Magazine de septembre

s'enivre, fait scandale; il ne lui reste plus quà fuir et à se cacher. De retour chez lui, il écrit aux amis de Washington : « Je suis arrivé tout à fait dégrisé.... Je suis seul à blâmer.... Merci mille fois, mon cher, de votre bonté et de votre grande indulgence, et ne soufllez mot à personne du manteau mis à Tenvers, ni des autres peccadilles du môme genre. Exprimez à votre femme mes profonds regrets pour la contrariété que je dois lui avoir causée.... Ce qui suit est pour Thomas. Mon cher ami, pardonnez-moi ma vivacité, et n'allez pas croire que je pensais tout ce que je disais. Croyez que je vous suis très reconnaissant de toutes vos attentions et indulgences, et que je ne les oublierai jamais, non plus que vous.... Veuillez exprimer mes regrets à M. Fuller pour m'ètre conduit dans sa maison comme un animal, et dites-lui (si vous le croyez nécessaire) que son excellent porto ne m'aurait l)as grisé la moitié autant, sans le café au rhum qu'il m'a fallu avaler par-dessus. »

Qu'on ne s'y méprenne point; c'est un cœur navré qui parle. Edgar Poe eut la pleine, la torturante conscience de sa dégradation, et jamais ne s'y habitua. 11 l'a dépeinte en termes flamboyants dans une pièce de vers, le Palais hanté, qui symbolise le changement apporté dans son âme, et aussi dans sa physionomie, par les ravages de l'alcool :

« Dans la plus verte de nos vallées, où n'habitent que de bons anges, un vaste et beau palais dressait jadis son front. C'était dans les États du monarque Pensée, c'était là qu'il s'élevait. Jamais séraphin ne déploya ses ailes sur un édifice à moitié aussi splendide.

« Des bannières éclatantes, jaunes comme l'or, flottaient et ondoyaient sur le faîte. (Gela, tout cela, c'était

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dans des temps anciens, très lointains.) Et à chaque brise caressante qui se jouait dans la douceur du jour, tout le long des blanches murailles pavoisées s'envolaient des parfums ailés.

« Les voyageurs, passant par Theureuse vallée, apercevaient, à travers deux fenêtres lumineuses, des esprits se mouvant harmonieusement, au rythme d'un luth bien accordé, tout autour dim trône où se laissait voir, assis comme un Porphyrogénète dans tout l'éclat de sa gloire, le souverain de ce royaume.

« Éclatante partout de perles et de rubis, rayonnait la porte du beau palais, par laquelle s'écoulait à tlots pressés, toujours étincelante, une troupe d'Échos, dont la douce fonction n'était que de chanter, avec des voix d'une beauté exquise, Tesprit et la sagesse du roi.

« Mais des êtres funestes, en vêtements sinistres, vinrent donner assaut à la puissance du monarque (Ah! gémissons! car l'aube d'aucun lendemain ne luira pour lui, le désespéré), et la splendeur qui rayonnait et s'épanouissait tout autour de son palais n'est plus qu'une légende, un souvenir obscur de l'ancien temps enseveli.

« Et maintenant les voyageurs passant par la vallée n'aperçoivent plus, à travers les fenêtres enflammées de lueurs rouges, que des formes monstrueuses s'agitant de façon fantastique au bruit d'une discordante mélodie, tandis que pareille à un Ilot rapide et spectral, à travers la porte pâle une foule hideuse se précipite sans relâche et rit, mais ne sait plus sourire. »

Hideuse, en effet, était la foule de ses pensées. Les ruines s'amoncelaient en lui et autour de lui, dans son corps ravagé et émacié, dans son cerveau plus souvent trouble et lassé, dans sa carrière amoindrie et finalement anéantie, dans son foyer, que les prodiges

de la tante Clemm ne sauvaient plus de la famine. II avait perdu jusqu'aux chimères qui avaient été son refuge et son soutien. Edgar Poe avait toujours rêvé d'avoir un journal à lui, un journal qui serait son bien et sa chose et lui apporterait la fortune avec l'indépendance, et il l'eut un jour, en 18 to, par un hasard imprévu, mais ce ne fut que pour voir cette dernière branche de salut se rompre entre ses mains ; son journal ne vécut que deux mois. Enfin, effondrement suprême, Virginie succombait au mal qui la minait. Ses beaux yeux brillaient de fièvre, son teint si pur était d'une pâleur de lis : « Elle n'avait plus l'air de ce monde », dit un témoin. Edgar Poe s'était obstiné longtemps à espérer contre toute espérance. Virginie était son bonheur; les besoins de Virginie étaient son courage, sa raison de ne pas se laisser abattre. Pour elle, il se forçait à sourire; pour elle, il devenait expansif et tendre. Au mois de juin 1846 — ils habitaient les environs de New York, — une circonstance inattendue le contraignit à passer la nuit en ville. De peur que Mrginie ne s'inquiétât, il lui dépêcha le billet que voici ;

« (12 juin.) Mon cher cœur, — ma chère Virginie, — notre mère vous expliquera pourquoi je reste loin de vous cette nuit. L'entrevue qu'on me promet aura pour résultat, j'en ai toute confiance, quelque bien substantiel. — Pour l'amour de vous, ma chérie, et pour celui de notre mère — conservez un cœur plein d'espoir et ayez encore un peu confiance. Lors de mon dernier grand désappointement, j'aurais perdu tout courage si ce n'eût été pour vous, — chère petite femme adorée. Vous êtes à présent mon plus grand, mon seul stimulant, dans mes batailles avec cette existence ingrate, pénible et antipathique.

« Je vous reverrai demain {mot illisible) dans l'ai)rèsmidi et soyez sûre que je garderai amoureusement en mémoire jusque-là vos dernières paroles et votre fervente prière

« Dormez bien, et que Dieu vous donne un été tranquille avec votre

« Edgar. t>

Quelques mois plus tard, \'irginie se mourait. Lillii sion n'était plus possible même pour son époux, qui errait cj\ et là. à demi fou, incapable de tout travail et de toute pensée. La mémo visiteuse qui avait assisté à la scène des souliers crevés revint au petit cottage lorsque la bise glaçait la campagne défeuillée, et son cœur se serra au spectacle qui l'attendait. On avait descendu le lit de la mourante, de sa mansarde basse et sans air, dans le petit salon du rez-de-chaussée, demeuré aussi nu que par le passé, et aussi cliarmant de propreté méticuleuse. Les draps de Virginie étaient d'une blancheur éblouissante, mais elle était couchée sur de la paille, sans couverture, son corps fiévreux secoué par de grands frissons. Poe l'avait enveloppée dans le seul vêtement chaud qui lui restât; c'était le manteau d'ordonnance qu'il portait au régiment — ou à l'école des cadets, — près de vingt ans auparavant. Il lui réchaufïait les mains dans les siennes, Mme Clemm pressait les petits pieds d'enfant, les petits pieds engourdis par le froid, et le chat familier du poète, couché sur sa chérie, « avait l'air de comprendre combien il était utile ». Edgar Poe n'était plus qu'une ombre; il y avait des semaines qu'on ne mangeait plus dans la maison, afin de réserver les derniers liards au soulagement de Virginie. La taiite Clemm était la statue du désespoir.

La visiteuse retourna en hâte à New York, conter

ce qu'elle avait vu à une personne charitable, Mrs Shew. Les secours arrivèrent aussitôt sous l'orme de literie, de linge, de vin vieux, de tout ce qui pouvait prolonger une existence condamnée ou en adoucir l(^s derniers moments. Un journal fit appel à la charité publique, comme d'autres l'avaient fait jadis pour la mère de Poe. Celui-ci, le rouge au front, lut ces lignes contre lesquelles il crut devoir protester : « Nous apprenons avec regret qu'Edgar Poe et sa femme sont tous les deux dangereusement malades de consomption, et que la main de l'adversité pèse lourdement sur leurs affaires temporelles. Nous sommes peines de devoir dire qu'ils sont gênés au point de manquer des objets de première nécessité. C'est vraiment dur, et nous espérons que les amis et admirateurs de M. Poe viendront promptement à son aide, à l'heure amère du besoin. » Les amis et admirateurs envoyèrent quelque argent; mais le résultat le plus clair de cette note — • rougissons, à notre tour, pour l'humanité — fut de déchaîner dans la presse américaine un orage d'injures contre le poète aux abois. Un bas-bleu qu'il avait eu le malheur d'offenser eut soin d'envoyer à Virginie, dont elle empoisonna ainsi les derniers jours \ les articles les plus venimeux contre son mari.

Le 29 janvier 1847, Poe mandait précipitamment la bienfaitrice à laquelle sa Virginie devait d'avoir chaud pour mourir. « Elle veut vous remercier encore une fois, écrivait-il. Son cœur — comme le mien — déborde d'une reconnaissance pour laquelle il n'y a pas de paroles. Elle me charge, pour le cas où elle ne vous reverrait plus, de vous dire qu'elle vous envoie son baiser le plus tendre et qu'elle mourra en vous bénis-

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