Woodberry, loc. cit
importance. » Nouvelle pause; il était tout tremblant d'excitation. Il expliqua enfin ([u'il venait proposer une publication d'un intérêt capital. Les découvertes de Newton sur la gravitation ne comptaient i)as auprès de celles qu'on verrait dans son livre, lequel causerait une telle sensation, que son éditeur pourrait abandonner toutes ses autres entreprises, et faire de ce seul ouvrage l'affaire de toute sa vie. On pourrait se contenter i)Our entrée de jeu d'une édition de cinquante mille exemplaires, mais ce ne serait qu'un petit commencement. Il n'y avait pas dans toute l'histoire du monde un événement scientifique qui approchât en importance des dével()i)p('nienls originaux de ce livre. J'en passe, et tout cela était dit, non pas avec ironie ou en plaisantant, mais avec un sérieux intense; il me tenait avec son œil, comme le Vieux marin.... Nous risquâmes l'affaire, mais avec cinq cents exemplaires au lieu de cinquante millet »
L'ouvrage, très court, ([ui allait, d'après l'auteur, « révolutionner le monde des sciences physiques et de la métaphysique », s'appelait Eurêka, poème en prose. l\ parut au })rintemps de 1848 avec cette dédicace : « A ceux-là. si rares, qui m'aiment et que j'aime; — à ceux qui sentent i)lutôt qu'à ceux qui pensent; — aux rêveurs et à ceux qui ont mis leur loi dans les rêves comme dans les seules réalités, — j'offre ce Livre de Vérités.... A ceux-là je présente cette composition simplement comme un objet d'Art, — disons comme un Roman, ou, si ma prétention n'est pas jugée trop haute, comme un Poème. » Il ajoutait que la vérité contenue dans son livre ressusciterait dans la vie éternelle, si quelque accident la tuait sur la terre.
Dans l'été qui suivit, Mrs Shew, sa fidèle amie, fut
\. Putîiam's Magazine, 2^ série, vol. IV.
alarmée du trouble de son esprit, un jour qu'il n'avait certainoment pas bu. Eurêka n'est pourtant pas un livre de demi -fou. Cela vaudrait mieux, les demi Tous ayant quelquefois des illuminations. C'est simplement un livre mancjué, i)our avoir visé i)lus haut que ne le comportaient le degré d'instruction d'Edgar Poe et les forces de son intelligence. Il voulut faire; un système du monde , et il ne comprenait qu'imparfaitement les ouvrages de science sur lesquels il s'appuyait, d'où les erreurs grossières qu'on a relevées dans ses pages. Il prétendit renouveler la science, et il parla de la science en poète, qui ignore, usant de son droit de poète, la séparation entre la physique et la métaphysique, irrévocable depuis plus de deux mille ans. Eurêka contient de hautes pensées; on a pu, sans trop de complaisance, y apercevoir une analogie avec les idées d'Herbert Spencer sur l'évolution de l'homogène vers l'hétérogène et le retour éventuel de l'hétérogène à l'homogène. Mais, cela dit, on peut se dispenser d'en donner une analyse K
Edgar Poe a peu écrit depuis Eurêka. Son imagination était forte; elle n'avait jamais été abondante, et ce qu'elle avait possédé de fécondité tarissait, à mesure que les crises alcooliques s'exaspéraient. La faculté créatrice ne se réveillait plus que de très loin en très loin, avec des irrégularités et des apparences de caprice qui ne peuvent étonner que si l'on ignore les irrégularités et les caprices de ses accès d'ivrognerie. Il est impossible de suivre chez lui les ravages de l'alcool avec la minutie et la certitude qui donnent tant d'intérêt aux observations de Thomas de Quincey sur les effets
1. Baudelaire a donné une traduction complète d' Eurêka dans le vohime VII de ses Œuvres complètes (Cahnann Lévy). On en trouvera une analyse approfondie et sympathique dans les Écrivains francisés d'Emile Hennequin (Perrin).
de ropiiun. Los données font défaut pour Edgar Poe, qui clHn'chait à se cacher, à s'oublier soi-même, avec autant de soin que Quincey en mettait à s'analyser, à se noter et à se faire connaître au monde entier. Nous ne sommes même pas en mesure de nier ou d'affirmer que Poe ait aggravé son cas en prenant, lui aussi, de Topium; les témoignages sont aussi contradictoires qu'ils sont formels. Il faut se borner à dire qu'il avait le cœur gravement atteint et cju'il dépérissait rapidement. Par une anomalie dont il y a d'autres exemples ', les facultés intellectuelles, tout intermittentes qu'elles fussent devenues, retrouvaient à certains moments une partie de leur ancien éclat. Plus que jamais, il y avait deux Edgar Poe, deux personnalités que le i)ublic ne parvenait pas à concilier, l'une touchante et poétique, l'autre absolument répugnante. Ceux qui ne connaissaient que la première gardaient un souvenir inoubliable de cette face pâle et farouche, d'une tristesse (pii ne se peut dir?, et de la grâce courtoise, des façons chevaleresques de ce mourant à la voix musicale. Les autres n'oubliaient point non plus, mais c'était avec horreur qu'ils se rappelaient le misérable dépeint avec tant de vigueur par Emile Henneciuin, l'être dégradé qui « en vint... à avoir cette face de vieille femme hagarde et blanche que nous montre un dernier portrait, cette face creusée, tuméfiée, striée de toutes les rides de la douleur et de la raison chancelante, où sur des yeux caves, meurtris, tristes et lointains, trône, seul trait indéformé, le front magnific{ue, haut et dur, derrière lequel son Ame s'éteignait ». Tel il apparut à mesure c{u*approchait l'inévitable dénouement; et c'est l'image ({ui a surnagé dans la mémoire de son peuple. On est sans doute curieux de savoir ce qu'il écrivait