Newton Defendu Contre un Faussaire Anglais
Achevant en ce moment la rédaction d'un volume intitulé Galilée^ les Droits de la science et la Méthode des sciences physiques y j'ai dû nécessairement m'occuper du grand débat qui s'agite devant l'Académie des sciences depuis le 15 jiiillet 1867, et qui, depuis cette date, tient tant de place dans les Comptes rendus des séances de cette Académie (1). En effet, un savant éminent, M. C. Chasles, membre de l'Académie des
(1) Voyez ma Note de quatre pages , insérée dans les Comptes rendus (n« du 9 décembre 1867). La Revue scientifique Les Mondes (n* du 19 décembre) s'est exprimée avec indignation et mépris contre cette défense de la mémoire de Newton et de la vérité historique. Elle appelle ma Note une lettre incroyable et dénuée de preuves. On ne peut pas tout dire en quatre pages. Suivant cette Revue , je feins d'ignorer que dans les autographes authentiques des plus grands écrivains il y a des fautes d'orthographe et des négligences de style, yignore beaucoup de choses, sans aucune feinte , et je pense qu'il en est de même de l'auteur de l'article. Hais je crois savoir que les fautes qu'on trouve dans les lettres autographes de nos grands écrivains ne ressemblent pas à la plupart âe celles que je relève en si grand nombre dans les lettres prétendues de Pascal, de Montesquieu et d'autres , surtout à la plupart de celles qui s'expliquent par la langue anglaise. Les hommes compétents en matière de langues et de littérature apprécieront. La même Revue, avec la même urbanité , me reproche mes rabâchages sur la cécité absolue de Galilée et sur d'autres détails biographiques. Ces fait3, qui condamnent les pièces apocryphes, vont être établis par des preuves authentiques, pour lesquelles l'espace m'avait manqué dans ma Note. Le public jugera.
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sciences, s'est déclaré possesseur de nombreuses pièces, dont il a publié quelque-unes dans les Comptes rendus, et qui, portant les signatures de Galilée, de Pascal, de Newton et d'autres personnages, contiennent des faits d'après lesquels 41 faudrait changer toute l'histoire des progrès de l'astronomie au XVIIe siècle et au commencement du XVIIIe. Avec une incontestable bonne foi et avec une de ces convictions profondes dont on revient difficilement, M. Chasles a soutenu et soutient encore l'authenticité de ces pièces, qui, si elles étaient vraies, ajouteraient à la gloire de Kepler et de Galilée, et surtout créeraient à Pascal une gloire toute nouvelle en astronomie, mais aux dépens de la gloire et de l'honneur de Newton, dont la mémoire serait flétrie de la manière la plus grave.
Dans l'intérêt de la vérité historique et de la justice, je vais prouver que ces pièces, qui s'appuient toutes réciproquement, parce qu'elles ont été faites pour cela, sont en contradiction flagrante avec des faits sûrement établis et avec des documents authentiques, et qu'elles ne trouvent aucun appui réel et solide en dehors de la collection à laquelle elles appartiennent. Mais d'abord je montrerai que quelques-unes des plus importantes parmi ces pièces présentent, dans leur rédaction même, des preuves de leur caractère apocryphe, et qu'elles offrent môme des indices de l'époque et du pays du faussaire.
Parmi les pièces de cette collection publiées jusqu'à ce jour dans la discussion pendante devant l'Académie des sciences, celles qui jouent le principal rôle, et sur lesquelles repose surtout l'accusation contre Newton, sont des lettres de Pascal, de Newton, de Boyle, d'Huyghens, de BouUiau, de Cassini, de Galilée, de Viviani, de Malebranche, de Montesquieu, de Louis XIV, de Jacques II. Toutes ces lettres sont en français. Dans les lettres attribuées à des étrangers, les fautes de français ne sont pas invraisemblables, et par conséquent il importe peu de les relever ici. De
la part de savants peu littérateurs, comme Boulliau et Càssini, quelques fautes de français pourraient ne pas excéder non plus les limites de la vraisemblance. De même, on pourrait ûe pas examiner trop sévèrement le langage de certaines notes prétendues de Pascal, publiées dans les Comptes rendus ; car, dans ces notes, que Pascal pourrait avoir écrites pour lui seul sans faire aucune attention à la correction du style, quelques fautes de français pourraient lui avoir échappé par mégarde. Mais ce qui prouve contre l'authenticité, ce sont les fautes qui se trouvent dans les originaux prétendus de lettres signées par Pascal, par Malebranche, par Montesquieu, et par Louis XIV, qui avait de bons secrétaires. Or, c'est précisément dans ces lettres que les fautes de français sont le plus fréquentes. Voici quelques-unes des fautes que j'ai remarquées dans les lettres, peu nombreuses et peu longues, qui ont été imprimées de juillet à novembre 1867 sous les noms de ces quatre grands personnages.
Dans une lettre prétendue de Pascal au sayant anglais Boyle (1), on lit cette phrase, dont il faut noter la fin : « J'ay pour le prouver un bon nombre d'observations de toutes sortes, dont personne n'a encore parlé et partant eu connoissance, tant sur l'attraction et de ses lois avec les phénomènes. » Le rédacteur malhabile a sans doute voulu dire : « tant sur le fait de l'attraction que sur ses lois d'accord avec les phénomènes. » Cette fin de phrase si baroque ne résulte pas d'une distraction; car les mêmes expressions, sauf une légère variante, se retrouvent dans une des notes prétendues de Pascal (2) : « A ce que j'ai dit touchant l'attraction et de ses lois avec les phénomènes, on dira peut-estre, etc. » Ce qu'on dira certainement ^ c'est que la lettre et la note sont évidemment de la même main, mais que cette main, si inhabile à manier la langue française^ n'est pas celle de l'auteur des Provinciales. Dans les notes prétendues de Pascal, il y a une expression malheureuse qui revient trop
(1) Comptes rendus y 12 août 1867, p. 267.
(2) Comptes rendus, 22 juillet 1867, p. 131.
souvent : le faux Pascal dit et répète (1) que des corp» sont en proie à des forces motrices. Jamais, dans ses écrits authentiques sur la mécanique et la physique (2), Pascal n'emploie cette mauvaise métaphore; il dit toujours que les corps sont poussés ou pressés par les forces. Le rédacteur des pièces apocryphes aime beaucoup le verbe initier pris dans le sens à'instruire, et trop souvent ce verbe lui porte malheur. Dans une lettre attribuée à l'Anglais Aubrey, on lit (3) : « Je luy demandai (à Newton) de qui il tenoit les premières notions de ces sciences et qui les lui avoit initiées. » Soit; un Anglais peut faire des fautes de français. Mais le rédacteur aurait dû se garder de mettre la même faute dans une lettre prétendue de Pascal à Fermât (4), où on lit cette phrase : « Ce fut Galilée qui le premier m'initia cette idée ; » et cette autre phrase : « Ce qui est un témoignage que ce n'est pas M. Descartes qui m'initia ces expériences, » L'Anglais Aubrey et le faux Pascal sont donc suspects d'avoir étiidié le français à la même école : sans donner encore à ce soupçon contre eux une forme plus précise, je puis bien dire, pour parler comme eux, qu'on leur avait mal initié la langue française. Quant au feux Montesquieu, pour parler comme lui, je devrais dire qull n'est pas mieux initié de la langue française; car il écrit à Jordan (5) : a Une idée nouvelle touchant la pesanteur, dont déjà il (Newton) avait été initié par Pascal. :» Mais laissons le faux Montesquieu, que nous retrouverons tout-à-l'heure. Le faux Pascal n'a pas été heureux, quand il a voulu se mettre en frais de beau style ; par exemple, quand, dans une lettre (6) datée de 1658, il dit à Newton que « feu Monsieur Descartes a agité le flambeau du génie dans
(1) Comptes rendus , 22 juillet 1867, deux fois dans la p. 131, et une fois dans la p. 134.
(2) De V équilibre des liqueurs. De la pesanteur de la masse de l'air^ etc.
(3) Comptes rendus ^ 12 août 1867, p. 264.
(4) Comptes rendus j 7 octobre 1867, p. 590.
(5) Comptes rendus , 1*2 août 1867, p. 268.
(6) Comptes rendus, 2 septembre 1867, p. 382.
l'abîme de la science. 9 A coup sûr. Descartes ne s'était pas attendu à être loué dans une lettre de Pascal en ce style ampoulé, dont l'enflure ferait tache même dans le pompeux Eloge de Descartes par Thomas. Mais voici, de la part du faussaire, un anachronisme de langage bien pire encore. Dans une autre lettre de la même année (1), Pascal montre à Newton, • dans le temple auguste de l'immortalité et de la gloire, Kepler et Galilée, rangés autour de l'autel de la vérité, pour raviver et former en une masse de lumière la première étincelle que Copernic jeta au milieu des ténèbres. » Ces expressions emphatiques et de mauvais goût ne peuvent pas avoir été écrites par Pascal en 1658, dans une lettre à Nevs1x)n âgé de 16 ans; mais elles avaient chance de plaire après 1770 : on y reconnaît l'imitation involontaire du style de Raynal dans Y Histoire phUoso^ phique des deux Indes, et du style de J.-B. Isoard, dit Delisle de Sales, dans la Philosophie de la nature. Ce temple de l'immortalité et de la gloire, cet autel de la vérité, sentent l'approche du culte de la déesse Raison et des sacrifices métaphoriques sur Vautel de la patrie. Pascal était habitué à d'autres temples et à d'autres autels ; en 1658, quatre ans avant sa mort, il était tout occupé, autant que la maladie pouvait le lui permettre, de son grand ouvrage projeté sur la religion chrétienne; il écrivait ses Pensées, qui certes ne sont pas de ce style. Dans ces mêmes lettres du faux Pascal, par un étrange contraste, ce n'est pas un style trop brillant qu'il faut reprocher à d'autres phrases voisines de celles qui viennent d'être citées, par exemple à cette phrase (2) : c Je suis content, écrit le faux Pascal au faux Newton, que les observations que je vous ai adressées vous aye fait plaisir. » Que les observations aye ! le mot aye écrit en trois lettres ! Par cette faute, et par beaucoup d'autres que nous allons voir, le malheureux faussaire nous laisse deviner à quelle nation il appartient.
(1) Comptes rendus , 2 septembre 1867 , p. 38^
(2) Môme page.
Pourquoi le faux Pascal écrit-il le mot aye à la troisième personne du pluriel comme s'il était à la première personne du singulier ? C'est parce qu'en anglais ces deux personnes sont pareilles •. il est content que faye, he is glad that I hâve ; je suis content qu'ils ayent, / am glad that they hâve. Il est vrai que le faussaire ne commet cette faute que lorsqu'on français ces deux personnes ne diffèrent pas pour la prononciation, et que même alors il ne la commet pas toujours; mais» elle lui a échappé par distraction, parce qu'il est Anglais. Une distraction semblable se rencontre dans un autre produit de la même fabrique, dans les six lignes qui ont été publiées d'une lettre prétendue de Malebranche à l'abbé de Polignac (1) ; on y lit : < Nous en avons des preuves que je puis communiquer ; par exemple, des lettres en assez bon nombre, prineipalement celles de Galilée à Pascal, qui démontre que dès lors cette règle estoit déjà connue. » Les preuves, les lettres démontre ! Le verbe démontre, à la troisième personne du pluriel, est écrit comme à la première personne du singulier, parce qu'en anglais il n'y a pas de différence : Je démontre^ I demonstrate ; les lettres défmontrentj the letters demonstrate. Ce n'est donc pas Malebranche, mais le faussaire anglais, qui cite ici les lettres prétendues de Galilée à Pascal. Belle autorité en faveur de ces lettres ! L'on y trouve d'ailleurs une faute semblable ; car le
faux Galilée écrit à Pascal (2) : Vos nouvelles observations
me tesmoigne que , etc. » Le verbe témoigne est écrit
comme à la première personne du singulier, de même qu'en anglais : « your nev\r observations testify me that...., etc. » M. Chasles ne nous a donné que six lignes du faux Malebranche. Passons au faux Montesquieu, qui est plus évidemment anglais. Dans une de ses lettres (3), dont le destinataire n'est pas nommé, on lit : c Nev^on était un grand observateur de
(1) Comptes rendus, 7 octobre 1867, p. 592.
(2) Comptes rendus, 18 novembre 1867, p. 833.
(3) Comptes rendus y 12 août 1867, p. 269.
toutes choses. Aussi prenoit-il notes de tout ce qui lui présentoit quelque intérest pour connaissances humaines. » C'est là une phrase anglaise forcée avec des mots français. Ma première remarque portera, non pas sur une faute de langage, mais sur une petite maladresse. Pour dissimuler son origine anglaise, au lieu d'écrire : « Newton étoit un grand observateur de toutes choses », le rédacteur aurait dû écrire plutôt, sans l'article indéfini un : « Newton était grand observateur de toutes choses ». Mais il a cru que cet article était nécessaire en français, comme il l'est en anglais : « Newton was a great observator of ail things. » Mes autres remarques portent sur des fautes graves. En français, on dit : prendre note, au singulier ; le rédacteur a mis le mot notes au pluriel, parce qu'ainsi le veut la langue anglaise : « il prenoit note, he took notes, » Dans les mots pour connaissances humaines, il a supprimé mal à propos l'article défini les , parce qu'on dit en anglais sans article ; for human knowledge. Dans une lettre prétendue de Montesquieu au chevalier de Jaucourt (1), on lit : « Ils (Newton et Pascal) entretinrent ces relations pendant quelques années, c'est-à-dire jwsgu'en fin de la» vie de Pascal. » Ce n'est pas le vrai Montesquieu qui a pu s'exprimer ainsi. Le rédacteur a supprimé l'article, comme en anglais : « jusqu'à la fin y till end. » Il a mis la préposition en pour la préposition à, parce qu'il a supposé qu'en français on devait dire : «jusqu'en fin de la vie de Pascal,» comme on aurait dit : « jusqu'en 1662. » En anglais, jusqu'en et jusqu'à se rendent par \e même moi till. Rappelons-nous que le même Montesquieu, le faux Montesquieu dit : « initier quelqu'un d'une idée. » En un mot, il ne sait pas le français. Arrivons aux lettres de Louis XIV. Dans une lettre prétendue de Louis XIV à Jacques II (2), après certaines observations concernant l'affaire de Newton et de Pascal, nous lisons : « Vous m'excuserez, je vous prie, de m'étre permis telles observations, » Un Français de la seconde moitié du
(1) Comptes rendus , p. 268.
(2) Comptes rendw. 28 octobre 1867, p. 688.
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XVII« siècle aurait dit : « de telles observations ; » mais en anglais Tarticle indéfini de doit disparaître, et l'on dit : « such ohservations, » Il paraît donc que dans cette affaire de Pascal et de Newton Louis XIV avait pris pour secrétaire un Anglais. Ce secrétaire savait trop peu le français ; car, au nom de Louis XIV, il écrit à Jacques II dans la même lettre : « Vous sçavez trop bien quels sont les devoirs du souverain, pour ne pas m' excuser cette observation. » Il a voulu dire : « me pardonner cette observation. » Mais, comme il ne sait pas bien le français, il a employé des mots qui en français signifieraient : « me présenter des excuses pour cette observation; » il a fait un contre-sens. Dans une lettre de Louis XIV à l'astronome Boulliau (I), le maladroit secrétaire écrit : « On fait mesme courir certains bruits à ce sujet, dontie serais bien aise d'éclaircir. » Un Français aurait écrit : de m'éclairdr. Notre Anglais a cru qu'ici le verbe actif éclaircir pouvait prendre le sens neutre, comme le verbe actif anglais clear^ éclaircir, prend le sens neutre dans une autre locution ; en effet, pour dire : « le temps commence à s* éclaircir , » on dit en anglais : «il commence k éclaircir, iiheginsto clear y> ou bien nio clearup. » De plus, le malheureux secrétaire s'imagine que, puisqu'en français on dit bien : « je ne sais d'où j'en suis », on doit dire de même : « je sais d*où m'en tenir. » Il écrit dans une lettre de Louis XIV à Huyghens (2) : « Je sçay maintenant d*oû m'en tenir là-dessus. » Nous savons maintenant à quoi nous en tenir sur l'authenticité des lettres dePascal, de Malebranche, de Montesquieu, de Louis XIV, écrites en un pareil langage : elles sont l'œuvre d'un faussaire, qui savait mal le français et qui employait en français des locutions anglaises. J'aurais d'autres fautes à citer dans les lettres attribuées à ces quatre personnages ; mais celles-là suffisent. Elles me paraissent trahir une même main, la main d'un Anglais, et certaines phrases prêtées à Pascal me paraissent prouver que cette main est d'une époque voisine de 1770 ou de 1780.
(1) Comptes rendus, p. 685.
(2) Comptes rendus, p. 687.
Les lettres du Français Ismaêl Boulliau et de Jean-Dominique Cassini, Italien naturalisé Français, de même que ies lettres françaises attribuées à des étrangers, renferment aussi quelques fautes, mais plus rares et différentes. J'y soupçonne la main d'un collaborateur, qui est Anglais aussi, mais qui le laisse moins voir. Le faux Boulliau (1), dans une lettre postérieure à une autre lettre datée de 1670, parle à Flamsteed de chiffres que ce dernier lui aurait envoyés « touchant les distances des planètes entre elles et grosseurs. » En français, on devrait dire : « et leurs grosseurs »; mais en anglais on peutsous-entendre l'adjectif possessif et dire : « about the distances of the ][^anets from each other and hignesses. o C'est dope bien encore à un Anglais que nous avons affaire. Dans la même lettre, le faux Boulliau parle à Flamsteed de calculs faits par lui-même et 'par Pa^al, « d'après la donnée que lui en avoit fait Galilée. » Faire à quelqu'un une donnée de calculs ! La donnée que Galilée avait fait ! Ce langage barbare ne peut pas être d'un Français lettré de la fin du XVIIe siècle. Quant au défaut d'accord du participe, cette faute, qui vient d'échapper une fois au faux Boulliau, est répétée souvent parle faux Cassini. Par exemple (2), il écrit à Boulliau : « Mes calculs se sont trouvé juste ou à peu près avec les vôtres. » Trouvé au singulier ! Il écrit à Flamsteed, sur ces mêmes calculs : « Le sçavant Père Boulliau les a aussi reconnu. » Recormu au singulier! Il écrit à Newton, toujours sur les mêmes calculs : « Est-ce luy (Boulliau) qui le premier les a fait 9 » Fait au singulier I Toutes ces fautes seraient aussi des fautes en italien ; mais en anglais le participe est invariable : le faux Cassini est bien suspect d'être Anglais, comme le fatix Boulliau et les autres calomniateurs de Newton.
Pourtant c'est encore dans les lettres françaises attribuées à des Anglais, à des Hollandais, à des Italiens, que les fautes de français sont le moins fréquentes. Ces lettres sont-elles authen-
(1) Comptes rendus , 18 novembre 1867, p. 837. (3) Comptes rendus , p. 837.
tiques? Non ; car leur contenu prouve, comme nous le verrons, qu'elles sont complices des lettres fausses. J'incline à croire quelles ont été rédigées par un collaborateur ou des collaborateurs qui se sont trouvés être moins maladroits que le faussaire principal, assez confiant en lui-même pour avoir entrepris d'imiter le style de Pascal, de Malebranche et de Montesquieu.
Ainsi, en Angleterre, au siècle dernier, sous les noms de divers personnages du XVIIe siècle et du XVIIIe,on a fabriqué une collection de pièces fausses conspirant à calomnier Newton au profit de Pascal. Trois ou quatre des lettres prétendues de Pascal et de Newton, si elles avaient pu passer pour authentiques, auraient su£Q pour constituer toute Ja calomnie. Mais, d'une part, elles se seraient vendues moins cher que toute une collection de pièces concordantes ; d'autre part, si elles avaient été isolées, elles n'auraient fait illusion à personne contre • des faits bien établis. C'est [^pourquoi, en faveur des lettres du faux Pascal et du faux Newton, le faussaire a créé de faux témoignages, ceux du faux Huyghens, du faux Montesquieu, du faux Louis XrV, etc. Mais tous ces témoignages ne valent pas plus qu'un seul; car, sous différents noms, c'est toujours le faussaire qui appuie son mensonge par ces dépositions multiples, qu'il a préparées de longue main pour répondre aux objections que ce mensonge devait exciter. Il a eu soin de faire ces dépositions d'accord entre elles; mais nous verrons qu'elles sont en désaccord flagrant avec les documents authentiques.
Maintenant nous allons prendre à partie quelques-uns des témoins, et nous allons convaincre de fausseté leurs dépositions, non plus par leur rédaction et leur langage, mais par leur contenu même.
Dans la collection qu'il possède, M. Ghasles signale (1) de nombreuses lettres de Galilée à Pascal ; il y signale (2) 600 pièces
(1) Comptes rendus , 7 octobre 1867 , p. 587-590. (•2) Comptes rendus, 28 octobre 1867, p. 690-692.
de divers auteurs et notamment de Galilée sur la personne et les écrits de Copernic, 210 autres pièces de la main de Galilée, et 122 pièces, tant lettres que notes, dans lesquelles se trouve une correspondance de Galilée et du Père Mersenne. Cinq des lettres de Galilée à Pascal ont été insérées dans les Comptes rendus (1) par M. Chasles, qui de plus a extrait de l'ensemble des lettres de Galilée à Pascal (2) certains faits que nous discuterons toutrà-rheure. A l'appui de ces faits et des lettres qui les contiennent, il a publié (3) cinq lettres de Viviani , tirées de la même collection. Nous allons examiner ces dix lettres et les confronter avec les œuvres du vrai Galilée et du vrai Viviani et avec d'autres documents authentiques.
Le Viviani de la collection de M. Chasles écrit à Boulliau (4) qu'à l'époque où il entra chez Galilée, vers l'an 1638, la vue de ce savant commençait déjà à faiblir, mais qu'il ne perdit la vue qu'en 1641, l'année avant sa mort. Il dit la même chose en d'autres termes, dans une lettre à Pascal du 10 février 1642. De même, dans ses lettres françaises à Pascal du 2 janvier, du 20 mai, du 7 juin, du 2 septembre et du 2 novembre 1641, Galilée se plaint de V affaiblissement de ses yeux et de la peine qu'il éprouve à écrire. Au contraire, le vrai Viviani, qui n'a pas quitté Galilée pendant les trente derniers mois de sa vie (5), par conséquent depuis le mois de juillet 1639, déclare, dans sa Vie de Galilée (6), que vers l'âge de 74 ans, par conséquent vers le commencement de 1638, Galilée, atteint d'une fluxion sur les yeux, avait perdu la vue totalement (affattoj en quelques mois (dopo alcuni mesi). Galilée lui-même va nous préciser les dates. Il nous apprend qu'au commencement
(1) Comptes rendus y 7 octobre 1867, p. 588-589, et 18 novembre, p. 833-835.
(2) 7 octobre 1867, p. 589-590.
(3) Comptes reiidus^ 18 novembre 1867, p. 831-833.
(4) Comptes rendtis ^ 18 novembre, p. 833.
(5) Œuvres de Galilée, ëditioQ de H. Albôri, t. 15, p. 360,
de juin 1637, à la suite d'un travail excessif, il était atteint d'une fluxion des yeux avec larmes continuelles et abondantes. Dès le 6 juin 1637, il écrit à son ami dévoué^ Tavocat parisien Diodati, qu'il ne voit presque plus. Dès le 4 juillet 1637, il écrit à ce même ami qu'il a perdu entièrement la vue de l'œil droit et que l'œil gauche ne lui rend plus aucun service utile. Le / 5 novembre 1637, il écrit à Fra Micanzio qu'il'est sur le point de perdre entièrement son second œil, comme le premier, et que pour lui la cécité totale est imminente. Le 2 janvier 1638, il écrit à Diodati que depuis un mois, par conséquent depuis le commencement de décembre 1637, il est entièrement et irrépc^ rablement aveugle [irreparabilmente del tutto cieco) (1). Galilée, séquestré à Arcetri depuis 1633, ayant demandé là permission d'aller se faire soigner à Florence, l'inquisiteur de Florence, dans un rapport du 13 février 1638, dit qu'il vient de visiter Galilée à l'improviste avec un médecin qui a toute sa confiance et qui n'est pas celui du malade, ce Je l'ai trouvé, dit-il, totalement privé de la vue et tout-à-fait aveugle, » Il ajoute qu'à cause du grand âge du malade, le médecin considère le mal comme à peu près incurable. Dans un second rapport du 10 mars 1638, l'inquisiteur constate de nouveau la cécité totale de Galilée. La permission de se faire soigner à Florence est accordée à Galilée, non à cause de sa cécité incu» rable, mais à cause de ses autres indispositions très-graves* Dans un troisième rapport, qui ne concerne plus la santé de Galilée, mais une visite qu'il a reçue, l'inquisiteur répète incidemment , le 23 juillet 1638 , que Galilée est totalement aveugle (2). Le 7 août 1638, Galilée écrit à Diodati que sa cécité est accompagnée d'une inflammation des yeux. Le 15 janvier 1639, dans une lettre à un anonyme, il dit qu'une cécité totale V afflige perpétuellement. Le 3 septembre 1639, dans une lettre
(1) T. 7, p. 161, 180, 203, 207. Comparez 1. 10, p. 212, 216, 217, 218, 228, 238-239, 245, 248-251, 255, 256, 261, 272, 278.
au duc de Parme , il se plaint de cette cécité complète. Le 30 décembre 1639, dans une lettre à Ismaêl Boulliau, il se dit plongé dans des ténèbres perpétuelles. Le 16 avril 1640, dans une lettre à son disciple et ami le plus cher, au P. Gastelli, il déplore Vinfortune de sa cécité. Il s'en plaint également dans une lettre du même mois au prince Léopold de Toscane (1). Viviani, qui n'a pas quitté Galilée depuis juillet 1639 et qui dit qu'il avait perdu entièrement la vue dès 1638, ne dit pas qu'il l'ait jamais recouvrée, même partiellement. Au "contraire, il dit que Galilée, revenu de Florence à sa villa d'Arcetri après 1638, y reçut plusieurs fois , pendant ' les derniers temps de sa vie, des visites du grand-duc de Toscane et des princes de sa famille, qui venaient consoler le savant a dans les angoisses de son âme et dans sa cécité digne de compassion (2). jd Galilée en parle moins dans ses dernières lettres, parce que c'était un &it que tout le monde connaissait et auquel il s'était habitué lui-même ; mais nous allons voir qu'il continuait d'en constater les conséqîiences.
Jusqu'à quel point cette cécité était-elle complète ? Galilée va nous le dire lui-même. Dans sa lettre du 1er janvier 1638 à Ismaêl BouUiau, il déclare qu'il ne voit pas plus les yeux ouverts que les yeux fermés. Dans sa lettre du lendemain à Diodati, il dit que désormais pour lui Vunivers se réduit à V espace occupé par sa personne (3).
Ses expressions ne sont pas moins précises sur les conséquences de sa cécité. Il est vrai que, dans quelques-unes des lettres qu'il dicte, il dit encore quelquefois par habitude, ou plutôt par abréviation : € j'ai lu, j'ai écrit. » Mais^ dans d'autres lettres, il explique le sens de ces expressions. Par exemple, dans deux lettres du 6 juin 1637, il dit à Diodati et à Realio qu'il lity
(1) T. 7, p. 214, 226, 237, 245, 260, 26X. Comparez t. 10, p. 318, 372, 375, 415.
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mais par les yeux d'autrui, qu'il écrite mais par la mam d'autrui. Il répète la même chose dans ses lettres du 5 novembre 1637 à Diodati, du 13 mars 1640 au prince Léopold de Toscane, du 19 mars 1640 à Spinola, d'avril 1640 au prince Léopold de Toscane, et du 15 septembre de la même année à Fortunio Liceti (1). Il se fait lire les lettres et les ouvrages qu'il reçoit : l'ouïe, dit-il, remplace pour lui la vue ; mais il est arrêté par les figures géométriques, qu'il ne peut pas voir et que les lecteurs ont peine à lui expliquer par la parole, comme il le dit à Boulliau dans une lettre du l^r janvier 1638 et à Diodati dans ses lettres des 11 et 30 décembre 1639 (2). Dans ses lettres du 27 octobre 1640 à Liceti et du 6 avril 1641 à Alessandra Bocchineri, comme dans d'autres lettres déjà citées, il dit qu'il s'est fait lire les lettres auxquelles il répond (3) . Dans sa lettre du 20 novembre 1637 à Fra Micanzio, il dit qu'il est incapable d'écrire une seule ligne (4). En effet, dans les lettres et manuscrits de Galilée conservés à Florence, il n'y a pas une ligne écrite de sa main depuis le milieu de 1637. La signature de Galilée, comme M. Govi l'a attesté à l'Académie des sciences, ne se trouve qu'au bas de deux lettres postérieures à cette époque, et c'est bien la signature d'un aveugle.
De janvier à juin 1638, par l'intermédiaire de Borghi , le célèbre médecin romain Trullio envoya à Galilée des consultations, sans l'avoir vu ; il crut d'abord à l'existence de cataractes; mais il se trompait et le mal resta incurable. Une dernière consultation de Trullio, du 18 janvier 1639, ne concerne plus la cécité de Galilée, mais ses autres infirmités (5).
Galilée ne s'était point fait illusion. Dans ses lettres du 24 octobre 1637 au P. Castelli et du 2 novembre 1637 à Fra Mican-
(3) T. 7, p. 161, 163, 205-206, 255, 257, 261, 344, 364, etc,
zio (4), il dit déjà qu'il a cédé ses verres de télescope , parce qu'il sait qu'il ne pourra plus jamais s'en servir, et qu'il en a gardé un seul , celui avec lequel il a fait autrefois ses grandes découvertes, parce qu'il veut le laisser comme souvenir au grand duc de Toscane. Nous venons de voir que, le 2 janvier 1638, comme le 45 janvier 1639 , et comme le 30 décembre 1639 , il se dit perpétuellement et irréparablement aveugle. Cependant , le 13 février 1638, il exprimait à l'inquisiteur l'espoir de se faire guérir de sa cécité à Florence (2) ; mais c'était pour obtenir la permission de s'y faire traiisporter. Nous avons vu que le médecin amené par l'inquisiteur écarta ce motif; mais les autres maladies de Galilée motivèrent la permission.
En ce qui concerne la vue, Galilée n'avait plus rien à perdre depuis le mois de décembre 1637. Cependant une lettre de Fra Micanzio à Galilée du 6 avril 1641 montre que Galilée lui avait mandé que sa maladie des yeux et ses insomnies allaient plutôt en augmentant. C'est qu'outre la cécité, Galilée souffrait beaucoup d'une inflammation des paupières, dont il se plaignait, comme nous l'avons vu, dans une lettre du 7 août 1638. Viviani, qui resta constamment près de lui depuis juillet 1639 jusqu'au 8 janvier 1642, date de sa mort, nous atteste expressément la persistance de cette inflammation et les douleurs intolérables qu'elle lui causait (3).
Concluons. Cette histoire incontestable de la cécité de Galilée prouve que le Galilée qui, le 2 janvier, le 20 mai, le 7 juin, le 2 septembre et le 2 novembre 1641, dit dans des lettres à Pascal qu'il a de la peine à écrire, parce qu'il a les yeux fatigués, ne peut pas être le vrai Galilée, entièrement aveugle depuis le commencement de décembre 1637 et incapable d'écrire luimême une lettre, et que de même le Viviani qui écrit à Boulliau et à Pascal que Galilée avait seulement un aflaiblissement de la
vue en 1638 et qu'il n'est devenu aveugle que vers la fin de 1641, ne peut pas être le vrai Viviani, qui affirme que dès 1638 la cécité de Galilée était complète. Le vrai Viviani, le vrai Galilée et l'inquisiteur de Florence s'accordent à dire la vérité, tandis que le faiix Galilée et le faux Viviani s'accordent dans un même mensonge, parce qii'ils sont sous deux masques un même faussaire. Il fallait bien prolonger au faux Galilée l'usage de la vue, pour lui donner le temps de foire ce merveilleux ensemble de nouvelles observations astronomiques transmises, dit-on, par lui à Pascal. •
Passons à un autre point. Galilée avait été séquestré à Arcetri depuis le 16 décembre 1633 jusqu'au 9 mars 1638. Du 9 mars 1638 à la fin de l'année, il fut séquestré tantôt à Arcetri, tantôt à Florence, où il avait obtenu la permission d'aller temporairement, pour suivre un traitement médical. Avant le 15 janvier 1639, il revint de Florence à sa villa d' Arcetri, pour n'en plus sortir. Le vrai Viviani dit que pendant les dernières années de sa vie Galilée aveugle reçut à cette villa des visites du grand-duc et des membres de sa famille (1). Les lettres dictées par Galilée entre le 9 mars 1638 et la fin de cette même année sont datées les unes d' Arcetri, les autres de Florence ; mais toutes ses lettres postérieures, depuis le commencement de 1639 jusqu'à sa mort, sont datées d' Arcetri. Une lettre envoyée par Galilée à Rome, à Gassiano dal Pozzo, le 20 janvier 1641, est datée ainsi (2) : en Delà villa <V Arcetri, ma prison conti-nuée et mon (lieu d') eodl hors de la ville (de Florence.) » Ainsi, Galilée n'avait plus la permission de retourner à Florence. Invité par Alessandra Bocchineri, femme de Buonamici, à aller les voir à Prato^ où ils demeurent, à quatre lieues de Florence, il lui répond, par une lettre du 6 avril 1641 , qu'elle oublie qu'il est prisonnier à Arcetri (3) .
(1) Œuvres de Galilée, t. 15, p. 371.
(2) Œuvres de Galilée, t. 7, p. 351, note.
(3) Œuvres de Galilée, t. 7, p. 364,
Tels senties £sdts certains. Au contraire^ les lettres françaises du faux Galilée, du 20 mai et du 7 juin 1641 , sont datées de Florence; les trois autres ne portent aucune indication de lieu. Le faussaire ignorait trop la biographie de Galilée.
Enfin, remarquons que les lettres prétendues de Galilée sont en français, comme les lettres prétendues de Viviani. Au contraire, parmi les nombreuses lettres authentiques de Galilée, dont beaucoup sont adressées à des Français, à des Allemands, à des Hollandais, à des Espagnols, à un roi de Pologne, il n'y en a pas une qui ne soit pas en italien ou en latin : c'est toujours en italien que dans sa correspondance authentique Galilée écrit à des Français, à Beaugrand, à BoulUau, à Carcâvi, à l'avocat parisien Diodati, au comte de Noailles, à Peiresc. On nous oppose, il est vrai, Viviani, qui assure, dit-on (1), que Galilée écrivait volontiers en français. Mais quel est ce Viviani ? Est-ce l'auteur de la Vie de Galilée ? Non (2) ; c'est le Viviani de la collection des pièces apocryphes, celui qui dit que Galilée ne perdit la vue qu'en 1641, tandis que le vrai Viviani déclare qu'il l'avait perdue tout-à-fait dès 1638. Il est naturel que le faux Galilée, le faux Viviani et tous leurs complices, n'étant qu'un seul faussaire sous plusieurs masques et tout au plus avec quelques collaborateurs sous ses ordres, soient toujours d'accord ensemble. Mais, entre eux et les personnages dont ils usurpent les noms, l'accord n'est pas possible, quoi qu'on fasse ou qu'on dise pour les accorder.
Nous avons convaincu de fausseté par leur langage et leur style quelques-unes des pièces principales qui contiennent la calomnie contre Newton, et nous avons pris de même en défaut/ par quelques erreurs manifestes de leur contenu en dehors de
(1) Comptes rendus, 18 novembre 1867.
(2) Il n'en dit rien à l'endroit où il parle des connaissances littéraires de Galilée (Œuvres de Galilée, t. 15, p. 366}.
la calomnie, quelques-unes des pièces qui viennent l'appuyer. Maintenant que nous savons, à n'en pouvoir douter, qu'au siècle dernier ces pièces fausses ont été fabriquées pour attaquer la mémoire de Newton, nous pouvons aborder de front la calomnie même, et prouver la fausseté de toutes les pièces accusatrices ensemble, par la fausseté de cette partie principale de leur contenu.
40 Suivant les pièces apocryphes et suivant M. Chasles, qui a eu le malheur de les croire, Kepler étant mort le i5 novembre 1630 à Ratisbonne, sa veuve, c'est-à-dire sa seconde femme, Suzanne Reutlinger, fille d'un artisan, aurait cédé à Descartes, alors retiré en Hollande, une partie des manuscrits astronomiques de son mari ; une autre partie de ces manuscrits aurait passé à Galilée, qui se serait empressé de s'en dessaisir en faveur de Pascal, et Pascal en aurait communiqué le contenu à Newton.
Mais les tristes confidences adressées de Venise à Galilée le 6 février 1638 par Ludwig Kepler (1), seul fils alors survivant du célèbre Johann Kepler, prouvent que les manuscrits de ce dernier n'avaient point passé à sa veuve, qui mourut à Francfort-sur-le-Mein en 1636. Laissés par Kepler aux enfants de son premier mariage avec Barbara Mûller, les manuscrits furent déposés chez une fille de Kepler, mariée à l'astronome Bartsch, qu'elle perdit peu de temps après avoir perdu son père : elle était obligée de cacher ces manuscrits chez elle, à Lauban, en Lusace, à l'insu de tout le monde, pour les garder à son frère et les soustraire à la rapacité du P. Scheiner et de l'Empereur d'Allemagne, qui, non content du rôle de débiteur récalcitrant envers la succession de Kepler pour 13,000 florins de traitement arriéré, voulait spolier encore de cet autre héritage le fils de l'illustre et malheureux astronome impérial. En 1637, effrayé par des perquisitions faites chez sa sœur, Ludwig Kepler, avant de qidtter l'Allemagne, avait retiré de chez elle les manuscrits
(1) Œuvres de Galilée, éd. de M. Albèri, t. ^0, p, 965-269,
de son père intacts, et les avait portés dans une autre cachette plus sûre et connue de lui seul. Il priait Galilée, ancien ami de son père, d'implorer pour lui lassistance du grand -duc de Toscane, de qui il voudrait obtenir les fonds nécessaires pour aller chercher secrètement les manuscrits là où il les avait mis , les apporter en Italie , les y pubUer et achever à Padoue ses études de médecine. En ce <{U\ concerne les manuscrits de Kepler, ce projet ne s'accomplit pas. Après avoir passé par diverses mains, notamment par celles d'Hevelius, ces manuscrits ont été acquis par la bibliothèque de Saint-Pétersbourg, comme on peut le voir dans la Bibliographie astronomique de Lalande (1). Ainsi, ni Descartes , ni Galilée , n'ont pu en avoir chacun une portion, et, en effet, il n'y a nulles traces de ces manuscrits de Kepler dans les œuvres authentiques de ces deux savants et dans leur correspondance.
2» Suivant les pièces apocryphes, Galilée aurait découvert en astronomie bien des choses qu'il ignorait jusqu'à l'époque de sa condamnation, comme le prouve l'ouvrage astronomique qui la motiva. Ce serait donc depuis le commencement de sa séquestration à Arcetri, depuis sa soixante-dixième année, qu'il aurait découvert un satellite de Saturne, qu'il aurait fait beaucoup de nouvelles observations astronomiques d'une grande précision, et qu'il aurait trouvé théoriquement que, pour que des aires égales soient décrites en des temps égaux par les rayons vecteurs des orbites elliptiques suivant la seconde loi de Kepler, l'attraction doit être en raison inverse des carrés des distances ; il aurait transmis à Pascal cette vue théorique, avec ses observations astronomiques et avec les observations manuscrites de Kepler; ainsi réunies ensemble entre les mains de Pascal, ces observations auraient égalé en étendue et en exactitude celles dont Newton s'est servi en d725 dans la troisième édition de ses Principes mailtématiques de la philosophie naturelle.
Mais tout cela est inadmissible. La correspondance de Galilée
et de ses amis, depuis sa condamnation jusqu'à samort^ nous met dans la confidence de ses travaux, dirigés alors principalement vers la mécanique. Quatre ans après sa condamnation, il était aveugle. Ses lettres et d'autres documents nous le montrent occupé, avant et depuis la perte de la vue, à sauver de l'oubli toutes ses découvertes, à réunir, à Compléter, à préparer pour la publicité tous ses écrits inédits sur l'astronomie, la physique, la mécanique, avec l'aide des PP. Renieri et Castelli, de Dino Péri, de Viviani et de Torricelli. Nous avons son' grand travail sur les satellites de Jupiter, fondé sur ses observations antérieures à 1620, et complété avant et depuis sa mort par le P. Renieri (1). Les amis de Galilée , par exemple le moine vénitien Fra Micanzio , dans ses lettres du 4 décembre 1638 et du 19 février 1639, et Baliani, dans sa lettre du 9 septembre 1639, lui expriment leurs regrets pour les belles observations que, s'il n'avait pas été aveugle , il aurait pu faire avec le télescope perfectionné de Fontana. Dans une lettre du 15 janvier 1639, Galilée dit qu'étant aveugle, il est malheureusement incapable, non seulement d'observer Saturne avec le nouveau télescope, mais même de voir la figure qu'on a tracée d'une observation récente de cette planète ; mais que les observations faites par ses amis avec le télescope de Fontana n'ont rien ajouté à celles qu'il a publiées lui-même en 1613 dans ses Lettres sur les taches solaires. Voilà bien un démenti donné par Galilée lui-même aux lettres apocryphes qui lui attribuent la découverte d'un satellite de Saturne. Le 4 août 1640, le P. Castelli écrit à Galilée qu'il a observé avec soin les satellites de Jupiter, mais surtout une phase de Saturne, qui, observée autrefois par Galilée, n'avait pas reparu depuis bien des années. Le 28 août 1640, seize mois avant de mourir, Galilée répond au P. Castelli qu'il n*a pas pu voir Saturne depuis trois ans (évidemment à cause de sa cécité , déjà presque complète , comme nous l'avons vu , dès le mois de juillet 1637), mais qu'il a été tenu au courant des phases de Saturne
(1) Œuvres , éd. de M. Albèri , t. 5. ^
par les observations de ses amis: il fait l'énumération de ces phases , observées par lui autrefois ; il répète au P. Gaslelli uiie prédiction qu'il avait déjà faite , et d'après laquelle on devait trouver un jour les périodes qui ramènent ces apparences si diverses de Saturne vu au télescope (1). Ces apparences sont celles qui résultent des positions diverses de l'anneau de Saturne par rapport à la Terre. Dans tout cela, il n'y a trace ni de satellites de Saturne, ni d'observations pareilles à celles que Newton employait en 1725, ni de la loi de l'attraction universelle déduite des lois de Kepler. Galilée aurait donc caché à ses collaborateurs et amis, qui l'entouraient, toutes ces précieuses découvertes astronomiques; il les aurait envoyées secrètement en France, non pour être publiées, mais pour être connues d'un seul homme I Et cet homme n'aurait pas été un de ses correspondants connus, par exemple, l'astronome Boulliau ou Gas-
• sendi, tous deux coperniciens comme lui , mais Pascal , qui n'avait rien fait en astronomie, qui douta toujours du système de Copernic, et que nul document, excepté les lettres reconnues apocryphes et d'autres pièces de même provenance , ne montre en relation directe et personnelle avec Galilée !
3^ Suivant les mêmes pièces, aidé des observations de Kepler et de Galilée, Pascal, avant 1641, aurait déduit des lois de Kepler, non seulement la loi de l'attraction universelle , mais, comme application de cette loi, la mécanique céleste à peu près telle que Newton Ta exposée en 1725 dans la troisième édition
■w de ses Principes, y compris le calcul des masses des planètes. Pascal aurait exposé tout cela dans un traité, qu'il aurait envoyé à Galilée en 1641 ; puis, de 1652 à 1654, Pascal aurait communiqué ces admirables découvertes, non pas aux savants français avec lesquels sa correspondance scientifique le montre en
. relation, à Roberval, à Fermât, à Garcavi, au P. Mersenne, mais à l'Anglais Boyle cl à Newton, âgé de 10 à 12 ans.
(1) Œuvres, t. 10, p. 318, 331, 366-367; t. 7, p. 227-228; l. 10, p. 394; t. 7, p. 334-335.
Tout cela serait bien étonnant; mais voici ce qui serait plus étonnant encore. Galilée, Pascal, Boyle et Newton auraient si bien gardé le secret, qu'il n'en aurait jamais été question jusqu'en 1867, ni en France, ni en Italie, ni en Angleterre, si ce n'est toutefois dans la collection à laquelle appartiennent les pièces apocryphes. Dans cette collection, Boulliau, Mariotte, Huyghens, Montesquieu, tout le monde est dans le secret ; en dehors de cette collection, tout le monde l'ignore. Ce n'est pas tout : Pascal, le vrai Pascal donne un démenti à ceux qui veulent lui attribuer la gloire de Newton. En effet, la mécanique céleste, telle que Pascal est supposé l'avoir construite avant 1641, implique nécessairement la vérité du système de Copernic et l'impossibilité des systèmes de Ptolémée et de Tycho Brahe. Quant au système de Ptolémée, Galilée, en 1632 dans son Dialogue astronomique et antérieurement, en avait démontré l'impossibilité par les phases de Vénus et par les variations des diamètres .apparents de Vénus et de Mars vus au télescope. En 1647, plus de cinq ans après la mort de Galilée, Pascal connaît si peu l'astronomie, que, dans sa Réponse aux objections du P. Noël contre ses Nouvelles expériences sur le vide, voulant citer un exemple des incertitudes qu'on rencontre dans les sciences, il choisit la question du système du monde, question encore pendante, suivant lui, entre les systèmes de Ptolémée, de Tycho Brahe et de Copernic, et ces systèmes, à l'en croire, satisferaient tous les trois aux phénomènes. Supposera-t-on qu'il dit par prudence le contraire de sa pensée? Non; car rien ne l'obligeait à choisir cet exemple : ce serait donc à plaisir qu'il aurait renié ses convictions. D'ailleurs, l'inquisition romaine elle-même lui aurait permis de rejeter le système de Ptolémée, devenu trop évidemment insoutenable, et de s'en tenir à celui de Tycho Brahe. Il faut donc reconnaître que, bien loin d'avoir devancé Newton, Pascal était en arrière des connaissances de son temps en astronomie. Il en était encore là trois ans après l'époque à laquelle on veut qu'il ait révélé à Newton la mécanique céleste. En 1657, dans sa XVlII» Lettre provinciale, Pascal déclare encore que la vérité du système de
Cîopernic n'est pas prouvée. Certes ce n'est pas par crainte de rinquisition qu'il s'exprime ainsi, à une époque où Hérigone et Ismaêl Boulliau avaient soutenu, ouvertement et sans être inquiétés^ le système de Copernic dans des ouvrages publiés à Paris. La timidité n'est pas le défaut des Provinciales, et dans ce passage même Pascal tourne hardiment en dérision, non seulement les jésuites, mais aussi l'inquisition et expressément le décret de Rome contre Galilée. En un mot, le vrai Pascal, grand mathématicien et physicien, mais étranger aux études astronomiques, et le faux Pascal qui révèle à Newton encore enfant la mécanique céleste, sont deux personnages très-différents l'un de l'autre, l'un réel, l'autre fabuleux. Un document authentique a été cité, bien à tort, pour prouver que dans les derniers temps de sa vie Pascal avait écrit sur les sciences beaucoup de notes, parmi lesquelles il pouvait y en avoir sur l'astronomie : ce document, qui est une préface mise en 1663 en tète des traités posthumes De VEquilibre des liqueurs et De la Pesanteur de l'air, dit au contraire que Pascal n'avait presque rien laissé d'inédit, qu'un amas de pensées détachées pour un grand ouvrage (sur la religion). Ces fragments, loués à juste titre dans cette préface, sont, comme on sait, les Pensées de Pascal, dont l'objet est parfaitement étranger à l'astronomie. Il en est de même de ses derniers travaux scientifiques , par exemple de son Traité de la roulette ou cycloïde, publié par lui en 4659, et de son Traité du
triangle arithmétique, qui, composé par lui vers 1654, fut trouvé imprimé parmi ses papiers et fut publié en 1665.
ip Suivant les pièces apocryphes, dès 1654, Newton , âgé de 12 ans , aurait reçu de Pascal non seulement des observations de Galilée et de Kepler pareilles à celles dont il n'a fait usage qu'en 1725, mais aussi la loi de l'attraction universelle déduite des lois de Kepler, l'application de cette loi à tout notre système planétaire d'après les données qui résultent de ces mêmes observations, et notamment le calcul des masses des planètes.
Voilà la fable, réfutée d'avance par tout ce qui précède ; car Pascal n'a pas pu donner ce qu'il n'avait pas. Maintenant voici
l'histoire (1). En 1666 , Newton connaissait la loi de l'attraction universelle comme corollaire des lois de Kepler : ayant voulu la vérifier en l'appliquant à la lune, mais d'après des données astronomiques trop imparfaites, les seules qu'il possédât alors, il crut la trouver en défaut, et désespéra quelque temps de pouvoir la soutenir. Puis des données plus exactes sur la lune, fournies par Picard, et d'autres données bien défectueuses, qu'il employa parce qu'il n'en avait pas de meilleures, lui servirent à créer la mécanique céleste, telle qu'on la trouve dans la première édition de ses Principes, publiée en 1687. Les données d'après lesquelles il en publia en 1725 une troisième édition très-perfectionnée sont bien des observations très-réelles de Gassini, de Pound et de Bradley , auxquelles il se réfère, et non les fabuleuses observations de Kepler et de Galilée, qu'il aurait reçues de Pascal en 1654, et qu'il aurait négligées et tenues secrètes pendant 71 ans, de 1654 à 1725! Qu'oppose-t-on à ces faits inexpugnables? Deé armes tirées de l'arsenal inépuisable des pièces apocryphes. Mais ces armes-là sont impuissantes et on n'en trouvera jamais d'autres.
5» Le faussaire , auquel on ne peut refuser ni la présence d'esprit, ni l'audace, ni la patience, a compris qu'après avoir fabriqué tant de faux témoignages contre Newton, il fallait fabriquer d'autres pièces fausses, pour expliquer comment l'indignation des témoins n'avait pas éclaté publiquement m XVIIe siècle et n'avait pas dévoilé l'infamie de Newton. Le Deus ex machina, que le faussaire fait intervenir pour ce dénouement difficile du drame, est Louis XIV, mais malheureusement, comme nous l'avons vu, un Louis XIV dont le secrétaire anglais sait trop peu la langue française. Les pièces fabriquées pour cet objet (2) se résument dans la fable suivante. En 1687, vingt-cinq ans après la mort de Pascal,Newton aurait publié comme
(1) Voyez M. Delaunay, La LunCy son importance &n astronomie, dans VAnnuaire du bureau des longitudes pour 4868, p. 441-454.
(2) Comptes rendus , 30 septembre et 28 octobre 1867.
siennes des découvertes astronomiques de Galilée et surtout de Pascal, qui lui auraient été communiquées par ce dernier dès 1654. Beaucoup de personnes en Angleterre, en France, en Hollande^ auraient eu connaissance de la communication et de l'usurpation ; des témoins encore vivants en 1687 auraient pu en déposer, et en effet, dans des lettres, ils auraient protesté contre la fraude de Newton ; celui-ci aurait aggravé ses torts par des expressions méprisantes à l'égard de Pascal et de Descartes dans une lettre adressée à Huyghens ; cette lettre, montrée à Clerselier par Huyghens, aurait fait bruit en France; indignée du vol commis au préjudice de Pascal et de l'outrage fait à sa mémoire et à celle de Descartes, l'Académie des sciences se serait plainte hautement; instruit non seulement de l'outrage, mais aussi du vol, par le témoignage d'Huyghens (1), Louis XIV, par l'intermédiaire de Jacques If, n'aurait cependant reproché à Newton que ses expressions inconvenantes; Ney1x)n les aurait retirées dans une lettre adressée au roi de France ; alors Louis XIV aurait écrit à Jacques II qu'il allait recommander à l'abbé Bignon o: de faire son possible d'étouffer cette affaire, » Enfin, par ordre de Louis XIV, le 10 août 1689, l'abbé Bignon, directeur de l'Académie des sciences, aurait écrit à Newton une lettré (2) dans laquelle il s'intitule membre protecteur de cette académie et chargé par le Roy de son inspection ; la lettre se termine par ces mots : « Sa dite Majesté me charge de vous dire qu'elle agréoit vos excuses et vous en tesmoignoit toute sa gratitude. »
Cette phrase, écrite, dit-on, par le directeur de l'Académie des sciences au nom de Louis XIV, n'est pas française : outre la faute grammaticale, il y a un dé&ut plus choquant de bon sens et de cœur. Quoi! Newton, voleur insolent^ fait des excuses pour ses expressions inconvenantes, mais garde effrontément tout ce qu'il a volé; Louis XIV, instruit du vol et protecteur du
(1) Comptes rendu», 28 octobre 1867, p. 686-687.
volé, exprime au voleur toute sa gratitude, et rAcadémie des sciences est satisfaite ! Dix ans après, en 1699, elle nomme Newton associé étranger I Est-il besoin de dire que ni dans l'histoire de l'Académie des sciences, ni dans aucun ouvrage imprimé ou manuscrit, si ce n'est dans la collection des pièces déjà condamnées par tant de motifs, il n'est question de cette grande indignation aboutissant à un résultat si ridicule ? Cette indignation contre le vol commis par Newton au préjudice de Pascal se serait concentrée tout entière dans cette collection mystérieuse, pour faire explosion en 1867 ! Retardée sans doute par le peu de confiance que ces pièces avaient obtenu jusqu'à ce jour, cette explosion devra se perdre en fumée, et les faits historiques resteront, bientôt dégagés de ce nuage.
En résumé, la fausseté des pièces sur lesquelles repose toute cette accusation contre Newton est doublement prouvée, par leur style et par leur contenu. La découverte de la mécanique céleste par Pascal et l'odieuse imposture de Newton sont une fable impossible, appuyée sur des pièces fausses, dont l'auteur principal ou unique est un Anglais, versé dans les sciences et dans l'histoire littéraire , habile à combiner ses moyens , à prévenir et à éluder les objections, mais succombant sous les difficultés d'une tâche inexécutable pour tout autre, et surtout pour lui, trop peu exercé dans la langue française.
Ces conclusions subsisteraient, avec leurs preuves grammaticales et historiques, quand bien même d'autres preuves, tirées de la fausseté des écritures et des signatures , laisseraient place au doute , et quand bien même on viendrait à prouver vaguement qu'une correspondance aurait existé entre Newton et Pascal , ou que quelques expressions de Newton sur Pascal auraient irrité l'Académie des sciences. Je ne crois pas à ces deux {aits prétendus; mais, quand bien même ils seraient vrais, ils n'auraient servi que de point de départ à la calomnie et de prétexte à la fabrication des pièces destinées à l'appuyer.
Toutes les pièces réunies dans la même coUectionavecles pièces fausses doivent être considérées comme suspectes ; mais parmi elles il peut y avoir beaucoup de pièces vraies, soit qu'elles aient été mêlées avec les pièces fausses par le faussaire luimême dans l'intérêt de la fraudé et de la vente, soit que le mélange ait été opéré par des possesseurs de bonne foi, soit héritiers, soit acheteurs trop confiants.
M. Ghasles (1) ayant exprimé une opinion d'après laquelle toutes les pièces concernant les relations de Newton et de Pascal viendraient de Pierre Desmaiseaux , littérateur français résidant à Londres et ami de Newton, Sir Brewster (2) a accusé Desmaiseaux d'être le faussaire. Je ne puis le croire ; car il suffit de lire la Vie de Boileau et la Vie de Saint-Evremond, écrites et publiées par Desmaiseaux, pour voir qu'il n'avait pas désappris le français aux bords de la Tamise, et qu'il était incapable de faire, comme le rédacteur des pièces apocryphes, des phrases anglaises avec des mots français. De plus, certains passages déclamatoires des fausses lettres de Pascal à Newton portent l'empreinte du dernier tiers du XVIIIe siècle ; elles sont d'un Anglais qui imitait et exagérait les défauts de style de quelques écrivains français de celte époque, au lieu d'imiter le style de Pascal. M, Ghasles (3) assure qu'après la mort de Desmaiseaux, sinon la totalité, du moins la plus grande partie de ses papiers, et notamment toute la masse de documents concernant Newton, fut acquise par le chevalier français Blondeau de Ghamage,que M. Ghasles appelle gfrandcoMectionnewr. Mais il s'agirait de savoir si les pièces possédées par M. Ghasles viennent de la collection de Blondeau de Gharnage. Gette supposition me paraît contredite par la publication que M. Ghasles lui-même, avec sa loyauté habituelle, a faite (4) de certaines
(1) Comptes rendus , 14 octobre 1867 , p. 621-622.
(2) Comptes rendus ^ H novembre 186*7.
(3) Comptes rendus y 14 octobre 1867, p. 621.
(4) Comptes rendus , 28 octobre 1867, p. 690-692.
notes écrites sur les couvertures des liasses de pièces qu'il possède, notes qui sont , dit-il , de la main du collectionneur. M. Ghasles juge donc que toutes ces notes écrites sur les couvertures sont d'une même main. Ce collectionneur unique, que M. Ghasles désigne vaguement comme ayant vécu au siècle dernier, ne peut pas plus être Blondeau de Gharnage , mort en 1776, que Desmaiseaux, mort en 1745; car dans ces notes on trouve pour l'acquisition de certaines liasses les dates de 1755 et de 1784, et pour la rentrée d'autres pièces prêtées la date de 1789. Le collectionneur qui a écrit les notes n'est pas non plus un acquéreur de la collection de Blondeau de Gharnage, puisqu'il ne la mentionne pas dans ses notes, où l'on voit au contraire qne sa collection, qui s'enrichissait dès 1755 et qui se continuait en 1784, après la mort de Blondeau de Gharnage, a dû être par conséquent contemporaine et bien distincte de celle de cet amateur. Ge même possesseur de cette collection au siècle dernier ne pense pas que la majeure partie des liasses dont elle se compose vienne de Desmaiseaux ; car dans ses notes il ne désigne que deux liasses comme venant de cette source. Il ne dit pas que celles-là même lui en soient venues immédiatement : ainsi elles avaient pu , depuis la mort de Desmaiseaux, passer par diverses mains et s'enrichir de pièces fausses. Il n'y a que deux liasses pour lesquelles les notes indiquent l'époque d'acquisition : l'une de ces liasses, contenant des lettres de Jacqueline Pascal , a été cédée à l'auteur des notes en 1755 par M. de Marigny, qui les avait trouvées, dit-il, dans les papiers de sa sœur, M«»e de Pompadour; l'autre liasse, contenant 228 pièces de lettres et notes envoyées par Pascal à Neiotouy a été cédée à l'auteur des notes en 1784 par M, Gaillard, c'est-à-dire sans doute par l'historien de ce nom, Gette dernière liasse contient précisément les, pièces qui nous importent le plus, celles où Pascal célèbre en style de 1770 la gloire de Descartes et révèle à Newton la mécanique céleste. Rien, excepté des pièces suspectes tirées de la collection même, n'indique que les lettres de Pascal à Newton viennent des
ipiers de Desmaiseaux. Rien ne force à faire remonter jusqu'à esmaiseaux aucune des pièces qui appuient la calomnie dirigée )ntre Newton. J'ai supposé la sincérité des notes écrites ir les couvertures des liasses. Si, au contraire, ces notes, >iit une porte la date de 1789, sont de la main du faussaire, esmaiseaux est encore plus évidemment hors de cause.
Mais, dit-on, est-il croyable qu'on ait pu s'amuser à fabriquer Jit de pièces fausses ? Oui , il y a des littérateurs désœuvrés la'un tel travail amuse , et qui sont heureux et fiers de tromper 5ur le plaisir de tromper. D'autres trompent par esprit de icte ou de parti, par flatterie ou par haine. D'autres fabriquent 3ur vendre, et fabriquent beaucoup pour tirer de la vente saucoup d'argent. Ces motifs, séparés ou réunis, expliquent 'S grandes fabrications de faux manuscrits, impostures qui 'ont malheureusement rien d'inouï dans le monde littéraire.
suffît de citer comme exemples : pour l'antiquité , les faux vres orphiques, les faux livres des premiers pythagoriciens, ample collection des fausses lettres attribuées aux écrivains et iix hommes politiques de la Grèce ancienne, le faux Gallisthène, 58 feux livres grecs d'Hermès, les faux oracles chaldaïques, îs faux oracles sibyllins, les faux livres de Numa Pompilius, îs deux faux historiens contemporains de la guerre de Troie, te.; pour le moyen-âge, tant de faux livres d'Aristote et d'autres uteurs, tant de livres d'alchimie attribués à des auteurs de antiquité la plus reculée, le faux Turpin, tant de fausses hartes, la masse énorme des fausses Décrétâtes^ etc.; pour époque de la Renaissance, la collection de faux historiens nciens. formée par Nanni de Viterbe ; pour les temps modernes, 38 titres faux de l'ancienne maison de Bourbon, le Rowley de Ihatterton, l'Ossian de Macpherson, les poésies de Glotilde de lurville et de ses contemporaines et amies, etc., le faux Sanhoniaton de M. Wagenfeld, et enfin la collection des textes
grecs fabriqués par le grec Simonidès et vendus par lui fort cher à Berlin il y a peu d'années. Il faut mépriser les faussaires et les démasquer quand on le peut.
Si notre faussaire avait voulu tromper le public uniquement pour son plaisir, if aurait probablement voulu jouir de la publicité et du succès de son œuvre, qu'il n'aurait |pas laissée inédite. D'un autre côté, un faussaire anglais, vers la fin du XVIIIe siècle, n'a pu agir par haine contre Newton. Mais les industriels qui fabriquent pour l'exportation en pays étrangers tâchent de servir chaque pays suivant son goût. Notre faussaire, se proposant sans doute de vendre à des Français, vers la fin du siècle dernier, sa collection de pièces apocryphes, a écrit en français ses lettres de Galilée, de Viviani, de Boyle, de Newton, d'Huyghens, etc., et il a prêté à Pascal des phrases dans le goût de 1770 ; il a exalté les mérites de Descartes , et il a rabaissé l'Anglais Newton au profit de Pascal. Pourquoi non? Ne dit- on pas que des commerçants anglais ont fabriqué beaucoup d'idoles pour les Indous, et que des spéculateurs anglais ont fait de grandes fournitures de munitions de guerre à la Turquie avant la bataille de Navarin? Je m'empresse d'ajouter qu'en tout pays, en France comme en Angleterre, à côté des plus nobles caractères on peut rencontrer des âmes vénales. Mais je m'estime heureux d'avoir prouvé que le faussaire calomniateur de Nevrton n'est pas un Français.
Rennes, le 21 décembre 1867.