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tâchant d'établir l'ordre; des « reporters » prenant des interviews; des centaines de malles ouvertes pour l'examen minutieux des douaniers qui fouillent, palpent, et retournent leur contenu, au grand tourment des nouveaux débarqués qui ne peuvent malheureusement pas se soustraire à cette visite.
Tout un coin de France apparaît quand, sous le hall de la Compagnie Transatlantique, arrive un de ses bateaux. Patois et accents connus frappent joyeusement votre oreille.
Ce sont des « Bonjour, vas-tu, ma vieille?»
tuels de Paris et et artistes, inet professeurs, çons de café, qu'on reconnaît malgré leurs habits civils.
chère Madame » et des « Gomment On retrouve là tous les types habide nos provinces; gens du monde génieurs et négociants, acteurs couturières et modistes, garcuisiniers; des prêtres aussi
Je nie souviens encore d'un groupe de bonnes sœurs, absolument affolées par le mouvement et le bruit, serrées les unes contre les autres sur un coin du trottoir; les pauvres femmes, n'osant risquer ni un pas ni un geste, roulaient des yeux de poules effrayées par l'orage.
Après la treizième rue, les « piers » sont beaucoup plus espacés. On trouve alors de longs embankements où des bateaux à voile et des barges débarquent leurs chargements de bois, de charbon, de pétrole, de pierres, de plâtre, de briques, etc. Une ribambelle de gamins, venus là pour recueillir le charbon qui tombe des charrettes, se ruent et se battent pour conquérir leur proie. Entre temps les agiles garçons escaladent les barrières, s'élancent aux derrières des voitures, s'accrochent aux wagons en marche, passent sous les ventres des chevaux, ou bien, sautant dans les bateaux, se pendent aux cordages et grimpent aux mâts. Ils mettent à ces jeux toute l'ardeur, la témérité, l'amour de l'aventure qui caractérisent la race.
J'assistai un jour à une partie de dés, où, les sous manquant, les enjeux étaient figurés par des boutons. Je remarquai un « boy » d'une dizaine d'années que la guigne pourchassait. Il perdait toujours, et à chaque nouvelle partie il était obligé de faire de larges emprunts à son costume. Tous les boutons de la veste y passèrent, puis ceux du gilet, et il ne lui en resta bientôt plus qu'un, tenant son pantalon. A ce moment il fit un geste de se retirer, mais un de ses camarades lui ayant crié : « Cold feet » (capon), il n'hésita pas, l'arracha, joua, et perdit. Je le vis s'éloigner cherchant par terre le bout de ficelle qui dorénavant attacherait ses vêtements, quand subitement il revint sur ses pas, — il y
avait encore sur le haut de sa casquette un bouton d'or qui en était le plus bel ornement. Il l'avait oublié. Ce ne fut qu'après l'avoir perdu qu'il partit en sifflant, retenant des
deux mains sa culotte que rien n'empêchait plus de tomber sur ses pieds.
Un jour que trois de ces gamins me regardaient peindre, je leur demandai ce qu'ils comptaient faire dans l'avenir. Le plus grand, un solide garçon rose et blanc, certainement
fils d'Allemand, voulait être pompier. Le second fondait de grandes espérances sur le commerce des chiens — à moins qu'il ne réussît dans la politique. Le troisième me dit simplement : « Pourquoi penser à cela, je serai peut-être mort avant. » (Hgh! I might be dead before then.)
A hauteur de la trente et unième rue s'élèvera bientôt la grande station du Pennsylvania Ilailroad. Ce sera, paraît-il, la gare la plus grande et la mieux aménagée du monde. Les trains qui s'arrêtent présentement à New Jersey viendront jusqu'ici en passant sous le lit de la North River. Pour l'instant les chantiers sont dans une activité et une animation folles.
Sur la berge du fleuve il n'y a à cet endroit que des dépôts de charbon, de sable, etc. C'est sur cette rive désolée qu'un jour, au hasard d'une promenade, je rencontrai au milieu d'un terrain vague une extraordinaire bicoque, bâtie on ne sait comment et tenant debout malgré les lois les plus élémentaires de l'architecture. Cabane de Robinsons ou hutte de chiffonniers, c'était certainement l'œuvre rudimentaire d'hommes n'ayant à leur disposition, en fait de matériaux, que ce que rejeta le fleuve ou ce qu'ils purent trouver dans les décombres et les décharges publiques; bouts de planches, fonds de barriques, morceaux de métal, lambeaux de cartons. Un invraisemblable tuyau, tenu par des ficelles, émergeait du toit; il y avait un vague projet de fenêtre, et sur quelque chose qui voulait ressembler à une porte on lisait ces mots : « Simple Life Club. »
Autour de la bizarre baraque une bande d'hommes en chemises décolorées et jaquettes piteuses regardaient paresseusement passer les bateaux sur TITudson, ou lisaient des
journaux, le dos au soleil. Un « surveyor » qui se trouvait là me renseigna sur l'étrange réunion. C'était vraiment un club de pauvres diables, dégoûtés de l'action et de la lutte, qui avaient réduit leurs besoins à la plus simple expression,
et passaient là, doucement, une vie exempte de tous soucis. Pour l'instant ils étaient une dizaine que le u surveyor »
me désigna au fur et à mesure. Le président d'abord, un vieil homme fort sale du nom de John Brady, fondateur du club. Puis, un ex-charpentier qui cherchait dans la vie contemplative l'oubli de nombreuses mésaventures conju-
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gales; Monsieur Me Dooley, un inventeur incompris; Pat Sullivan, homme de tempérament ayant un plan de conquêtes coloniales que personne encore n'avait pu concevoir; un marchand de peanuts que la spéculation ruina, puis deux ou trois créatures insignifiantes que caractérisaient seuls leurs nez rouges et leurs yeux de poissons, et l'impression qu'on avait, qu'ils allaient à l'instant retomber dans le sommeil léthargique où ils devaient être plongés depuis des mois, semblait-il.
Passionnés de politique et habitués à pérorer, ils jouissaient de l'estime du policeman qui les protégeait, car ils étaient des électeurs influents. L'un d'eux se vantait même d'avoir voté huit fois dans la seule matinée pour le même candidat, et devait à ce glorieux fait son surnom d" a Election Jim ».
Bien fournis de bière par le « boss », empruntant aux chantiers de charbon une quantité suffisante de combustible pour tenir une bonne chaleur dans leur cambuse, absolument débarrassés des inquiétudes et des préjugés qui empoisonnent la vie des autres hommes, les membres du « Simple Life Club » n'avaient plus qu'à laisser couler tranquillement le cours de leurs jours.
Aussi bien ils regardaient, avec contentement, rouler les nuages d'or du couchant; suivaient dans un intérêt croissant le mouvement des marées ; notaient le passage des bateaux et des barques et n'interrompaient leurs observations que pour se lancer dans de hautes considérations politiques, économiques ou sociales.
Seul le marchand de peanuts, poussé par l'esprit d'entreprise qui le tenaillait, rôdait au bord de la rivière, guet-
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tant quelque épave jetée par le courant, et escomptant la chance d'un macchabée qu'il ne trouvait jamais.
« Vovez-vous, monsieur », me disait le surveyor, « ils ont trouvé le vrai bonheur, puisque cela leur suffît. Le club a des demandes d'admission plus qu'il ne dispose de places, et je connais dans le quartier des tas de bougres tout prêts à sacrifier « home and mother » pour pouvoir ajouter M. S. L. C. — Membre Simple Life Club — sur leurs cartes de visite. »
Mais n'est-ce pas que c'est drôle, cette rencontre au pays des milliardaires?
En suivant toujours le cours du fleuve ce sont encore des « piers » et des « embankements », jusqu'à l'endroit où commence le « River Side Park », large promenade plantée de beaux arbres sur le bord de la rivière, de la 86e Rue à Fort Lee Ferry soit la i3oe Rue, sur une longueur d'à peu près six kilomètres.
Des clubs de yachting et des boat houses s'aperçoivent au travers des futaies. Sur la hauteur s'élèvent tout le long de River Side Drive, et regardant l'Hudson, quelques-unes des plus magnifiques résidences de la cité, comme celles de Charles Schawb, un roi de l'acier, l'hôtel de L. Rice et la demeure de l'évêque Potter, près du monument aux soldats.
De ceci les New-Yorkers sont très fiers : c'est un petit temple de marbre blanc, très blanc, trop blanc, avec un portique de colonnes corinthiennes et une frise composée d'aigles. Les chars à bancs du « Seing New lork » déversent ici chaque jour des centaines d'excursionnistes qui lisent consciencieusement les inscriptions, admirent toutes choses, mais
sont surtout retenus par le bel écho que vantent leurs guides. Ln autre sujet d'orgueil des habitants est le tombeau du
granit composé d'un soubassement et d'un dôme pointu reposant sur des colonnes ioniques; l'intérieur est dans le goût du tombeau de Napoléon aux Invalides. Au milieu, la crypte ouverte montre le sarcophage du général et de sa femme. Aux murs des hauts reliefs reproduisent les grandes scènes de la vie de l'homme illustre.
Tout ceci produit un gros effet et impressionne vivement les visiteurs, de tous côtés partent des : « Grand! Magnificent! Beautiful! » Le jour où je l'ai visité, je m'y trouvai en même temps qu'une vieille dame venue de l'Ouest, elle était dans le ravissement, et sans doute parce que je ne témoignais pas un enthousiasme assez exubérant, elle s'adressa à moi ainsi : « N'est-ce pas là la plus sublime chose que vous ayez jamais vue auparavant? » Je répondis en effet que c'était très émouvant. A mon accent elle me reconnut pour un Français, je dus descendre de quelques points dans son estime, mais il n'en parut presque rien et elle ajouta : « I know Paris is a big city but you havn't got anything as fine as this there. Have you? » (Je sais que Paris est une grande ville, mais n'est-ce pas que vous n'y avez rien d'aussi beau que ceci?)
Elle me dit encore bien d'autres choses, car elle aimait à discourir sur la grandeur de son pays. C'est ainsi que j'appris que New-York, énorme agglomération cosmopolite, n'était pas le vrai type de la grande ville américaine : la « boss city » c'était Chicago. Il y a là plus de palais, de larges avenues, de skyscrapers, de magasins et de dollars que dans aucun autre endroit du monde. Les écoles, les églises, les théâtres, les journaux, sont ce qu'il y a de mieux sur notre petite planète. Et toutes ces merveilles se lèvent
de terre comme par enchantement, la ville n'existant que depuis une trentaine d'années.
Mon interlocutrice devait être convaincue qu'une intervention divine secondait l'énergie de ses concitoyens, car souvent dans ses phrases elle remplaçait le nom peu euphonique de Chicago par quelque appellation comme « God Almighly's city », la terre du Dieu tout-puissant.
Un tel pays ne pouvait être habité, vous le pensez bien, que par des êtres privilégiés, forts, braves, galants, bien élevés et roulant tout le jour en automobiles. Pauvres petites vieilles choses que nous sommes de l'autre côté de l'eau, ne gardons pas d'illusions, les seuls et vrais gentlemen qui soient encore au monde sont tous à Chicago. C'est une vieille dame qui me l'a dit, d'une voix nasillarde et monotone, mais convaincue.
Central New York. — La trentaine de blocks qui, de la i4e rue à la 42e forment la portion centrale de New York sont occupés par des grands magasins de nouveautés,
des galeries, des boutiques de toutes sortes, des églises, de grands hôtels, des théâtres et des clubs. Broadway toujours large et bruyant passe près des trois grands squares de la ville : Union, Madison et Herald squares.
Union Square est une grande place ornée des statues de Washington, Lincoln et Lafayette. C'était autrefois le centre des hôtels, c'est maintenant la limite du quartier des affaires. Dans Madison Square, on est vraiment au cœur même de la ville. Ici Broadway coupe diagonalement la 5e avenue et à l'intersection des deux grandes voies s'élève sur un terrain triangulaire ayant la forme d'un fer à repasser, le plus svelte, le plus hardi « égratigneur de ciel » de New York : le Fiat Iron Building (bâtiment du fera repasser). Aucun autre « skyscraper » ne m'a tant étonné et aussi tant charmé que cette claire et téméraire haute tour de 20 étages. Je ne sais rien ici d'aussi simple, d'aussi beau, d'aussi émouvant. Le jour, dans le soleil, il s'enlève si joliment au-dessus des maisons qui l'environnent. La nuit, tout noir sur le ciel sombre, sa silhouette apparaît fantastique et démesurée, sans que, toutefois, jamais ne vienne à votre esprit une comparaison avec les donjons romantiques qu'imaginèrent Victor Hugo et Doré. Oh! l'on est bien sur qu'il n'y a pas là de princesse prisonnière ni de méchants chevaliers. Ce ne sont point d'attendrissants contes de fées qu'évoquent les simples et fortes lignes qui dessinent les contours. Oh non! on se sent pris par l'altière beauté de ceci, par l'harmonie des proportions, par le « style », car il s'agit d'une manifestation d'art, un type nouveau d'architecture que les Américains créèrent et amenèrent ici à la perfection. Le « Fiat Iron » est entièrement occupé par des bureaux, et il est fort possible d'accéder aux
étages supérieurs. La vue de là est magnifique. Le jour où je m'y trouvais était un jour de tempête et le vent ricochant sur les hautes parois de l'édifice décuplait sa force, enflait sa voix, menait un bruit d'enfer. On était littéralement assourdi et pour s'entendre il fallait crier à tue-tête. En bas on apercevait, luttant contre le terrible courant d'air, hommes et femmes empoignant leurs chapeaux des deux mains, tendant le dos, cherchant à fuir, éperdus, suffoqués, se cognant les uns dans les autres et ne sachant comment sortir de l'affreux tourbillon où ils se sentaient pris.
La foule ici change d'aspect. Les femmes y sont en majorité, mettant partout des notes claires et pimpantes, et la joie
de rires frais et jeunes. Naturellement, elles aussi marchent vite vers le but assigné, mais, quand même, ne se précipitent pas comme à l'assaut, et ne vous bousculent qu'à peine.
11 y a ici plus de grâce et de gaieté, et dans le ciel très bleu, avec la lumière chaude et vibrante d'un beau soleil, New York apparaît brillant, clair et lumineux.
Des hommes sandwiches déambulent lentement, distribuant l'adresse de quelque somnambule ou de quelque masseur suédois; de gros nègres en habits rouges portent toute une
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page de réclame écrite sur leurs larges dos, et fichés sur d'énormes pieds dorment tranquillement aux coins des rues. Les balayeurs, les « street-sweepers » , vêtus et casqués de blanc comme des coloniaux, passent allègrement au milieu du trafic des voitures et des tramways, que réglementent des policemen à cheval. Près des « saloons » les boot-blacks installent leurs hauts fauteuils et s'évertuent sur les chaussures de
leurs clients, et quelquefois sur les places on voit arrêtée une roulotte dans laquelle grimpent lestement cochers, ouvriers ou petits employés. C'est-là un « lunch-wagon » regorgeant de clientèle, car on y mange des sandwiches et des salades admirables, et on y boit, paraît-il, le meilleur café de la Mlle.
Des restaurants populaires ouverts jour et nuit du lundi au samedi, jouissent aussi d'une grande faveur. Derrière la glace de la devanture on voit des cuisiniers nègres préparer des « buckwheat cakes » , délicieuses crêpes de farine de sarrasin que l'on mange baignées de sirop d'érable, et qu'ils réussissent à merveille.
Les magasins, sauf quelques exceptions, sont loin d'égaler ceux de Paris comme aspect et comme élégance. On est vraiment frappé de l'air criard et sans goût des étalages: les objets y sont jetés pêle-mêle sans autre souci d'arrangement. De larges affiches, en lettres hautes de deux pieds barrent les vitres des devantures — Great bargains-Mark
down sale — Don't miss it — accrochent quand même votre regard. Alors que dans nos rues le passant est sollicité par des vitrines dans lesquelles rien ne heurte l'œil, où les étoffes, les meubles, les cristaux, les orfèvreries, les bibelots, les plus chers comme les plus humbles objets, sont disposés avec l'intention constante d'exercer sur la vue une séduction caressante par l'arrangement des tons et des formes, on est ici constamment choqué par des amoncellements de choses disparates dont les couleurs se mêlent en d'effroyables cacophonies; par des moyens de publicité barbares, de fantastiques affiches vantant telle ou telle marchandise d'une absurde manière, revenant toujours à ceci : Pour l'amour de l'argent achetez mon produit, et n'achetez que celui-là.
Un marchand de cigares ou de gomme à
mâcher inonde la ville de son portrait en ~ pied, souligné de ces mots en grandes lettres : u I Am J ohn So and So the Pepsin Gum King. »
Les enseignes de toutes couleurs s'étalent sur tous les endroits libres des façades, grimpent le long des fenêtres, annonçant des magasins de choses les plus diverses qui ne s'étonnent point de se trouver rassemblées sous le même toit.
Des centaines de fois répétées sur tous les pans de murs les mêmes noms et les mêmes phrases vous obsèdent, et malgré vous dansent dans votre cervelle, — Oméga Oil for rhumatism, Wilson whiskey that's ail, Force breakfast food, The Owl cigar, Uneeda Biscuit — vous poursuivent partout, à la première page du journal que vous ouvrez,
de fer, dans le tramway où vous montez; et la nuit venue, dansent encore en lettres de feu à tous les carrefours de la ville.
Ces choses nous choquent, mais quand on en parle aux \ankees ils s'étonnent et trouvent que tout est pour le mieux dans leur ville, la première du monde. Ils vous disent que ce sont des raffinements que vous souhaitez, que cela viendra plus tard, mais que pour l'instant on n'a pas le temps, et on ne s'en soucie guère. Notre badauderie les amuse et les étonne. On court les rues pour aller aux affaires et non pour se promener et muser aux étalages. D'ailleurs, puisqu'il y en a quelques-uns très réussis, c'est la preuve qu'on pourrait en faire, et cela suffit.
On se met marchand d'horloges non pour faire œuvre d'art, mais pour en vendre le plus possible et gagner des dollars, beaucoup de dollars, le plus de dollars qu'on peut. Si auprès des horloges on trouve à monter une bonne affaire de casquettes, on installe les casquettes d'un côté de la boutique et les horloges de l'autre. Puis suivant la chance on y joint un commerce de tableaux ou de whiskey, et d'affaire en. affaire, il n'est pas rare de voir au bout de quelques années l'horlogerie du début transformée en magasin de confitures et le propriétaire devenu un auteur dramatique connu, ou un grand conférencier et tout à fait un gentleman.
Je suppose que les grands magasins de la sixième avenue et la vingt-troisième rue ont dû commencer ainsi et de petites boutiques se transformer prodigieusement en ces bazars monstres à dix ou douze étages, occupant parfois tout un block, et bien faits pour flatter les goûts du mo-
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ment, c'est-à-dire l'exubérance et l'exagération en toutes choses. Vous pensez bien qu'on y vend absolument tout ce qu'il est possible d'imaginer, depuis des bateaux à vapeur jusqu'aux terrains dans les cimetières, depuis les toilettes de soirées jusqu'aux automobiles, et au charbon de terre par wagons. Mais encore ils contiennent des restaurants pour douze cents personnes, des tailleries de cristal, des banques, des salles de conférences, et même dans certains, jusqu'à des hôpitaux admirablement agencés et où on vous opère de l'appendicite ou de la pierre, aux prix marqués aux catalogues.
Pénétrez dans un de ces magasins, et là encore vous serez frappés de la différence qui existe avec ce qui se passe chez nous. Il n'est plus question de la politesse, de la déférence, de la hiérarchie de vendeur à acheteur, auxquelles nous ont accoutumés nos marchands. Nous sommes au pays de l'égalité, employés et employées vous répondent d'un air distrait ou ennuyé, s'occupent à peine de vous, ne cherchent pas à vous comprendre, si vous avez quelque embarras à expliquer ce que vous désirez. Ils vous servent, mais ne cessent pas pour cela la conversation entamée avec un collègue ou le refrain de l'opérette à la mode, qu'ils sifflent entre leurs dents.
Tout ce que j'ai acheté là coûtait deux, trois ou quatre fois le prix de Paris, et les objets fabriqués dans le pays sont généralement de qualité inférieure. Un jour que, furieux d'avoir payé cent cinquante francs une couverture de vovage qui en valait bien soixante, je me répandais en paroles amères, un Américain me consola ainsi : te N'estce pas la meilleure preuve que vous êtes dans un pays
riche? Trouvez -moi donc dans le monde une autre contrée ou les gens aiment à payer 3oo p. 100 sur la valeur des choses qu'ils achètent. Nous seuls, pouvons nous offrir cela. Le gouvernement frappe de droits de douane énormes les objets importés de l'étranger. Nous en sommes ravis, car c'est
ce qui permet à nos industriels de
vendre les articles qu'ils fabriquent à un prix, qui, je vous l'assure, se porte bien (a healthy price). Installez-vous ici, faites payer votre travail cinq ou six fois ce qu'on vous le paie en France, et vous verrez qu'alors il vous sera doux de donner un dollar pour un mouchoir de quinze sous. »
Les pharmacies, — les drug stores — ont tout à fait l'air d'être des réductions de grands magasins mis à l'échelle d'une petite boutique. On y vend bien des drogues et prépare des ordonnances, mais ce n'est qu'une bien faible partie du négoce. On y trouve du papier à lettres, des cigares, des bonbons, des éponges, cent articles de toilette, des timbres-poste, des cartes à jouer, de la parfumerie, de la coutellerie, des tableaux. J'en ai même vu qui vendaient des oiseaux et des chiens. On y consulte le Bottin, on expédie ses lettres et ses télégrammes, on y téléphone surtout, et très souvent un notaire est attaché à l'établissement.
Tout un côté de la boutique est tenu par un large comptoir où des garçons en veste blanche, avec la dextérité d'escamoteurs, manipulent des bouteilles, cassent des œufs, remuent des sauces, secouent des mélanges qu'ils décantent et servent aux clients d'un geste automatique et grave. On y sert des mixtions étranges, des thés de bœuf phosphaté chauds, des bouillons de mouton avec de l'œuf battu, des soupes aux moules coupées d'eau de seltz, des ice cream soda, le fameux egg-nog, des citronnades compliquées et cent autres combinaisons redoutables. Il est défendu d'y servir des boissons alcooliques. Mais on tourne la difficulté en demandant des toniques dont la liste est longue. Les pharmacies restent ouvertes toute la nuit, cer-
taines se vantent de n'avoir pas fermé leurs portes depuis quarante ou cinquante ans; les saloons étant clos à minuit, elles sont naturellement le refuge des ivrognes en quête d'un dernier whiskey qu'on leur sert ici sous le nom et l'apparence de quelque médicament. Et quand le client a les jambes trop molles et la démarche malaisée, on a pour lui le redoutable « ammonia-shake-me-down » , combinaison
d'ammoniaque, de citron et d'eau de sellz, remède souverain, mais combien énergique.
C'est dans les saloons que se discutent les combinaisons politiques; le patron, « le boss », est une autorité qui sait remuer les opinions, préparer les votes et discourir de longues heures avec sa clientèle de « clerks » qu'il abrutit de whiskey.
D'autres boutiques s'intercalent entre celles-ci.
Des étalages de fleurs et de fruits éclatent en notes claires et joyeuses et s'avancent jusque sur le trottoir voisinant avec des a dairies » où brillent sur les comptoirs de marbre les rutilantes jarres de cuivre pleines de lait. Souvent aussi se rencontrent des magasins d'appareils de photographie ou d'engins sportifs, d'armes et d'automobiles.
Les livres tiennent une si grande place dans la vie américaine qu'il ne faut pas s'étonner du luxe et des merveilles d'installation des grandes librairies comme Scribner's, Dutton's, Putnam's ou Dodd Mead's. Les volumes qu'ils vendent sont admirablement faits et présentés sous un cartonnage ou une reliure simple mais de goût sur. On ne voit jamais de livres brochés.
Les soins qu'ils donnent à la composition et à l'ordonnance des pages, le choix des caractères, l'excellence de l'impression en font souvent de vrais chefs-d'œuvre typographiques, et comme les droits sur la propriété littéraire n'existent pas, il est facile de se procurer pour 25 ou 3o sous de charmantes éditions en français des œuvres de Zola, Maupassant, France, etc.
Les Américaines aiment à circuler dans ces vastes galeries, à feuilleter des bouquins, choisir des romans, regarder des gravures. Elles prennent à cela le même plaisir qu'à courir les grands magasins « for shopping » ou à croquer des bonbons dans les innombrables boutiques de confiseurs que l'on trouve à chaque pas en ce quartier. On n'imaginerait que difficilement la quantité de sucreries que peut absorber une Américaine. Voyageant entre Providence et Boston je vis un jour deux jeunes femmes qui durant le court trajet vidèrent le contenu d'une énorme boîte de bonbons qui devait peser plus de cinq livres. D'ailleurs on n'offre jamais à une dame une boîte pesant moins que cela.
Lne autre fois sur un bateau, trois fillettes avalèrent une telle quantité « d'ice cream » que je m 'alarmai et leur insinuai doucement que peut-être il résulterait d'un tel goûter des suites fâcheuses. Mal m'en prit car l'une d'elles
se retourna et sèchement me dit :
(( A nice american girl never gets sick » (une vraie fille américaine n'est jamais malade).
Et c'est bien la sensation que l'on a quand on croise à tout instant ces ribambelles de fraîches filles blondes et de belle taille, riant très fort, parlant très haut, marchant très vite, toutes soigneusement habillées, portant à la ceinture des bouquets gros comme des choux, couvertes d'extravagantes fourrures et empanachées de chapeaux exorbitants ; étonnantes combinaisons de plumes, de fleurs et de rubans qu'elles seules peuvent porter.
De cinq à six, dans Broadway, c'est l'heure passionnante; les magasins et les bureaux se vident de tout un peuple d'ouvriers et de commis qui regagnent à bonne
allure leurs lointains domiciles de Harlem, Brooklyn et New Jersey. Des bandes de modistes, de vendeuses, de dactylographes vont d'un pas rapide et rythmé. Les « clerks » arrachent des mains des « news-boys » les feuilles humides qui donnent les résultats du « baseball » ou du a foot-ball ». Une foule de femmes élégantes sortant des matinées envahit les « candy-stores » pour boire du chocolat et manger des sucreries et des glaces. Au seuil des grands hôtels, des géants galonnés aident à sortir des cabs, des couples en toilettes de soirée qui s'engouffrent dans les vastes halls dorés.
Là-bas, très loin derrière la colossale tour gothique du Times Building, tout au bout de Broadway, le soleil se couche dans une apothéose, le ciel est tout rose, les fumées toutes bleues, les façades s'assombrissent. De tous côtés les lumières s'allument, piquant de milliers de points d'or les hauts cubes des maisons. Les affaires sont finies, l'heure des plaisirs commence.
Bientôt une foule parée s'écrasera à la porte des théâtres, Broadway changera d'aspect. Les derniers « business-men » se hâtent vers les escaliers qui mènent aux stations souterraines du subway, et la gare du Grand Central dans la /42e rue engloutit tous ceux qui se dirigent vers les banlieues lointaines.
Que sera le paysage de New York dans dix ans : c'est ce qu'il est bien difficile de préciser. Jusqu'en ces dernières années la ville était couverte de constructions à quatre ou cinq élages, dans le genre des maisons à Londres. Il y a beaucoup de ces habitations aux étroites façades de briques brunes, percées de fenêtres à guillotine, et avançant sur la rue leurs petits portiques peints de couleurs claires et précédés d'une basse grille en fer. Mais la valeur excessive des terrains, dont le prix a décuplé, oblige les propriétaires à vendre leurs maisons à des spéculateurs qui, sur l'emplacement de deux ou trois, construisent des bâtiments de douze à quinze étages qu'ils transforment en magasins et en « flats » qu'ils louent à des prix élevés. De tous côtés s'élèvent des chantiers, et la rapidité avec laquelle s'érigent ces buildings tient du prodige. Sitôt les fondations creusées, à l'aide de la dynamite, les chariots apportent de lourdes poutres de fer que d'énormes grues enlèvent par-dessus les têtes des piétons. On les ajuste au fur et à mesure, et bientôt se dresse une fantastique cage d'acier ; puis des centaines d'ouvriers bouchent les vides avec de la pierre ou des briques, commençant à plusieurs endroits à la fois, si bien que quelquefois le haut et le bas de la maison sont terminés alors qu'entre eux, sur un vaste espace à jour, on aperçoit encore la fine armature des poutres.
On revêt les vestibules de mosaïques ; des peintures décoratives s'encadrent dans des boiseries d'acajou massif ; de hautes colonnes de marbre soutiennent les frontons de portiques monumentaux; des vantaux de bronze savamment ouvragés ferment les larges portes, alors que tout en haut les épaisses moulures du toit ne sont plus que de zinc léger
recouvert d'une couche de peinture. Le derrière de ces édifices présente une surface démesurée sans aucun ornement, percée de centaines de petites fenêtres carrées que relient les escaliers de fer des « fire-escapes »du plus curieux effet.
De place en place se dresse un harmonieux édifice de proportions plus restreintes mais qui se trouve enfoncé, perdu, près de ses gigantesques voisins. Tels sont, en face de l'hôtel Waldorf, la banque de la Knickerhocker Trust Compagnie, et un peu plus haut la \\ indsor Arcade.
Les églises qui partout ailleurs dominent de leurs flèches le paysage environnant, sont ici encaissées entre les hautes murailles qui les entourent, et disparaissent presque. Ainsi Grâce Church dans Broadway, une des plus riches églises de New York; l'église presbytérienne de Madison Square qui fait un trou noir près du bâtiment neuf du Metropolitan Life; l'église française du Saint-Esprit et l'église de la Transfiguration que les habitants appellent « the little church around the corner » (la petite église du coin). Ce nom bizarre lui vient d'une amusante histoire :
Un comédien venait de mourir, et ses amis avaient été trouver le pasteur d'une grande église de la 5e Avenue pour lui demander de faire le service funèbre. L'homme grave leur répondit : « Nous n'enterrons pas d'acteurs dans notre église, mais adressez-vous à la petite église du coin, on enterre là toutes sortes de gens. » Depuis ce temps la petite paroisse est devenue renommée parmi le monde des théâtres, et c'est là que sont célébrés tous les mariages et les enterrements des comédiens.
De nombreuses communautés se partagent la population
de croyants. Églises luthériennes, presbytériennes, protes tantes épiscopales, méthodistes, baptistes, swedenborgiennes, universalistes, scientistes chrétiennes, quackers, etc., ont par toute la ville leurs temples ornés de fleurs, décorés avec luxe ; mais gardant tous le même aspect d'assemblée de gens d'affaires, réunis pour entendre le sermon d'un homme d'affaires à propos d'une importante affaire, promettant des dividendes fantastiques . Les mots « business » et « dollars » reviennent souvent dans la bouche du pasteur et de pareilles phrases ne sont pas rares : « No ! I bet you Our Lord doesn't do business like that. » (Non 1 je vous parie que Notre Seigneur ne fait pas d'affaires comme ça.)
Et celle-ci, qu'un New-Yorker m'affirme avoir entendue dans une église de Brooklyn :
« What do you believe is the value of ail the real estate en Paradise? » (Quelle est, croyez-vous, la valeur du terrain au Paradis ?)
Mais que ne dit-on pas sur Brooklyn. C'est un sujet de plaisanteries de « jokes » inépuisable pour les habitants de l'île de Manhattan qui considèrent toujours cette importante partie de la cité comme un faubourg, le « dormitory », le dortoir de la ville.
Les gens de Brooklyn, eux, sont très fiers de leur domaine, ils l'appellent la ville des églises, il y en a plus de
cinq cents. Les monuments, les musées, les bibliothèques s'élèvent constamment. De ce côté la ville peut s'étendre sur le vaste espace qui s'étend de Brooklyn Bridge à Coney Island et des « Narrows » à Jamaïca-Bay. Manhattan peut lui envier ses parcs et ses promenades, le grand Prospect Park et ses beaux arbres et l'admirable boulevard qui mène de là à Coney Island en suivant le bord de l'Océan.
Fifth Avenue et Central Parle. — Il semble que seuls, les êtres nés sur cette terre, ou ceux qui y Sont amenés dès leur petite enfance, puissent vivre sans dommage dans le fracas continuel de la bruyante ville. Après quelques jours passés dans cette atmosphère trop forte, dans ces rues où vous étourdit le tumulte des trains sur
vos têtes, la course folle des tramways et le bruit de tonnerre des camions chargés de fer; quand, bousculé, meurtri, par une foule en délire, fiévreuse d'avancer et de se faire place quand même, vous vous sentez enfin le corps brisé, l'esprit en dérive, votre souvenir alors vous reporte subitement sur le mail d'une petite ville sur la fin de l'été ou au mois de Marie dans le jardin d'un bon vieux curé de campagne, dont la passion est d'élever des roses et des abeilles près des herbes de son potager. Alors la nostalgie et le spleen vous prennent, le désir de vivre en un endroit solitaire et silencieux, ne serait-ce même que pour quelques instants, vous tient obstinément comme ces envies de mordre en un fruit savoureux qui vous viennent quand au lit. malade, la fièvre vous tracasse. Hélas ! bien rares sont les endroits où l'on souhaiterait vivre dans cet infernal New York; de tous. Y\ ashington-Square est peut-être le plus charmant. Figurez-vous une vaste et agréable place, ornée de pelouses et plantée de beaux arbres, dans le goût des squares anglais, qu'elle rappelle d'ailleurs. Au milieu s'élève un arc de triomphe dédié à Georges Washington. Ni magasins, ni bureaux, seuls des hôtels particuliers de style ancien et une église la bordent. Derrière les fenêtres on aperçoit de vieilles dames s'absorbant dans des travaux de couture ou la lecture des magazines — de jeunes visages collent leur nez aux carreaux — et parfois au coin de plus d'un trottoir flirte une chambermaid avec un policeman.
La Cinquième avenue commence là, elle est certainement la voie la plus élégante et la plus riche, c'est à cela qu'elle doit d'être épargnée de lignes de tramways et de chemin de
fer élevé, c'est là que circulent le plus volontiers les équipages et les cavaliers, et les New Yorkais la comparent volontiers à Piccadilly et à nos Champs-Elysées. Au milieu de la multitude de riches voitures et des automobiles de prix, peut-être bien pour prouver que nous sommes dans un pays libre, circulent de vilains omnibus noirs et sales qui desservent l'avenue d'un bout à l'autre.
Jusqu'à la 48e rue, elle est bordée par des clubs, des
grands restaurants, des hôtels énormes, comme le Waldorf- Astoria et par des boutiques réservées aux objets de luxe. Les grandes librairies sont aux environs de la 23e, et à partir de Madison-Square presque toutes les maisons sont occupées par des orfèvres, des joailliers, des modistes, des fleuristes et surtout des marchands de tableaux et de curiosités.
On me dit bien qu'il y a beaucoup de snobs parmi les collectionneurs américains, de joueurs aussi, qui spéculent sur leurs galeries comme sur des valeurs ou des terrains ; que
des modes sont lancées, qui mettent hors de prix, pour quelque temps, les meubles de telle époque ou les tableaux de telle école. En ce moment, par exemple, les plus hautes enchères sont acquises aux hollandais modernes et c'est par dizaine de mille dollars que se paient les toiles de Mauve, d'Israels, de Mesdag, de Morris, etc. Faisons la part de la vanité, mais je suis sûr qu'il existe une élite d'amateurs intelligents et artistes, au goût sûr, délicat et raffiné ; c'est ce qu'attestent les merveilles d'art contenues dans les magasins de cette 5e avenue.
Les porcelaines les plus fines, les meubles et les étoffes les plus riches, les tableaux, les marbres, les bronzes, les tapisseries les plus rares, enfin tout ce qui ornait et décorait, dans les siècles passés, les demeures hollandaises, les manoirs anglais, les châteaux français, les palais italiens semble y être réuni.
11 est vrai aussi, qu'à côté de ceux-ci, d'autres étalages montrent un tel ensemble de hideurs luxueuses et chères, de tels bibelots laids, bêtes et inutiles, qu'on en vient à regretter tant de main-d'œuvre perdue, tant de précieuses matières gâchées. Sur quelles tables de millionnaires iront ces surtouts d'argent massif, où des éléphants jouent avec des girafes ? — qui donc osera jamais offrir ces coupes de vermeil et d'or, lourdes et ridicules ? — à quoi peuvent bien servir ces énormes choses en cristal taillé, hautes comme des hommes et qui ont la forme de chandeliers?
Après la 4o,e rue il n'y a plus de magasins. C'est entre cet endroit et le central Park qu'habitent « les 4oo », comme on appelle cette société de marchands et de banquiers milliardaires à la tète desquels sont les Vanderbilt.
Les architectes américains, ailleurs si riches d'idées, n'ont cette fois rien inventé. Ils se sont contentés de copier, selon la fantaisie de leurs clients et nous retrouvons dans un déconcertant voisinage, un château de notre Touraine près d'une villa italienne, un manoir du temps de la reine Anne contigu à un castel espagnol, de place en place, de grands hôtels, comme le Saint-Régis, érigent leurs vingt étages et, pour ajouter à la bizarrerie, ici s'élève la cathédrale gothique de Saint-Patrick.
C'est à partir de la 5gp rue que commence le Parc, il est bien long d'une lieue, et apparaît comme un morceau de vraie nature au milieu de la ville ; les lacs, les rochers, les plantations n'ont pas été dessinés et disposés selon le goût des ingénieurs : ce sont bien les vestiges de la nature primitive et sauvage que rencontrèrent les premiers colons. D'admirables arbres bordent de larges pelouses sur lesquelles courent des petits écureuils bruns et gris à la grande joie des enfants qui leurs jettent des noisettes à croquer. Mais pourquoi a-t-on gâté le charme de si beaux aspects par l'érection de grotesques statues ? Je ne connais que le Campo-Santo de Gènes pouvant présenter une telle collection de navets sculptés.
Dans le parc morne est le Metropolitan Muséum. Fondé par une association, il y a une trentaine d'années, il s'est développé de façon si extraordinaire, grâce aux legs et donations qui lui arrivent continuellement, que sans nul doute, il sera dans un avenir prochain un musée de premier ordre. Il contient des antiquités grecques, phéniciennes et romaines de la plus grande rareté, des sculptures modernes parmi lesquelles le saint Jean-Baptiste de Rodin, des souvenirs de célébrités américaines, des moulages, des céramiques et de nombreuses salles de peinture. Les collections sont exposées dans leur ensemble et comme l'a voulu le donateur, il faut donc s'attendre à de curieux voisinages.
Une première salle consacrée aux vieux Hollandais et Flamands, montre des Teniers, des Metzis, des Steen, des ( > stade. Une marine de Ruysdaèl, une nature morte splendide de S. de Heem, un tableau religieux de YanDyck, trois Rubens. llill Bulbe la Vénus de Harlem par Frans liais et
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d'autres œuvres de Gelder, Jordaëns, Ruysch, Netscher, etc.
Une seule salle de peintres américains : Hamilton, Peale, West, Leutze West, Pratt, Durand, tous nés à la fin du xvmc siècle ou au commencement du xixe. Peu ou pas de modernes, le portrait de Chase par Sargeant. Je n'ai pas vu de Whistler ni d'Abbey. La salle la plus importante est celle où sont les œuvres léguées par M. Marquand, dont le portrait peint par Sargeant est entre le duc d'Olivarès de Yelazquez et une vieille femme de Frans Hais. C'est une admirable réunion; de Rembrandt deux portraits; de Rubens, Suzanne et les vieillards; de YanDyck, le duc de Richmond; de Yan der Meer, Jeune femme à une fenêtre ; et d'autres œuvres de premier ordre de Ruysdaël, Teniers, Gainsborough, Crome, Turner, Constable.
Dans une salle voisine la collection Yanderbilt montre des Français modernes et d'admirables exemples de l'Ecole de Rarbizon. Reaucoup de Détaille, Meissonier, Leloir, Gérome, etc. Mais un délicieux Corot — deux femmes arrêtées sur un chemin dans la lumière du matin, une merveille! — Dans la collection Hearn, voici des Américains et des Anglais : Inness, Richard Wilson, Reynolds, Raeburn, Lawrence, Morland, etc., et au hasard des salles : le Marché aux chevaux de Rosa Ronheur — un fort beau portrait de Largillière — la princesse de Condé en Diane par Nattier, un empereur d'Autriche par Drouais — l'enfant à Fépée de Manet, des Rousseau, des Millet, des Diaz, des Decamps.
Il est curieux, n'est-ce pas, de ne pas voir dans les musées américains plus d'œuvres d'artistes originaires. Les gens de talent ne manquent pas cependant, mais trop sollicités par des travaux d'illustration et de décoration, ils n'ont guère
le temps de composer des tableaux. C'est dans les magazines, sur les murs des banques, des bibliothèques, des églises, des halls d'hôtel, qu'il faut chercher leurs noms.
J'ai Lu dans les journaux que L'un d'entre eux, certes le plus connu, le plus fêté, le plus glorieux, s'éloignait pour quelques années, afin d'étudier en Europe l'art de la peinture chez les vieux maîtres.
Sur la 5e avenue est encore la Lenox Library. La bibliothèque proprement dite comprend un grand nombre de volumes intéressants à propos de l'histoire de l'Amérique, et à côté une galerie de peinture renferme des toiles de Constable, Raeburn, Reynolds, YVilkie, Copley, Gainsborough, mais aucune œuvre importante de ces maîtres.
Tout le long du Park, l'avenue n'a plus qu'une rangée de maisons fastueuses; là, sont les résidences de Carnegie, du sénateur Clark, Astor, Gould, etc. On imagine combien doit être charmant au printemps un tel endroit, loin de l'agitation effrénée du bas de la ville, en face des beaux arbres et des verts gazons. Il m'a été donné de voir le Central Park l'hiver sous la neige. C'était fort beau, les coupés et les landaus étaient alors remplacés par des traîneaux à un ou deux chevaux, cochers et valets de pied enfouis sous les fourrures. Sur les lacs gelés des centaines d'hommes et de femmes, des vieillards, mais surtout des enfants patinent avec rage. Des courses, des jeux sont organisés; sur les berges, des gamins allument de grands feux de bois mort et, à la chute du jour, ces brasiers sont charmants, éclairant de lueurs vives les jeunes visages, alors que la nuit entoure d'ombre épaisse les grands arbres noirs.
La fifth avenue, après la 120e rue, atteint une petite col-
line dans un quartier de Juifs et d'Allemands. Elle est alors bordée de boutiques de faubourg, de louches villas et de grandes maisons de location malpropres. Ainsi finit dans la boue et les gravats des terrains vagues la plus élégante voie de New York ,
Les Hôtels. — Voici, je crois, ma première impression de New \ork :
La traversée avait été pénible, notre arrivée se faisait par un temps abominable, une buée glaciale masquait toutes les cboses et laissait à peine deviner les silhouettes des remorqueurs qui s'agitaient le long des flancs de notre navire, le tiraient, le poussaient, unissaient leurs efforts de fourmis actives jusqu'à ce qu'il fût définitivement installé dans son slip. Une fois à terre, sous un hangar mal clos et incommode, il avait fallu aller à la chasse des bagages qui se promenaient aux quatre coins de la lugubre halle ; subir le long interrogatoire des officiers de la douane, leurs grosses pattes bouleversant les malles, tripotant le linge et les habits. Puis une voiture m'emmena à travers les rues vides d'un dimanche anglais et j'arrivai à l'hôtel assez maussade et mal en point.
Je traversai un énorme « hall », ruisselant de lumières, de marbres et de dorures. Dans de lourds et profonds fauteuils, une centaine d'hommes lisaient, fumaient, causaient, buvaient, bâillaient, s'étiraient, comme en proie à un mortel ennui. Des cris stridents partirent tout à coup, et trop stupéfait pour me garer à temps je reçus en pleine poitrine le choc d'un groom à boutons d'or, lancé à la façon d'un projectile et porteur d'un télégramme pour un client de l'hôtel. Il disparut comme par magie et je n'étais pas revenu de mon trouble que déjà sa voix se perdait au fond d'un lointain salon. « Two hundred fifty five. . . Mister... J... » Personne n'avait tourné la tête.
Au bureau où je me présentai, un jeune homme de manières aisées qui mâchait de la gomme et sifflait l'air du u Bambou Tree » m'indiqua, d'un air dégoûté, le numéro de la chambre que j'avais retenue et me confia aux soins d'un autre jeune homme en livrée qui me précéda en sifflant u Tammany ». Un ascenseur nous aspira vers un huitième ou neuvième étage : une femme de chambre qui, elle aussi, mâchait de la gomme, nous attendait à la porte, d'une chambre claire, chaude et confortable. Le groom ayant installé mes bagages, la chambermaid s'étant assurée que le linge était dans le cabinet de toilette, tous deux sortirent en sifflant en chœur l'air de Navajo. J'étais bien un peu surpris, mais je m'en souciai peu, tant je goûtais la joie d'avoir chaud, d'être à l'abri, de ne plus sentir l'insupportable roulis et l'infâme tangage dans cet appartement tiède et commode. Je me sentais revivre après les huit journées d'agonie passées à bord, les mains glacées, la tête vide, le cœur chaviré, les tempes en sueur, accablé, anéanti, inerte, comme une chose
morte au fond de la cabine où le mauvais temps nous retenait. De la rue montait le bourdonnement des voitures, des tramways, et des trains roulant dans le lointain, la pluie crépitait le long des carreaux, le vent secouait la fenêtre, la chambre ne m'en semblait que meilleure : il faisait bon être là, et enfoui dans un large fauteuil je jouissais de ma quiétude, ravi de la forme simple et élégante des meubles qui m'entouraient, du ton délicat des tentures, s'harmonisant aux teintes sombres des boiseries vernies. J'allais m'assoupir quand, tout à coup, une infernale sonnerie partant tout près de moi, me jeta sur mes pieds, affolé : j'avais oublié le téléphone, un des pires avantages de la vie américaine. Onze fois en moins de deux heures je fus surpris d'aussi horrible façon : une de mes malles était égarée, des amis s'enquéraient de moi, on m'invitait; on me donnait des rendez-vous. J'avais la tète bourrée d'heures et d'adresses. Je devenais fou, et l'atroce mécanique sonnait toujours. C'était mon premier contact avec la vie américaine; à mon sens, il était un peu rude. Les nerfs brisés, je descendis donc en hâte au bureau, demander une chambre sans le téléphone. Je crois que j'eus, sans m'en douter, l'honneur réservé à peu de mortels, d'étonner un Américain. Le jeune homme bien peigné à qui je transmis ma requête, du coup me crut fou ou très ivre, et pour cinquante secondes au moins, s'arrêta de siffler.
Ce que je demandais n'existait pas, je remontai chez moi et m'employai à démolir l'appareil qui ne sonna plus de la soirée. Mais le lendemain il était réparé quand je rentrai. Je l'endommageai à nouveau, et ce fut une lutte journalière entre l'électricien et moi jusqu'au jour ou je quittai l'hôtel.
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Le lendemain de mon arrivée, croyant qu'il en allait de même que dans nos hôtels, je misa la porte mes chaussures à nettoyer et sur une chaise mes vêtements à brosser. En rentrant le soir ils étaient à la même place et dans le même état. Je sonnai pour demander des explications. Un garçon vint et m'apostropha ainsi : « Brushed? You're lucky to find
em still there, Take' em in ! Do you want'em stollen ! — Brossés, mais vous avez de la veine de les retrouver, rentrezles vite, vous voulez donc qu'on vous les vole ! »
Il faut bien quelque temps pour s'habituer à de telles façons. C'est au ton des domestiques qu'on s'aperçoit d'abord qu'on est en pays démocratique et libre. L'insolence et la goujaterie de ces gens-là sont sans bornes. Voici une scène dont j'ai été le témoin. Cela se passait dans l'ascenseur d'un grand hôtel : le garçon demandait à chacun de nous le numéro de sa chambre pour savoir à quel étage il devait
s'arrêter. Lnc charmante jeune femme, tic mise très simple, lui indiqua un numéro qui se trouvait être celui d'un appartement fort cher. Le garçon, étonné, se retourna, la dévisagea et dit : « Room thirty seven, you dont look likc it ! — Chambre trente-sept, vous n'en avez pas l'air. » La daine sourit, un peu embarrassée. Personne, sauf moi, n'avait fait attention.
Les Américains, habitués à ces mœurs, ne s'en offusquent pas et les domestiques d'hôtel sont encore ce qu'il y a de mieux. Les tracas que procurent le recrutement des domestiques, leurs exigences, la façon dont ils s'acquittent de leurs devoirs, font que, de tous côtés, l'usage se généralise de remplacer la vie de famille, de supprimer le home, pour vivre dans les hôtels ou les boarding bouses.
On ne peut imaginer ce que nous raconte une maîtresse de maison au sujet de ses servantes : telle cuisinière nègre exige un salon et un jour de réception — une autre quitte sa place, parce qu'elle ne veut pas faire cuire des rognons, dont l'odeur la dégoûte — un cocher refuse de laver les voitures — une femme de chambre suédoise ne consent pas à s'asseoir à table auprès d'une lingère norvégienne. — Il faut accepter toutes leurs fantaisies, les changer tous les huit jours, user à leur égard de douceur et de mansuétude. Après quelque temps de cela, les hôtels semblent délicieux et le service parfait.
Il est évident que, service à part, tout ce qu'on dit sur le confort et l'élégance des hôtels d'Amérique, est au-dessous de la vérité.
On a souvent décrit ces maisons colossales renfermant 800, 1000, 1 200, jusqu'à 1 5oo chambres ; on a vanté le
luxe et la richesse de leurs immenses salles à manger, de leurs salons, de leurs halls, de leurs ascenseurs. Qu'il s'agisse du Waldorf Astoria, du Netherland, du Astor, du Saint- Régis, de la Holland-House, du Manhattan, de l'Impérial, du Majestic, du Normandy, du Marlborough et d'autres dont j'ai oublié les noms, tous possèdent les mêmes installations magnifiques où sont prodigués le marbre, le stuc, le bronze, l'or, les tentures de soie et les lampas brochés, les riches tapis, les tableaux de Bouguereau et les vases de Tiffany. On y trouve une simple chambre pour quatre ou cinq dollars et des appartements jusqu'à cinq cents dollars. Dans les salons et les couloirs entre qui veut, tout est libre, les passants viennent là pour écrire des lettres, lire des journaux et des magazines, se mettre à l'abri, y retrouver des parents, des amis, des commettants. Durant tout le jour une cohue, une fourmilière de gens va et vient dans un mouvement incessant. Il n'est pas de meilleurs endroits pour observer les types. Dans les fauteuils des halls, sur les divans des couloirs, devant les comptoirs des bars, les échantillons les plus disparates de la race causent, fument, lisent, boivent, dorment même.
Au Waldorf Astoria, dans le long couloir qui mène aux salles à manger et qu'on a dénommé u Peacock alley » — l'allée des Paons — circulent,
de l'heure du thé à celle du dîner, les types les plus divers d'Américains et d'Américaines surtout, depuis les milliardaires dont le nom est dans toutes les bouches et dont s'occupent chaque jour les journaux, jusqu'aux chorus-girls empanachées de chapeaux extravagants.
Les hommes, qu'il s'agisse de ces collégiens, athlètes aux larges épaules supérieurement charpentés et admirablement entraînés à tous les sports, de ces robustes gaillards à figure osseuse et à mâchoires fortes ou bien de ces vieux hommes d'affaires blanchis sous le harnais, dont les joues molles et couperosées, La mine tirée et les rides disent l'usure et l'éreintement ; tous, dis-je, jeunes et vieux, petits et grands, gras et maigres, offrent la même démarche automatique, le même visage, froid, correct, immobile, parlent du coin des lèvres, s'empressent auprès des femmes avec les mêmes gestes mécaniques de bonshommes en bois.
Quant aux femmes, leur élégance n'est pas sans mélange, peut-être portent-elles trop de choses apparemment chères, trop de Heurs, trop de plumes, trop de bijoux. Je me souviens du mot d'un groom, ouvrant la porte de l'hôtel Astor, à une dame couverte de diamants étineclants sous la lumière crue des lampes électriques. « Good Godl Luna Park ! » s'écria t-il.
Lima Park est dans Coney Island un endroit éclairé par des centaines de mille de
lampes électriques reflétées par des façades éblouissantes, de façon à aveugler les badauds ravis de cette débauche de lumière.
L'exagération des toilettes est souvent choquante. Portées par d'admirables filles, grandes, souples, fortes, elles sont possibles, mais sur le dos de nabotes ou de longues oies maigres à grands yeux niais et nez proéminents, cela devient infâme. Comparée à la démarche aisée, gracieuse, désinvolte des Parisiennes, leur allure à toutes est énergique, résolue, saccadée.
Quand une athletic girl vous serre la main, c'est au sens extrême du mot, vous avez les doigts broyés et le bras endolori.
Mais je reviens aux hôtels et à leurs mœurs spéciales. Le samedi à l'heure du déjeuner toutes les salles à manger sont prises d'assaut, on fait la queue et il faut attendre souvent plus d'une heure pour obtenir une table. Personne ne se fâche, et les Américains, toujours si pressés, dépensent là des trésors de patience. Le service est naturellement ralenti. Un jour, ayant un train à prendre, je pressais le maître d'hôtel, et cet homme important me répondit dédaigneusement : « Nous servons 2 000 déjeuners tous les matins, il nous est impossible d'aller plus vitel »
Il est à remarquer que beaucoup d'hommes et de femmes se tiennent fort mal à table, se livrent à cent inconvenances que personne ne remarque, se fourrent les doigts dans le nez à tout propos, vous bousculent sans s'excuser, passent devant les femmes, mettent leurs coudes sur la table, posent
leur journal devant eux et le lisent durant le repas, au nez de la dame qui les accompagne.
Dans certains Klats de t'Est, il est défendu par la loi de
servir aucun alcool ou boisson fermentée à une certaine distance d'une école ou d'une église. Quand j'étais à Boston, à l'hôtel Touraine, il était impossible de se procurer le moindre coktail, la moindre bouteille de vin. Il était mémo défendu aux garçons d'aller en acheter en votre nom: si
vous en vouliez, il fallait l'apporter vous-même et le faire déboucher à l'entrée de la salle. Cet état de choses dura un mois. Il s'en fallait de quelques mètres que la porte de l'école, cause de tout le mal, fût à la limite réglementaire. On fit percer une autre porto plus loin, on mura la première,
Il en coûta une forte somme aux patrons de l'hôtel, mais les vins et les liqueurs reparurent sur les tables.
Il est aussi défendu de servir de l'alcool le dimanche et à partir d'une certaine heure le samedi. A New York m'arriva cette mésaventure amusante : Ayant quelques amis dans ma chambre, je commandai sept ou huit cocktails à un garçon qui prit en note ma commande et me la fit signer. Puis il ne reparut plus. Je sonnai, ressonnai; il ne vint personne, l'heure de servir était passée. J'étais furieux, mes amis s'amusaient beaucoup, mais le plus drôle fut que le lundi matin, le même garçon reparut dès 8 heures avec le plateau de cocktails, les posa sur ma table et disparut
avant que j'aie trouvé un mot. Jo les avais commandés et je dus les payer.
L'accès des hôtels est très difficile pour une femme s'y présentant seule, quels que soient son âge et sa condition. Il faut, si elle veut une chambre, qu'elle donne sur elle toutes espèces de garanties et de renseignements ou encore qu'elle soit accompagnée par un homme qui signe pour elle sur le registre de l'hôtel. Il en est résulté de telles vexations, que pour parer à cela on a construit un grand hôtel à 12 étages, le Martha Washington, qui n'abrite que des femmes. Les hommes n'ont accès que dans le hall et les salons. Il doit y avoir plus de six cents chambres, il y en a de très chères et de très bon marché. Il y a donc toutes espèces de femmes, toutes les conditions sociales y sont représentées, et l'aspect du hall vers l'heure du thé est des plus intéressants et des plus particuliers.
Concernant la cuisine. — Je ne me suis jamais assis à la table d'une salle à manger ou d'un restaurant américain sans qu'aussitôt vînt se présenter à ma mémoire le souvenir d'un vieil original, célèbre dans la petite ville normande qu'habitait une partie de ma famille.
Il était juge au Tribunal, mais les plaideurs étaient rares et lui laissaient des loisirs qu'il employait à composer des vers latins, à pêcher à la ligne et surtout — car c'était là l'importante fonction de sa vie — à s'occuper de sa table et de sa cave.
Manie de vieux garçon, il ne laissait à personne le soin de faire le marché. Chaque matin, quand huit heures sonnaient à la cathédrale, il apparaissait sur la place, grave et solennel, suivi d'une imposante domestique qui portait le grand panier. Alors il passait au milieu des éventaires, re-
niflant les melons, palpant les poissons, soupesant les volailles et le gibier, caressant de gestes attendris les fruits et les primeurs. Les marchands l'accueillaient avec une grande déférence, lui réservaient leurs plus belles pièces, fières et jalouses de la préférence qu'il leur accordait.
Rentré chez lui, il avait de longs conciliabules avec sa cuisinière, personne fort considérée, et de leur collaboration sortaient des menus qui émerveillaient ceux qui étaient conviés à la table du bon juge. Il choisissait ses convives parmi des gens d'humeur tranquille, rentiers ou fonctionnaires benoîts, sachant deviser doucement et longtemps de choses indifférentes, mais dont l'estomac et le goût depuis longtemps éprouvés avaient établi leur réputation de fins gourmets
Il avait un grand ami qu n'invitait jamais parce que, disait-il, la chaleur que lui communiquaient les mets et
les vins, le rendait bruyant, discuteur, lanceur de paradoxes et de phrases ronflantes, qu'il émettait d'une voix dont les éclats détruisaient l'harmonie du repas.
Je n'ai jamais conté l'histoire de ce brave homme, sans voir les Américains s'amuser follement ou s'indigner à la seule pensée qu'un tel type pût exister, quelques-uns même avaient des sourires de doute. Pour moi, je m'imaginais mon bonhomme subitement transplanté clans ce pays, forcé de vivre dans la foule énervée des restaurants et des hôtels, obligé de manger les ragoûts inattendus, les fricassées bizarres, les rudes assaisonnements et les sauces redoutables que réclament les estomacs américains. De quels gestes d'horreur n'eût-il pas repoussé les sombres bouillies de disparates farines, que sous le nom de « breakfast foods » on vous sert pour le déjeuner du matin. Il fût sûrement mort de faim!
On se trouve ici devant d'autres organismes de goût et d'estomac différents. Regardez-les à table : ils mangent comme des ogres, sans se soucier de ce qu'ils mangent. Quel que soit le plat qu'on leur sert, ils commencent par le saupoudrer de sel et de poivre rouge, l'arrosant ensuite de citron ou du contenu des innombrables fioles, qui garnissent la table et qui contiennent des sauces de noms bizarres, dont une seule goutte vous met le palais en feu. Tout le temps que dure le repas, ils croquent des céleris, des piments, des amandes salées, des olives macérées dans du vinaigre.
Il faut avant tout que le palais soit brûlé ou gratté, notre cuisine leur semble fade, nos vins sont trop légers, il y a un Champagne extrêmement sec, dénommé « goût américain », qu'on bcit seulement ici. La boisson habituelle est l'eau glacée et l'habitude est de commencer le repas par un cock-
ta.il forlemcnt alcoolisé et ces délicieuses pamplemousses de Californie et de Floride, que l'on vous sert coupées par le milieu et aromatisées avec du marasquin ou delà crème de menthe. Gela et les huîtres constituent à mon avis les meilleures choses que l'on mange ici. Les Américains font grand cas de la Terrapin, mets fort rare et fort cher, préparé avec une tortue spéciale, qu'on ne trouve plus que difficilement sur la côte Sud.
Les huîtres sont excellentes, il y en a de toutes les sortes, depuis celles grosses comme un noyau de cerise, véritahles bonbons salés, jusqu'aux coquilles larges comme des assiettes, que l'on pèche dans la Dusapeake Bay. Le mal est qu'on ne se contente pas de les manger crues, dûment arrosées de jus de citron. Il faut les avaler frites avec une sauce à la crème, enveloppées de lard et grillées, mélangées à des sauces ou à des soupes, en salades et en sandwiches. On en est même arrivé à confectionner un cocktail aux huîtres, horrihle comhinaison où le mollusque se trouve pris dans de la sauce aux tomates, du poivre rouge, du sherry et du citron, le .tout remué dans de la glace et servi comme apéritif.
La cuisine américaine n'est vraiment pas nationale, elle est un composé de la sèche et épicée cuisine anglo-saxonne et des lourdes nourritures allemandes. Comme par delà la Manche on retrouve les lourdes pièces de viandes, les imposants rosbifs, les monstrueux jambons, les pickles, les « eggs et bacon » du déjeuner, l'ox-tail épais, les clams et les broths relevés, le potage à la tête de veau et la soupe à la tortue. Le mince-pie et les pâtés de toutes sortes y sont aussi : veal-pie, pumkin-pie, eel-pie, chicken-pie, etc., comme les tartes, les cakes et les puddings indigestes.
De la cuisine allemande viennent les gelées, les marmelades, les confitures, les pruneaux mélangés aux sauces ou accompagnant les rôtis, les pesantes charcuteries, les poissons marinés, la choucroute, le fromage blanc à la sauce tomate, les viandes fumées et la bière.
De chose culinaire spéciale il n'est je crois que l'emploi du mais, qui vient des Indiens et que l'on prépare de cent façons différentes... bouilli, rôti, en pudding avec du lait. Sec on en fait de la farine pour de délicieux gâteaux, des galettes, des crêpes, etc.
A la fin de ceci je dois assurer de ma reconnaissance infinie quelques maîtresses de maison, soucieuses de leur table et qui me firent quelquefois dîner d'admirable façon. Faut-il ajouter que les vins venaient de Bourgogne ou de Bordeaux et que leurs cuisinières étaient Françaises?
Les Clubs. — A l'école, au collège, dans les Universités, 1rs jeunes Américains prennent L'habitude du club, qui ne les quittera plus leur vie durant. Ici on a vite fait de
fonder un club et, depuis les ouvriers du Bowery aux millionnaires de la 5e avenue, tout le monde est membre de deux ou trois. On se réunit sous un prétexte quelconque entre gens de goûts communs, on cherche un titre, on loue un local, on élit un président; mais qu'il s'agisse d'une simple chambre garnie d'une table fruste et de quelques mauvais sièges ou d'un des palais de marbre de la 43e rue.
l'important est, qu'après la journée de travail absorbant et le moment où l'on rejoint le home, on puisse passer là quelques instants, se reposer, lire des journaux, vider quelques verres de whisky, retrouver des visages amis, se distraire en de bonnes et joyeuses conversations d'hommes sympathiques, oublier pour quelque temps les affaires et les soucis du ménage. Dans la journée de l'Américain, ce sont les seules minutes qui soient bien à lui, il y tient ; le club lui est une oasis dans une existence si prodigieusement occupée. Là, il est vraiment chez lui et lui-même. Tel homme que vous avez vu dans son bureau sombre, ferme, autoritaire, seulement soucieux de business et de dollars, vous apparaîtra ici affable, disert, conciliant, vous contera
ses voyages, ses aventures, vous amusera avec des anecdotes, critiquera des livres ou des tableaux, vous présentera à tous ses amis présents, lesquels vous présenteront à leur tour à d'autres amis qui tous vous accueilleront du même air aimable et enjoué. Alors, vous découvrirez avec joie le naturel délicieux, la simplicité charmante des manières et des paroles, la juvénile gaieté de ces hommes qu'ailleurs vous avez jugés lourds, froids, engoncés derrière leurs faces volontaires et silencieuses .
On vivrait des an- v .
nées i près d'eux sans s'apercevoir de leurs mérites ou de leurs qualités, tant ils les ca- J chent dans la vie cou-
rail te. Ils concentrent leurs émotions et ne les éparpillent pas. Probablement, la lutte qu'ils mènent les y force; il faut s'observer, se contenir, ne pas donner prise à l'adversaire.
A mon arrivée à New York, m'attendaient, envoyées par différents amis, des cartes qui me faisaient membre temporaire de plusieurs clubs. J'en ai visité une dizaine et dans tous j'ai trouvé le même accueil bienveillant et amical, partout je me suis senti à l'aise, et il n'est certes pas un
étranger ainsi reçu, qui ne garde un reconnaissant souvenir à ces lieux qui lui furent sympathiques, où tout est naturel et cordial, où les hommes que vous rencontrez cherchent à vous servir et s'efforcent à vous rendre plus douce cette atmosphère violente et le choc brutal de cette nouvelle civilisation. J'aime à me retrouver par la pensée au Players ou à l'Art Club, et revivre les moments passés là a\ec d'aimables compagnons.
Le Players Club est situé dans Gramercy Park, un petit square un peu à l'écart qui a l'air d'un coin du West-End de Londres avec ses petits hôtels et son jardin central
entouré d'une grille. La maison est celle qu'occupait autrefois l'acteur Booth ; c'est lui qui l'a meublée et laissée au club. Comme installation, comme confort, c'est parfait. Je ne sais rien de plus agréable ni de plus discret dans le genre. Il y a beaucoup de portraits et de reliques d'acteurs, affiches, costumes, etc. Le portrait de Jefferson par Sargeant montre le masque sérieux et volontaire du vieux comédien qui fut longtemps président de ce club. Le président actuel est John Drew, l'acteur fêté. Les membres sont choisis parmi les hommes les plus éminents du monde des théâtres, de la littérature, des arts. Il y a moins de banquiers et de business men que partout ailleurs. L'accès en est difficile et le titre confère toujours la notoriété du talent aux relativement peu nombreux membres.
Le Lamb's Club est un autre club d'artistes, surtout de théâtre; c'est un endroit fort gai, un peu bohème et renommé pour ses représentations privées. Son nom signifie le cercle des Agneaux et le président prend le titre de « Collie » ou chien de berger. Les agneaux sont quelquefois fort turbulents.
Les grands clubs de Harvard et \ale sont le rendez- vous des anciens gradués des célèbres universités. Ils sont admirablement installés dans des hôtels somptueux de 44e Street. En face, les yachtsmen ont pour eux le New York Yacht Club, superbe construction toute neuve. Puis je cite au hasard, le Metropolitan Club, connu comme le club des Millionnaires, Union League Club, l'University Club, le Progress Club, le plus riche club Juif, l'Union Club, fondé en i836 par les descendants de Knickerbocker, le plus vieux donc des grands clubs de New York.
Et encore, le Century, club d'artistes et de savants dont les « meetings » sont renommés; le Lotos, le New York, le Reform, le Saint Nicholas exclusivement réservé aux vieilles familles de New York, le Grolier Club, ponr les bibliophiles, le Lawycrs' Club pour les magistrats, avocats et hommes de loi, le Calumet, le Catholic, l'Engineer's, le Barnard et cent autres réunissant tous les sports, toutes les professions, toutes les opinions, toutes les origines. Tous possédant leurs dinings rooms, leurs bibliothèques, leurs nombreux salons remplis de tableaux et de sculptures, leurs fauteuils profonds et commodes, leur personnel zélé et discret et tous dignes de la place qu'ils tiennent au cœur des Américains.
Théâtres et Spectacles. — Assurément le théâtre est ici la distraction favorite, quoique depuis quelque temps les directeurs se plaignent de ce que la grande popularité du jeu de bridge leur enlève chaque soir un fort contingent de leur clientèle habituelle.
Cependant à chaque saison, s'ouvrent de nouvelles salles et le nombre des acteurs et des pièces augmente sans cesse.
A cela, on dit que les risques d'une aventure aussi hasardeuse que le lancement d'un nouveau théâtre, la perspective de gros gains ou de lourdes pertes, trouvent toujours les spéculateurs américains, joueurs avant tout, prêts à risquer des sommes énormes.
Quand une pièce atteint le gros succès, les bénéfices sont colossaux. On voit souvent des théâtres donner devant des salles combles plus de mille représentations du même spectacle. Pendant deux ans on a joué « Floradora » au Casino : voici plus d'un an et demi que, chaque soir M. Warfield voit croître son succès dans le « Music Master ». Le célè-
fa bre acteur Joseph Jeflerson, mort l'an dernier, n'a, pour ainsi dire, créé durant sa longue carrière que trois rôles importants, — a Rip Van AVinkle » dans la pièce du même nom, « Bob Acres » dans « The Rivais » et « Galeb Plummer » dans « Cricket on the Hearlh ».
Tout ce qui touche au théâtre et aux coulisses est « very exciting » pour le public américain. Une presse idolâtre s'occupe constamment des acteurs, non seulement pour louer leur talent en termes dithyrambiques, mais encore pour donner mille détails sur leur vie privée. Les moindres incidents de leur intimité sont racontés avec des détails touchants, des photographies accompagnent les articles et vous les représentent à la ville, à la campagne, au milieu de leurs enfants, ou auprès de leur vieille mère ; à pied ou à cheval ; jouant le golf ou péchant à la ligne. Leurs maisons, leur garde-robe sont soigneusement décrites, et quand on a tout dit sur l'homme ou la femme de génie, vient le tour de leurs proches, puis de leurs domestiques, de leurs fournisseurs, de leurs chevaux, de leurs chiens.
Le cirque Barnum et « BufTalo Bill » nous ont habitués en France aux immenses affiches, tenant toutun pan de mur. Eh bien ! figurez-vous cinquante Barnum ou Buflalo, luttant entre eux avec leurs moyens habituels de publicité et imaginez l'orgie d'affiches reproduisant les incidents variés des spectacles auxquels elles vous convient ; il y a des assassinats, des incendies, des galopades de cowboys à travers la prairie, des jeunes femmes indignées flétrissant de phrases délinitives des Messieurs à l'air méchant et sournois; des jeunes gens d'aspect héroïque qui serrent dans leurs bras et
protègent des jeunes filles en robes blanches, d'autres scènes dramatiques, mais incompréhensibles, comme cette femme en toilette de bal, venant trouver un cheval dans son écurie pour lui faire boire le contenu d'un petit flacon. « Take it », disait la légende : « Prenez cela », disait la dame d'un air farouche.
Des portraits d'acteurs et d'actrices démesurément agrandis vous poursuivent de leurs sourires ou de leurs grimaces d'une façon obsédante et vous passent souvent l'envie que vous auriez d'aller voir s'agiter les originaux.
Les théâtres sont grands, assez bien installés, sans grand goût, il faut dire, mais commodes et pratiques. Excepté au Metropolitan Opéra, il n'y a nulle part de loges ou de baignoires, seulement de chaque côté deux grandes avant-scènes. Le prix des places est raisonnable. De sept à dix francs on a un excellent fauteuil d'orchestre, ce qui, étant donné la valeur de l'argent ici, est relativement moins cher que les prix de Paris ou de Londres.
Pendant les entr'actes circulent des garçons qui vous offrent en guise de raffraichissements de l'eau glacée, la boisson habituelle.
La grande majorité des théâtres des États-Unis appartient à deux ou trois grands « trusts » qui d'un bout d'une saison à l'autre y font circuler leurs troupes en tournées.
Généralement la première d'une pièce a lieu dans une petite ville et
ce n'est qu'après les remaniements indispensables et quand les rôles sont bien sus, enfin que tout marche à souhait, que l'on présente la pièce à New \ork.
Les auteurs américains semblent se donner peu de mal à écrire leurs productions. Sur un vague scénario, ils développent quelques intrigues, permettant à l'acteur pour lequel ils travaillent d'y intercaler des gambades, des calembours, des mots d'esprit (quel esprit!), d'être en scène presque tout le temps, car chaque étoile est maître absolu de son public. Ils peuvent en faire ce qu'ils veulent, lui raconter ce qui leur plaît. Pourvu qu'ils grimacent, dansent la gigue ou fassent des culbutes, cela suffît pour soulever l'enthousiasme de la salle.
J'ai vu ainsi des adaptations de pièces françaises, mais tellement déformées qu'elles devenaient incompréhensibles. Les opérettes anglaises à danses et à couplets permettant le déploiement de bataillons de « chorus girls » ont aussi un grand succès.
Quant aux mœurs originales de ce pays, aux batailles des affaires, aux luttes acharnées pour l'argent, aux fortunes rapides, aux ruines soudaines, à la puissance des « dollars », tous les drames et les comédies qui se jouent dans le inonde des affaires et autour de lui, il
semble que cela ne tente guère les auteurs du cru, car il est rare de les voir à la scène, et pour l'instant le public est enchanté des élucubrations malhabiles et bâclées qu'on lui donne chaque soir.
Le cours rapide de la vie des Américains les rend, je crois, incapables de goûter la vraie joie d'art du théâtre.
Au sortir de leurs affaires ils volent en courant chez eux, prennent un bain, s'habillent à la hâte, dépêchent leur repas, sautent dans un cab et ne commencent à digérer que confortablement installés dans leurs fauteuils amples et profonds. Ereintés par leur dure journée, ils ne se soucient pas de suivre une intrigue compliquée ou des développements philosophiques. Ils demandent d'être distraits, amusés comme de grands enfants; un peu d'honnête grossièreté ne leur messied point. Les coups de pied, les coups de poing, les culbutes, les danses et les gigues rompant le cours d'une intrigue facile à suivre, voici donc ce qui leur convient.
Le vrai type de la pièce américaine est une farce entremêlée de refrains et de danses, avec des amoureux en nombre suffisant pour conclure quatre ou cinq mariages, vers onze heures moins le quart; des Chinois sournois que l'on rosse à tour de bras, des domestiques rusés et gouailleurs, et un gentleman qui est l'étoile de la troupe, lequel saute, danse et crie plus fort que les autres, passe par les fenêtres, fait de grosses farces de paysan ou de collégien, se déguise en vieille femme et profite de la situation pour embrasser
ou serrer amoureusement les jeunes filles sur son sein. Tout cola fait froidement avec le flegme qu'ils ont.
\ ce genre de spectacle le côté enfantin et un peu rudimentairc de la race s'étale au grand jour. D'un bout à l'autre de l'acte ils rient tout le temps, sont ravis au suprême degré des niaiseries sentimentales, s'amusent comme des enfants à Guignol. A certains côtés grotesques j'ai vu des salles entières comme prises de délire, éclater en tonnerres de rire après quelque clownerie d'un acteur aimé. Des jeunes filles se roulaient littéralement dans leurs fauteuils, des messieurs d'allure grave trépignaient d'aise ou courbés en deux se tenaient le ventre, des vieilles dames étouffaient, se pâmaient, toussaient, défaillaient presque.
Le rideau baissé, le changement des figures est prodigieux. Tous les visages redeviennent sérieux et impassibles. Les jeunes hommes reprennent leurs masques de Romains, les jeunes filles leurs profils de Junons. Les vieux gentlemen ont à nouveau l'air maussade et les dames à hauts chignons de cheveux blancs sont alors de respectables douairières qui semblent ne devoir jamais sourire.
Cet amour des danses, des travestissements burlesques, cette hilarité massive, voici, je crois, le goût national : le goût de la multitude bien entendu, car à côté de cela il y a de grands acteurs et de belles pièces, mais faits pour une élite (nombreuse il est vrai) et seulement comprises d'elle.
Shakespeare n'a pas tout le succès qu'on pourrait croire dans ce pays. Je n'ai pas vu ses œuvres interprétées par M. Mansficld, il y est, paraît-il, puissant et dramatique. Cette saison il jouait Don Carlos de Schiller, l'an dernier il donna lo Misanthrope de Molière et Doctor Jekyll et Mister
Hyde de Stevenson. La lutte que mène ce grand artiste contre le goût commun du public, son bel effort de vouloir imposer les chefs-d'œuvre classiques de toutes les littératures, son grand talent et sa foi dans son art le mettent au premier rang des acteurs américains.
Mme Julia Mario we et M. Sothern, tous deux de premier ordre dans Roméo et Juliette, la Douzième Nuit et la Mégère apprivoisée ; — M. Mantell qui jouait, au Garden Theater, Richard III, Hamlet, Macbeth et le Roi Lear, n'ont pas dû, que je sache, connaître les grosses recettes, et c'est déplorable pour ces parfaits artistes qui firent pourtant de belles créations.
Des acteurs ne dansant pas la gigue et jouant autre chose que des farces sont assez rares, et il faut louer le talent de M. Loraine dans Manet Superman, William Faversham dans le Squaw Man, Arnold Daly dans les pièces de Bernard Shaw, et aussi MM. John Drew, Francis Wilson, David Warfield et, parmi les femmes, Margaret Anglin, Maxime Elliot, Virginia Harned, Ethel Barrymore, Mn,p Fiskc, Florence lioberts et Maud Adams.
La superbe salle du Metropolitan Opéra est toujours très brillante, On y admire les plus beaux diamants, les plus belles épaules et les plus chères toilettes du monde. Je ne
suppose pas qu'un autre endroit puisse réunir tant de fortunes et tant de millionnaires.
Les entr'actes n'en finissent plus, il est vrai qu'ils sont pour la majorité la partie importante du prograin nie, d'ailleurs, les spectateurs de loges ne cessent pas leurs conversations quand le rideau se lève.
Il y a aux fauteuils d'orchestre un coin réservé aux vrais amateurs de musique, abonnés difficiles et sévères, et pour qui seuls les artistes chantent. On appelle l'endroit « Crank's Allcy ».
Naturellement on engage les ténors les plus célèbres pour des sommes fantastiques. Caruso.
Knote et Dippel chantaient l'hiver dernier des opéras français, allemands et italiens.
11 y aurait encore fort à dire sur les théâtres d' Amérique, sur la façon dont les directeurs montent les pièces et les mettent en scène. Les décors sont quelconques et toujours plantés de façon uniforme. Ah! il v a loin de ce qu'on fait ici et de ce que réalisèrent à Londres Henry Irving et Bccrboom Tree. Tout semble bâclé, il s'agit bien plus d'entreprises industrielles que d'oeuvres d art. 11 y a des exceptions toutefois, l'Opéra a monté merveilleusement plusieurs pièces et M. Belasco a mis en scène The Darling of the yods, et cette année The Girl from the golden West avec un soin et un art qui rendraient jaloux Carré, Antoine ou Gémier.
Dans les vaudevilles et « Palaces of Varieties » qui sont les cafés-concerts d'ici se donnent des spectacles coupés, des pièces comiques en un acte, de grosses bouffonneries, et le défilé accoutumé d'acrobates, d'escamoteurs, de jongleurs, de tireurs, de sauteurs, d'équilibristes habituels à ce genre
de spectacle.
Seulement comiques, sont ces excentriques vêtus de loques,, parlant l'argot des u tramps », les voyous de New York, s'assommant de coups de trique, sautant par les fenêtres, se tirant des coups de revolver à bout portant. Ils gardent dans leurs pires folies un tel sangfroid, mettent un tel flegme dans tous leurs gestes, qu'ils arrivent à un comique inénarrable.
Souvent des nègres, s'accompaguant de guitares et de banjos, chantent d'une jolie voix et un vrai sens musical des chansons sentimentales, des « Goons Songs » qui ont un succès énorme.
Il faudrait aussi noter les danses joyeuses, harmonieuses et savamment rythmées des chorus girls. C'est une des joies de New York. Mais ce qu'il y a de surprenant pour nous autres Français, c'est l'exhibition de certaines célébrités
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du moment, qu'on décide, à force de dollars, à se montrer pour quelques instants à un public enthousiaste. Il y en a toujours, et les établissements concurrents ont chacun la
leur. Tout leur est bon : le survivant d'une catastrophe célèbre, la victime d'une erreur judiciaire, le domestique ou La nourrice d'un homme illustre, l'athlète victorieux, etc. Lan dernier, Tod Sloan, le fameux jockey, s'exhibait
tous les soirs dans un music-hall de Broadway moyennant cinq mille francs par semaine. Il arrivait sur la scène le chapeau sur l'oreille, les mains dans les poches, un gros cigare aux lèvres et l'air maussade. D'une voix nasillarde, il contait comment il avait fait la connaissance du roi d'Angleterre, restait cinq minutes et partait, visiblement dégoûté et assommé, soulevant des tonnerres d'applaudissements. On le rappelait dix fois, c'était du délire. Je n'ai vu pareil enthousiasme qu'un autre soir, alors que Jim Corbett, le célèbre boxeur, expliquait comment il avait vaincu dans un grand macht et exhibait ses muscles invincibles. J'ai bien cru que la salle croulerait, près de moi des jeunes filles s'époumonaient à crier : Hurrah Jim ! Bully for you ! A ou're ail right! tandis que mon voisin de droite hochant la tête Gravement affirmait : The best ever ! the greatest in the world ! le meilleur toujours, le plus grand du monde!
Après cela un des spectacles les plus curieux d'ici est celui de l'immense Hippodrome de la 6e avenue. La salle est énorme et la scène est si vaste, si longue, si large qu'elle permet les déploiements impossibles ailleurs, des processions, des défilés où figurent des éléphants, des girafes, des autruches, des chameaux, des zèbres, des zébus, des antilopes. Les costumes sont jolis, les décors ingénieux, et il y a de vraies trouvailles de mises en scène et d'éclairage. L'an dernier il y avait un cirque forain débarquant sur la planète Mars avec ses chevaux, ses acrobates, ses clowns. Le cirque donnait sa représentation sur trois pistes différentes, puis venait un ballet avec au moins deux cents danseuses, toutes jeunes et jolies, souriantes et joyeuses, dansant ensemble des pas nouveaux admirablement réglés et rythmés.
Puis venait une pantomime dont l'action se passait clans une ville de l'Inde. Il y avait une place de Marché adorable avec les éventaires des marchands, les tas de fruits et de légumes, les hommes à turbans allant et venant, déchargeant des chameaux, des femmes portant sur leurs têtes des urnes ou des paquets, et toute cette foule, traversée par le cortège d'un prince suivi de sa cour, de ses femmes, de ses guerriers, de ses cavaliers, de ses éléphants passant au milieu du peuple prosterné. Et enfin la même place, par un effet de nuit, traversée par des cavaliers se livrant bataille, se ruant d'un bout à l'autre de l'immense scène, se poursuivant en des galopades folles. C'est très différent de ce qui se passe dans nos cirques ou nos théâtres à féeries, très inattendu, très bien réglé et mis en scène, et une réelle joie pour les yeux.
Les Sports. — La
passion du sport est générale parmi les Américains. Même dans leurs plaisirs il leur faut encore l'intérêt de la lutte et du but à atteindre. Je ne crois pas qu'on puisse s'imaginer, avant de l'avoir vu, l'enthousiasme que déchaîne une simple course à pied entre équipes de deux universités rivales, et une rencontre entre boxeurs devient un événement sensationnel; longtemps à l'avance les journaux publient leurs portraits, ceux de leurs entraîneurs, notent leurs chances et les moindres détails concernant l'entraînement.
Le foot-ball, le base-bail, jeux profondément nationaux se jouent partout, et ont leurs fanatiques dans les coins les plus reculés des plus lointaines provinces.
11 y a des sports pour toutes les saisons; des jeux demandant des espaces considérables et d'autres qui peuvent s'exercer dans une simple chambre. Les courses en canot, à la nage, à cheval, en automobile sont-elles empêchées par les conditions atmosphériques, froid, neige ou glace, qu'aussitôt les patins et les skip sont décrochés, et on s'en va vers les mares et les étangs gelés, patiner, jouer le hockey ou descendre à toute vitesse des collines en tobogan. Les femmes sont aussi hardies, énergiques, entraînées, aventureuses que les hommes. Les jeunes filles mettent leur orgueil à battre les garçons; j'en connais trois qui ont couvert à la nage une distance de neuf kilomètres en moins de trois heures ; il ne s'agissait que d'une simple promenade et non d'une course ; d'ailleurs elles ne trouvaient à cela rien d'extraordinaire, beaucoup d'autres de leurs amies en étaient capables. On comprend qu'avec l'endurance et l'énergie qu'on y met ici le croquet et le tennis deviennent des choses tout à fait différentes de ce que nous sommes accoutumés à voir sur nos plages et dans nos jardins.
Parmi les autres jeux, le golf tient une place considérable. Autour de New- York, les links publics ou privés sont fort nombreux, et étant donnée la valeur des terrains où ils sont placés, ils ont du coûter des millions à établir. La vogue de ce jeu vient de ce qu'il est très hygiénique, inoffensif, qu'il peut être pratiqué par tout le monde et à tout âge, sans gros effort, sans épuisement et qu'à l'attrait du sport se joint la sensation de plein air et de calme parfait dans de beaux
paysages. L'apprentissage est assez long et difficile; il s'agit d'envoyer une balle dans un trou situé à une distance variant de deux cents à neuf cents mètres ; les trous sont au nombre de dix-huit et le tour complet du jeu est de six à huit kilomètres. On frappe la balle avec des clubs, variant suivant sa position et la nature du terrain où elle se trouve. Il faut quelque temps avant d'être entièrement familiarisé avec les instruments bizarres que porte, dans une gaine, un petit garçon — le caddy — qui suit tous vos pas.
Rien ne semble plus aisé que d'envoyer une balle à i5o ou 200 mètres, les joueurs font cela si naturellement; et cependant pendant longtemps les débutants ne réussissent qu'à se meurtrir les tibias et enlever de grosses touffes de gazon autour de la petite boule ronde qu'ils désespèrent de toucher jamais.
Un Match de Foot-ball. — De tous les sports, le foot-ball est celui qui passionne le plus les jeunes gens américains. De la plus petite à la plus grande, chaque école a son équipe de joueurs, supérieurement entraînés. Certaines parties sont des événements importants qui intéressent tout le pays.
D'anciens élèves, devenus de graves business men risquent des sommes énormes sur le team de leur collège.
Si je n'ai pu voir le fameux match de foot-ball entre Harvard et Yale, j'ai du moins assisté à celui qui mettait en présence, Yale et Columbia, l'Université de New York.
La rencontre devait avoir lieu au « base-bail grounds n vers la 166e rue. Les trains du subway étaient pris d'assaut par une foule joyeuse d'hommes et de femmes, de jeunes fdles et de jeunes gens surtout, portant à la boutonnière ou à la ceinture les couleurs de leur collège préféré, violettes pour Yale, œillets blancs pour Columbia.
Sur le bout de chemin qui mène de la station au « stand » tous les gens se hâtaient, se bousculaient, se dépassaient entre deux rangées de marchands de billets et de pe tits drapeaux qui portaient en let-
très blanches sur fond bleu clair ou foncé les noms des deux universités.
On se battait pour entrer, et une fois la porte passée, on courait pour gagner sa place.
Le Stand se compose d'une pelouse d'environ 2 5 mètres de large, et 80 de long. Sur les deux grands côtés de ce rectangle deux tribunes étagent leurs gradins; à droite étaient les partisans de Yale, à gauche ceux de Colnmbia. Mon ticket portait un numéro d'une rangée si inaccessible à
atteindre dans la foule, que je me décidai à rester sur le chemin près de la porte.
Il faisait un temps splendide ; de légers nuages blancs couraient dans le bas du ciel bleu au-dessus de la mer de visages, de chapeaux, d'ombrelles, de bras, et de petits drapeaux qui s'agitaient en face du côté de Yale.
Au milieu des applaudissements, des coups de sifflet, des chants, les deux équipes entrèrent sur la pelouse et la partie commença. N'étant pas initié à ce jeu, je n'y compris rien, sinon que sitôt le ballon lancé, c'étaient des courses folles, des bousculades effrénées, ne finissant qu'au signal de l'arbitre, pour recommencer la minute d'après.
Les engagements se suivaient toujours plus ardents et la foule se passionnait à la bataille. Comme il s'agissait de
stimuler l'ardeur des combattants par des cris et des chants, toutes les deux minutes, au pied des gradins, une espèce de colosse, armé d'un porte-voix, criait « Are vou ready ». La foule répondait «Yes ». Alors « Go » et des hurlements partaient, scandés et réglés par l'étrange chef d'orchestre, qui d'en bas battait la mesure avec ses poings fermés. Le cri de Columbia est ainsi :
Columbia !
Columbia !
Columbia !
De temps en temps un des joueurs tombait et restait étendu. On accourait le relever, un homme portant une grosse bouteille d'eau claire et une éponge lui aspergeait la figure ; s'il n'était pas trop démoli, il continuait la partie, sinon on l'emportait enroulé dans des couvertures, au milieu des applaudissements et des acclamations délirantes de la foule qui hurlait son nom ainsi :
Rah. Rah, Rah Armstrong !
Armstrong î A mis trôner !
Un autre joueur le remplaçait aussitôt et la partie continuait de plus belle.
Après deux heures de lutte, la victoire était à ^ale et je sortis du « stand » alors que tous les étudiants de Colum-
bia, graves et découverts, entonnaient solennellement à pleine voix la chanson de leur collège.
Dans des terrains vagues avoisinant le stand, des petits garçons dansaient autour de feux de joie, flambant en l'honneur de Yale.
Sur la route du retour, des gens réglaient leurs paris, et se bousculaient de nouveau dans les escaliers du subway ou à l'assaut des tramways.
Le même soir tous les grands restaurants étaient décorés des couleurs de l'Université gagnante. Les journaux remplissaient leurs colonnes des détails de la lutte et dans les music-halls, le cinématographe reproduisait les passes les plus sensationnelles.
Le Yachting. — Le Yachting a des fervents aussi nombreux que le golf. La situation topographique de New York au milieu des îles et des bras de mer, la profondeur de l'eau, la sûreté du mouillage, l'accès facile des berges, sont autant de conditions favorables au développement de ce sport, aussi est-ce par milliers qu'il faut compter les bateaux de plaisance, ancrés dans tous les recoins de la côte aux environs de la ville. Toutes les espèces de yachts à vapeur et à voile y sont représentées,depuis les steamers, grands comme des transatlantiques, jusqu'aux demi-tonneaux où deux hommes tiennent à peine, — troismâts et goélettes faits pour les longues croisières, yawls, cutters, shooners, cat-boats, sloops, ketchs, — bateaux de course fins et légers, — bateaux de promenade, plus solides et capables de tenir les fortes mers, — ils dansent les uns près des autres, nets et astiqués, portant des noms de femmes ou de déesses — Molly 0. — Fantana — Geisha — Nora — Narioch
— Doris, etc. Les premiers chantiers du monde sont ici. C'est à Brooklyn et à City Island qu'ont été construits les admirables bateaux, gagnants de cette coupe de l'Atlantique que jamais les Anglais ne purent décrocher.
Je me souviens toujours avec joie de longues promenades sur le Sound à la fin de l'automne, époque si charmante ici. Le doux soleil de novembre dorait les feuillages roux des arbres, sur les îles, devant lesquelles nous passions à belle allure, vent arrière. Le yacht était un bateau de course tout blanc, jaugeant une dizaine de tonneaux et de l'espèce dite bulb-keel. Ses voiles blanches et fines montaient haut dans le ciel, si bien disposées qu'elles ne perdaient pas le moindre souffle de vent. Les cuivres fourbis, les panneaux d'acajou reluisants, les coussins disposés dans le cock-pit — le tiffin-basket entr'ouvert, montrant les porcelaines blanches du thé, formaient un décor de vie luxueuse, libre et heureuse. Ah! l'exquise sensation de vitesse en même temps que de calme on éprouvait à courir ainsi sur l'eau bleue I
Un jour nous fûmes pris au retour par une forte brise de sud-ouest, nous soufflant dans le nez et nous forçant à louvoyer. Nous dûmes amener le flèche et changer de foc. Avec le vent et la mer que nous avions, il ne fallait pas songer à regagner New Rochelle, pour l'heure du déjeuner comme nous l'avions prévu. Alors, quelqu'un eut Fidée d'organiser un lunch à bord. Une fiole de whisky et quelques biscuits étant les seules provisions dont nous disposions, il s'agissait de nous ravitailler. Le bateau fut mis à l'abri dans une petite crique entre Sand's Point et Hemstead Bay, et le canot du bord nous ayant mis à terre, nous partîmes en quête de victuailles chacun de notre côté. Pour ma part, je trouvai
des huîtres et un fromage, mes compagnons rapportèrent du bouillon de poulet, des céleris, un mince pie, des sandwiches, des tomates, des pommes, et des bananes. Je me rappellerai longtemps la gravité avec laquelle notre ami M. portait tout l'ice-cream qu'il avait pu trouver, enveloppé dans un vieux journal.
Ce repas improvisé lut des plus joyeux., et c'est dans de pareilles occasions qnc l'on découvre tout ce qu'il y a de liberté, de spontanéité, de gaieté au fond du caractère américain d'apparence si froid et si fermé.
J'ai souvent rencontré, dans ces promenades, des yachts que menaient des femmes ou des jeunes filles; elles aident à la manœuvre comme de simples matelots, savent tous les termes marins, godillent comme des mousses, installent une voile comme les plus malins gabiers, et il n'est pas rare que des équipages féminins soient vainqueurs dans les régates. Leur assurance, leur sang-froid, leur habileté sont remarquables.
\ ce propos, un yachtsman me contait ceci : Un jour de courses il montait un petit cotre d'un tonneau, aidé par sa sœur et l'un de ses amis. Sous une rafale le bateau se coucha, et la jeune femme qui était à l'avant, manœuvrant l'écoute de
foc, tomba à l'eau, les deux hommes voulurent lofer et aller à son secours, mais elle leur cria de toutes ses forces : « Go on and win! Dont mind me, F 11 be pickedup, I am good for two hours. — Allez et gagnez, ne faites pas attention à moi, quelqu'un m'aidera, je suis bonne pour deux heures. »
Elle fut repêchée par la baleinière d'un steamyacht, tandis que les deux hommes continuant leur route arrivaient premiers.
Une autre histoire : Trois jeunes filles étaient invitées
par des jeunes gens à une sortie en mer; à l'heure dite elles arrivèrent en toilettes claires, jupes longues et larges chapeaux. Les garçons se moquèrent gentiment de ce costume peu pratique pour une telle expédition sur un si petit bateau; l'un d'eux leur montra même les dangers qu'elles courraient, au cas où elles tomberaient à l'eau ainsi vêtues. ^ exées, elles se regardèrent un moment, se firent un signe et là, tout à coup sous les yeux des jeunes hommes ahuris, sautèrent toutes les trois à l'eau, nagèrent quelque temps et remontèrent à bord, — vous pensez en quel état, — en demandant simplement : « Are we ail right now ? — Sommes-nous bien maintenant? »
Beaucoup de jeunes garçons ont fabriqué de leurs mains les embarcations qu'ils montent, ont dressé eux-mêmes les plans de la coque et de la voilure et jouent avec de vrais bateaux, à l'âge où chez nous on se risque à peine à lancer des navires joujoux sur le bassin des Tuileries.
Je connais des gamins de dix et douze ans, qui s'en vont toutes les semaines sur des knock-abouts (coquilles de noix avec un seul bout de voile) faire visite aux gardiens du phare de Execution, situé à io kilomètres en mer.
Les Environs. — L'amour du sport ou plus simplement le désir de vivre un peu à l'écart et fuir le tapage de la ville font nombreux les New Yorkers habitants des banlieues. Leurs affaires finies ils prennent le train et regagnent leurs homes à Pelham, New Rochelle, Larchmont, Rye, au bord du Sound; à Ardsley ou Yonkers sur l'Hudson, sur Long Island, sur Staten Island ou dans les petites villes de New Jersey.
Le matin à l'aller, le soir au retour, les longs wagons sont bondés d'hommes lisant des journaux ou plongés dans des
listes de chiffres. Des femmes aussi, encombrées de paquets, des garçons et des jeunes filles portant des livres de classe. Dans le train on se reconnaît, des groupes se forment, des conversations s'engagent. Le convoi passe des rivières sur des ponts bruyants, traverse des quartiers pauvres, des faubourgs peuplés d'usines et de terrains vagues pleins d'immondices et de détritus. De chaque côté de la voie courent indéfiniment la file des tableaux-réclames vantant toutes sortes de produits, toutes espèces de spectacles, puis ayant quitté les derniers faubourgs de la ville, on rencontre encore de grands cimetières, ombragés de beaux arbres et débarrassés de la quincaillerie des éternels regrets qui les rendent quelquefois odieux dans notre pays. Plus loin encore des promenades et des parcs publics, et, commençant à s'échelonner dans la verdure au milieu des futaies, des centaines de cottages bâtis à même le gazon, sans clôtures ou barrières quelconques, construits en bois sur des fondations de pierre ou de brique, surélevés de quelques marches et entourés d'une galerie couverte sous laquelle on se tient l'été. La flèche pointue d'une église de village dépasse quelquefois les arbres de la route.
Aux petites gares du chemin, voitures légères et automobiles attendent les voyageurs qui y grimpent lestement, prennent les rênes ou le volant de direction et filent à toute vitesse par les chemins.
Les environs de New York abondent en coins délicieux où les habitations juchées sur le haut des falaises, au bord du fleuve, ou bien au bord des criques profondes du Sound, s'élèvent au milieu de bouquets d'arbres magnifiques derrière lesquels s'aperçoivent des paysages immenses d'air et d'eau qu'animent les seules voiles blanches des yachts d'un charme extrême sur la douceur du ciel traversé de légères buées. Les portes et les fenêtres peintes de tons clairs, souvent de blanc crémeux ou de vert bleui, chantent doucement près de la couleur sombre des boiseries vernissées et des poignées et ornements de cuivre fourbi. Des fleurs, dans des pots bleus de Chine ou de majolique italienne, jettent leur note fraîche aux coins des vérandas; des allées soigneusement ratissées encadrent les pelouses de formes géométriques au gazon fraîchement tondu et mènent du chemin à l'entrée principale. Peu ou pas de jardins, seulement de place en place un massif de fleurs. Le luxe ne s'affiche point, tout est intime et discret, et cependant pour habiter ici il faut être sinon millionnaire, au moins sûr de gros revenus.
Ni murs, ni haies, ni clôtures d'aucune sorte, non plus que de persiennes ou de lourdes portes de chêne, ces maisons sont les moins closes du monde. Partout de larges glaces derrière lesquelles l'œil pénètre sur des intérieurs où brillent les claires faïences, les meubles luisants, les fraîches tentures, l'or des cadres, l'éclat des cristaux. De vieilles
dames aux joues rosées, en robes à volants, fichus de linon, tabliers de soie et bonnets de dentelle des aïeules, cousent auprès des fenêtres ; sous les vérandas des femmes jouent avec des bébés ou lisent des magazines. Des théories de jeunes filles passent au galop de leurs chevaux qu'elles montent à califourchon, des automobiles ronflantes emportent garçons graves et girls rieuses, de vieux messieurs à grosse moustache et lunettes d'or mènent leurs trotteurs du fond de leurs buggies aux hautes roues légères. Plus paisible s'en va le policeman, conduisant lui aussi le cabriolet qui lui sert à faire ses longues tournées. De temps à autre il saute de voiture, s'en va vers un arbre, ouvre une petite boîte qui y est accrochée et téléphone quelque part.
Tout est neuf, date de quinze ou vingt ans à peine, les vieilles demeures sont rares, aussi compte-t-on celles comme le manoir que la famille Yan Cortlandt construisit au xvmp siècle dans le Bronx, ou même comme le petit cottage qu'occupa vers le milieu du dernier siècle le poète Edgar Allen Poë.
Ces vieilles maisons dans le style colonial étaient charmantes avec leurs toits bordés de balustrades en bois et leurs colonnes blanches soutenant des chapiteaux légers; on s'en inspire en quelques endroits mais les cottages compliqués de toits pointus, d'ailes en retrait, de larges bow Avindows sont en majorité. Les architectes s'ingénient à varier la disposition du plan, à diversifier les aspects selon la nature du paysage, tirant des effets de la disposition des cheminées et des toits, compliquant l'arrangement des fenêtres, tirant parti de la pente du terrain pour différencier la hauteur des pièces des rez-de-chaussée et en rompre l'égale monotonie;
on a ainsi la surprise d'une suite de petites chambres basses et sombres délicatement garnies des légers meubles qu'inventèrent en Angleterre Sheraton et Chippendale — tables légères, chaises menues, canapés de poupées — pour arriver par quelques marches de chêne dans le vaste hall éclatant de lumière, orné de tapisseries des Flandres, de hauts bahuts hollandais, de crédences italiennes, de ferronneries allemandes. Le grand piano à queue tient un coin de la pièce. Sur les murs et sur les meubles sont disposés les tableaux, les cuivres, les porcelaines, les bronzes, les étoffes, les bibelots, les mille choses achetées au hasard des longs séjours en Europe ou des excursions autour du monde. Un large escalier coupé de paliers éclairés de baies en saillie, dans lesquelles des divans s'insèrent, mène aux chambres du premier étage.
Chambres lumineuses et aimables, dont le grand lit de cuivre tient le milieu, des meubles simples et élégants les garnissent, des estampes ou des peintures de bon goût les décorent, le téléphone est à la portée de la main et des livres traînent partout. Près de chaque bedroom, le cabinet de toilette resplendit du luxe de ses carreaux clairs, de sa baignoire de porcelaine, de son linge fin, de l'éclat des accessoires de nickel et d'argent.
Voici un décor, il en est mille autres. Durant la journée les femmes seules les animent, à moins qu'elles ne prennent à leur tour le train de New York « for shopping n ou pour aller aux matinées ou faire des visites. Bien souvent il ne reste dans la maison que les « maids » aux tabliers empesés, les « butlers » nègres en veste blanche, et les « nurses n surveillant les tout petits enfants qui se roulent sur les pe-
louses. Parfois, en promenade, à Larchmont ou à Rye, avec mon ami M.... nous entrions pour visiter des collections, dans des maisons dont il connaissait à peine les propriétaires absents, nous regardions tableaux, gravures, faïences ou livres tout à notre aise, puis nous partions sans que la maid ou le butler songeât à nous demander nos cartes ou simplement nos noms. J'étais bien choqué au début, mais j'étais obligé de m'en rapporter au tact de M... qui est un parfait gentleman, et j'ai su depuis que cela se faisait partout et tout le temps.
Quand M... connaissait particulièrement le maître de la maison, il lui téléphonait à son office de Broadway ou de Canal Street : « Hello, un tel, nous sommes chez vous, nous
— iQ1 —
regardons les aquarelles. — Enchanté, répondait l'autre. Voulez-vous que je vienne? — Non, inutile, dérangez pas.
— Ail right I alors ouvrez tel tiroir de tel meuble et vous trouverez un coffret dans lequel j'ai quelques camées qui pourront \ m ■! intéresser vos amis. — Good Bye. — Good
Bye. ))
Les New ^orkers ne diffèrent pas des autres citadins, quant au goût et au besoin qu'ils ont de la partie de campagne dominicale. Dès le samedi après midi des foules joyeuses courent à l'assaut des trains et des bateaux, hommes et femmes portent les même petites valises carrées, les « suit cases » qui sont bien caractérisques de ce pays, toutes bariolées d'étiquettes multicolores qu'y collèrent les portiers d'hôtels de tous les continents. Les kodacks sont par milliers. — Joueurs de golf, de tennis, de foot-ball, chasseurs, pêcheurs, yachtsmen partent équipés pour leur distraction favorite et tout le long du chemin ne parleront que de leur sport ou liront leurs journaux spéciaux. Bien rares, je crois, sont ceux qui vont aux champs pour simplement y flâner et tranquillement goûter la joie de se trouver dehors au grand air, dans la verdure au milieu de beaux paysages. Il faut encore aux Kniéricains lâchés dans la nature la même fièvre d'activité et de combat qui les anime les six autres jours.
Les propriétaires de grandes installations à nombreux domestiques, organisent ce jour-là des « week end crowds ». Ils invitent leurs amis du samedi au lundi chez eux. Ce
ne sont qne parties de tennis, de crosse et de golf, promenades à cheval, en coach, en buggv, en automobile, en yacht, on passe de l'une à l'autre sans interruption : tout est arrangé pour ne pas perdre une seule minute et toujours faire quelque chose; quand arrivent dix heures du soir, on meurt de fatigue.
J'ai le souvenir d'une fin de semaine passée à Greenwich chez un médecin fort connu et fort aimable.
champ de course voisin. La partie dura deux heures et demie et l'automobile qui nous avait amenés nous ramena juste à temps pour prendre un bain, changer de vêtements et descendre à table. Après le dîner qui fut très gai, des jeunes filles chantèrent, on causa un peu et vers 10 heures ceux qui ne jouaient pas au billard s'installèrent aux tables de bridge.
Le jeu ne se termina que fort tard dans la nuit et après l'absorption de nombreux whisky et soda. Le lendemain matin, nous étions tout de même six qui partions à huit heures pour une promenade en talïy ho et une partie de golf sur les links d'un autre club.
Le déjeuner d'une heure nous réunit tous à nouveau. A deux heures, des voitures nous emportaient, qui vers la campagne, qui vers un embarcadère où attendait le launch électrique. Jusqu'à la nuit tombante nous tirâmes des canards. Pris par le plaisir de la chasse nous ne nous apercevions ni de la
fuite du temps, ni de la bise glaciale de novembre qui bleuissait les faces et mordait les doigts. Le bateau nous débarqua près d'un hôtel où nous trouvâmes d'excellentes boissons chaudes. Il fallut téléphoner pour avoir l'automobile. Quelqu'un proposa de partir au-devant, et nous voilà arpentant la route pendant deux ou trois kilomètres. Le dîner fut moins bruyant que la veille, peut-être à cause de la fatigue des convives. Quant à moi, j'étais littéralement éreinté et il me fallut faire un effort pour rester éveillé jusqu'à 10 heures. J'avais à peine la force de me déshabiller. Mes compagnons résistaient mieux, ils avaient l'habitude et c'est leur façon à eux de se reposer.