COMMENT FINIT UNE RACE ROYALE
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Il y a maintenant, dans une petite ville de province, une pauvre femme qui végète, seule, délaissée, oubliée. Elle mène cette vie triste, parce que la mince pension qui forme toute sa fortune ne lui permet pas d'habiter Paris. Cette femme a été jeune, belle, illustre, entourée de tout ce que la gloire et la fortune
ont (le plus délicieux. Plus d'un do nos artistes célèbres lui doit les encouragements qui l'ont aidé à vaincre les obstacles sous lesquels n'avortent que trop déjeunes talents: non seulement elle avait des conseils, des consolations, des espérances, de l'aide, des secours pour tous ceux qui venaient à elle, mais encore elle allait au devant des misères cachées et qui n'osaient se montrer* Elle se servait de son immense crédit pour tous, jamais pour elle: on aurait dit que tant de bonheur ne devait jamais avoir de terme. Au milieu de ces triomphes et de ces enivrements, un soir, soit illusion soit réalité, ellecrut voir que le public, la veille, encore si plein d'enthousiasme pour elle, qui s'extasiait aux chants de sa voix, qui pleurait à ses sublimes inspirations de grande tragédienne, se montrait pour elle froid et ingrat. Elle quitta la scène, le coeur brisé. C'est en vain
SC8 amis s'efTorcérenl de lui rendre quelque (îourage-, en vain lui prouvèrent-ils que Tac- Irice qu'on lui opposait ne parviendrait jamais à la vaincre, que c'était une rivale, mais non pas un successeur. Elle répondit, comme l'infortuné Nourrit, qu'elle ne saurait supporter la présence d'une rivale, et déclara son immuable résolution de renoncer au théâtre. A peine eut' elle mis à exécution cette fafale volonté, que tout changea pour elle et devint froid et abandonné. La cour de flatteurs qui se pressait à ses pieds ne reparut plus que chez sa rivale; peu à peu les rangs des amis sur lesquels elle comptait devinrent clairsemés, et son salon, naguère plein de tout ce que Paris renfermait d'illustre, ne compta plus qu'un petit nombre de fidèles quand même.
De tous ceux qui l'abandonnèrent ainsi, de
Ions ceux qui la quittèrent avec ia prospérité, l'ingrat qui causa le plus de peine à ia cantatrice fut un vieillard qui chaque jour venait prendre place à sa table , et pour lequel elle avait des égards et, des recherches de soins que ne justifiaient ni les humbles ap[>arences du boiihomine, ni son intelligence peu brillante, ni son nom tout-à-fail obscur. M. Champion n'en occupait pas moins toujours, et quelle que fût la célébrité des hôtes qu'elle recevait, la plage d'honneur près de la maîtresse de la maison. Elle ne souffrait pas qu'on hasardât la moindre plaisanterie sur les interminables narrations aux(juelles se complaisait son favori; elle voulait qu'on imitât la déférence qu'elle lui témoignait. Quand on l'interrogeait sur les motifs d'une pareiHe conduite, -elle coupait court aux questions par un silence sérieux (jui ne permettait pas d'insister. Les
habitués de Mme** avaient fait bien dessupposiiions et bien des recherches pour arriver à savoir ce qu'était M. Champion et comment la célèbre actrice s'était trouvée mise en rapport avec lui. Mais les investigations s'étaient bornées à découvrir ce que ne cachaient ni M. Champion ni sa protectrice: qu'elle l'avait ramené des Pays-Bas après un voyage àNaples, à Florence, et à Rome.
Je vous l'ai dit, l'abandon de M. Champion lui fut la plus douloureuse ingratitude de toutes celles qui la frappèrent. A chaque désertion nouvelle, elle disait :
— Âh! cela m'étonne moins que de la part de M. Champion I
Ne pouvant même croire à la réalité de cette
trahison, elle envoyait au logis du vieillard; elle faisait prendre des informations sur lui. A toutes ces démarches on lui répondait que M. Champion avait quitté l'appartement qu'il occupait et dont sa bienfaitrice payait le loyer sans vouloir donner sa nouvelle adresse : il avait même pris de nombreuses précautions pour qu'on ne parvînt pas à la connaître.
Cependant tous les malheurs imaginables tombaient à la fois sur l'infortunée cantatrice: une banqueroute lui enlevait le peu qu'elle était parvenue à économiser durant sa prospérité; un procès triste et scandaleux la frappait dans la personne de sa fille unique, et l'administration de son théâtre lui constestait la légalité de sa pension de retraite. Après bien des luttes, après bien des craintes, après avoir
bien des l'ois passé de longues heures d'allenu dans rantiehambre des gens de lois, il Tallul se résigner à une transaction et ramasser l'au mône qu'on lui jetait. Une aumône à elle, mon Dieul... Elle s'arma d'une résignation plus douloureuse que le désespoir, vendit son hôtel, ses tableaux et son riche mobilier. Puis elle partit seule pour l'exil que je \ous ai dit, sans pouvoir verser une larme. Pourtant cette larme eût bien soulagé sa tête brûlante et sa poitrine oppressée.
Au milieu de ce triste départ, elle eut encore un souvenir pour M. Champion. Elle le recommanda à l'ami, qui seul la conduisit jusqu'à la voiture publique qui devait Temmener.
Tâchez de découvrir M. Champion et
veillez sur lui, dil-t^lle. Sa dispaiilion cachs quelque mystère.
Jl avait trop besoin de moi pour m'abaudoiHjer de la sorte! ajouta-l-elle avec amertume.
Celui qu'elle avait chargé de ce soin promit sincèrement de s'en acquitter. Mais telle est la vie parisienne que l'on y oublie vite les résolutions les mieux arrêtées et les promesses les plus réelles. Il resta préoccupé tout un jour de la pensée de M. Champion et du dernier mandat laissé par la bienfaitrice du vieillard. Le lendemain, des incidents imprévus l'empêchèrent de faire des recherches. Le surlende main il en arriva de même, et la semaine n'était pas écoulée qu'il ne pensait plus à rien de tout cela.
Deux années après le départ de Tactrice ,
elle fut obligée de revenir à Paris pour je ne
àais quelle nouvelle entrave survenue dans le
paiement de sa pension. Comme elle traversait
dans la diligence, en retournant vers la petite
vil!eqii*éllehabilait,lef'aubourgSaint-Antoine,
^^*^>^ et qu'ellejetait un dernier regardsur Paris, elle