Nicolas Champion
La reine de France, Marie d'Ecosse, chantait en s'accompagnant sur le clavecin, un gai tenson, composé jadis pour elle par le poète Clément Marot. Deboutauprèsdela princesse, le page David Rizzio mariait à sa voix les accords du théorbe; et penché, pour mieux entendre, sur le bras d'un vaste fauteuil, François 11 contemplait avec mélancolie sa
jeune épouse qui parfois échangeait avee lui un sourire. Souvent le monarque interrompait le tenson, en couvrant de baisers une des heU les mains qui parcouraient si légèrenient les touches d'ivoire du clavecin ; plus souvent encore, il détournait la lete pour cacher uue larme involontaire qui coulait sur ses joues pâles et amaigries.
Vingt jeunes filles, vêtues de blanc, et qui toutes portaient le nom de Marie, étaient occupées à des travaux d'aiguille dans un appartement voisin. Le murmure de leurs voix se faisait entendre par intervalle, sans troubler néanmoins la profonde rêverie du capitaine des gardes écossaises, le fidèle Alan-Mac-lvor. On apercevait, à travers les vitraux de la porte de l'antichambre, ce vieux soldat, enveloppé
du plaids bigarré des riionlagnards, et les bras appuyés sur sa longue claymore, dans l'aililude de la méditation. S'il fallait en croire ses superstitieux compatriotes , la mélancolie à laquelle il se livrait presque toujours, était causée par les apparitions de sa double vue. Tous ceux qui le connaissaient partageaient cette singulière croyance j aussi ne l'approchait-on qu'avec une sorte de terreur. Quoi qu'il en fût, la reine appréciant sa lidélité à toute épreuve, l'honorait d'une amitié particulière, et souvent s'entretenait familièrement avec lui. François II, à la garde de qui il veillait sans cesse, le citait comme un modèle de bravoure et de loyauté.
Tout à coup, celte porte où veillait Alan- Mac-lvor s'ouvrit avec un fracas qui (It 1res
saillir In reine: une rougeur subite couvrit le visage du monarque. Quel est l'audacieux qui, sans mes ordres, ose pénétrer dans mes appartements? demanda-t-il d'une voix faible qu'il s'efforçait vainement de rendre menaçante.
— C'est moi, répondit froidement un vieillard qui s'avançait les bras croisées.
Son aspect était grave et triste : les rides d'un front chauve et la forme bizarre de gros sourcils grisâtres, donnaient à sa physionomie une expression tout à fait singulière. On l'eût pris aisément pour un conseiller du roi, car il portait une simarre de velours noir; cependant sa vieillesse n'avait rien de vénérable, et le page sourit à son aspect.
— Que me veux-lu? tu le vois; nous n^avons guère envie de l'écouter.
— Un roi de France doit toujours être prêt à écouter celui qui demande justice.
— Justice! et de par St-Michel! qui donc, Triboulet, a osé manquer à la folie? Hâte-toi de parler: quel est le félon contre qui tu viens porter plainte?
— Sire, c'est votre frère, le prince Charles. Je ne sais quel différend est survenu entre son altesse royale et ma belle mule blanche; il vient de lui abattre la tête d'un seul coup de sabre.
— *^h! bien, adresse-toi à la reine-mère,
dit le monarque en s'efforçanl par une plaisanterie de cacher son indignation. Mal m'arriverait de prendre parti pour toi contre son filsbien-aimé. D'aiilleurs, tu lésais, elle n'est guère disposée à laisser usiirper son autorité.
— Pas plus qu'elle ne l'est à ne pas usurper celle des autres. Mais je vois bien qu'il n'y a point de justice à espérer pour moi : la reine-mère me rirait au nez, comme elle a ri en me voyant à terre. Ses moqueuses clameurs retentissent encore à mes oreilles.
— Le moyen de ne pas rire, en voyant la grotesque tournure d'un chevalier de ton espèce, désarçonné et cherchant la têle de sa mule.
— Monlais-je aussi le cheval du baTon de
Monclarc, de ce vieux seigneur qui jura, par \otre aïeul pour qui il a versé son sang, de ne plus reparaître à la cour où sa vieillesse et ses honorables blessures étaient en risée? M'apparlenaient-ils les animaux massacrés dans tous les quartiers de Paris? Est-ce à cause de ma grotesque tournure que le fds du roi de Navarre disait tout à l'heure à l'oreille de l'amiral Coligny ; u de tels amuse- « ments me font monter le rouge au visage. « Si je n'avais pas vu ces prouesses d'un « prince du sang, ventre saint-gris! je dirais « à celui qui me les conterait : vous en avez « menti, par votre gorge. Nous autres^ pau- « vres huguenots tant honnis, nous n'avons « garde d'en avoir avoir de pareil. »
Ces paroles produisirent l'effet que Triboulet en attendait: je punirai, s'écria Frau-
çois, oui, je punirai en dépit de tous, le frère insensé (pii fait rejaillir sur notre couronne la honte de sa folle conduite.
Et parcourant avec indignation et les poings fermés, la vaste salle où il se trouvait, on n'entendit plus que ses pas précipités et sa respiration entrecoupée. Enfin, comme épuisé par cet effort, il vint retomber dans son fauteuil, et se tournant vers la reine avec l'incertitude et la faiblesse d'un homme qui ne peut se résoudre à montrer de la fermeté, quoiqu'il en sente la nécessité: — Encore m'exposer à l'aigreur des reproches de ma mère, à ses plaintes éternelles, aux éclats de son courroux, non, non, je n'en ai pas le courage.
Triboulct lïéchit lentement et avec peine
un genou roiili par 1 âge. Et tirant de dessous sa simarre d'énormes tablettes , il se mit à écrire avec beaucoup d'attention.
— Que fais-tu, maître fou? lui demanda le roi après l'avoir regardé en silence, durant ues moments?
/^jquelq
est votre nom, quej'inscrissur la liste de mes sujets. Apprêtez -vous à me rendre hommage-lige, la tête nue et les bottines sans éperons. Et se relevant avec effort : un roi de France qui tremble devant une femme est un fou. Le coq ne laisse jamais chanter la poule devant lui; eût-elle pondu l'œuf dont il est sorti.
Triboulet prononça ces molî- d'un ton si
|jlaisaiil (iii'uii suiiiire mclancolicjue échapi)u au monarque; il se touiua vers Ja reine: lu le vois, Marie, ce n'est pas toi seule qui me donnes des conseils; Triboulet aussi veut régenter son maître.
— Mes conseils en valent bien d'autres : si votre aïeul avait suivi ceux que je lui ai donnés, il ne s'en serait point trouvé plus mal. Il n'a pas daigné m'écouter; s'il l'eût fait, nous n'aurions pas été tous les deux, durant trois longues années, logés et nourris aux dépens de Charles-Quint; et plus tard, ce rusé compère nous aurait rendu nos provinces et nos trésors, ou, par mes grelots, il aurait à son tour gravé des tensons et des triolets , sur les vitraux d'une prison renforcée de bons et larges barreaux de fer.
Il se fit un long silence , pendant lequel François s'abandonna à une profonde rêverie. La reine , trop souvent froissée par Fallière Catherine de Médicis, adressa au fou un signe d'amitié; et par hasard, jeta ensuite les yeux sur Rizzio qui la considérait tristement. Celui-ci tressaillit, rougit et détourna soudain la vue avec un embarras que ne remarqua point Marie, mais que le page ne put dérober à Tri boulet.
Placé devant une magnifique glace de Venise qui surmontait le clavecin, le malicieux personnage scrutait attentivement tout ce qui ce passait autour de lui , et néanmoins ne semblait occupé qu'à faire rendre des sons discords aux touches de l'instrument.
Tout à coup, François se leva brusquement:
— iA ~-
je serai roi! s\Vria-t-il : I\iario, Mario, soutiens mon courage.
— Que Dieu vous entende et bénisse vos ^ nobles résolutions, ô mon généreux époux!
— Voilà qui est beau, murmura Triboulet, mais qui ne durera guère.
En ce moment, parut dans la salle Catherine de Médicis, suivie du duc de Guise, du cardinal de Lorraine et du chancelier Olivier; ce dernier portait dans ses mains les seels d'or confiés à sa garde. La physionomie impassible et dure de la reine-mère formait un contraste frappant avec Tanxiété de Marie et l'agitation de François II. Les regards astucieux et hypocrites du cardinal étaient fixés
sur le parquet, et les yeux rouges et petits de l'impétueux duc de Guise se tournaient avec fureur vers le chancelier dont les traits vénérables exprimaient une noble et profonde douleur. Un signe du roi fit éloigner le page; et Triboulet, prévenant cet ordre, s'éloigna en disant tout haut qu'il prévoyait bien que l'entretien ne serait pas assez gai pour qu'un joyeux compère y assistât.
L'agréable entretien, et le joyeux page que vous êtes! dit Triboulet en s'arrêtant devant David et en croisant les bras. Depuis un quart d'heure je parcours, en long et en large, cette salle la plus sombre du Louvre, je pense; et vous n'avez pas daigné m'adresser un seul mot, préférant rester la, triste et rêveur, com-
me si vous aviez, ainsi qu'Alan-Mac-lvor, des appari lions de double vue.
Rizzio leva machinalement les yeux sur le fou et retomba dans sa rêverie.
— Par mes grelots! Je crois que ce joueur de théorbe méprise noire société? J'ai connu pourtant un grand roi, vous valant peut-être bien, messire page, et qui, pendant trois longues années vécut avec moi en bon compagnon. Tous l'avaient abandonné; car vous autres sages, vous ne restez guère lidèies à ceux qui deviennent malheureux. Moi, je io suivis dans sa prison : plus d'une fois, le roi de France eut les larmes aux yeux, en remerciant le ciel de lui avoir accordé la société de
ce Tribonlol , dédaigné aujourd'liiii par uu page. Et pourtant, ce page n'a jamais entendu un sabre glisser sur sa cuirasse; jamais sa têle ne s'est courl)ée sous ie coup de la hache d'arme, et moi j'ai combattu vaillamment auprès de François premier; plus d'un Espagnol tomba sous mon épéc. Un de ces enragés allait frapper le roi par deriière: je m'élançai, je reçus le coup, j'ai, Dieu merci, de quoi m'en souvenir, ajouta-t-il en portant la main sur sa poitrine. Mon noble maître fut fait prisonnier, et je partageai volontairement sa captivité , quoique Charles-Ouint eût offert au fou du vaincu de devenir celui du vainqueur. Les sages hommes élèvent encore jusqu'aux nues la bi avoure, la constance du roi ; et l'on ne dit jamais un seul mot de moi. J'avais prédit l'issue funeste de la bataille de Pavie , et le roi la donna en dépit de mes conseils:
quand vous voulez citer un grand capitaine, vous nommez François premier, et moi, on me méprise comme un fou!
L'emphase avec laquelle Triboulet prononça ces paroles ne produisit pas l'effet que sans doute il en attendait, car il ne reçut que cette réponse: au nom du Ciel, laisse-moi en repos; et fais-moi grâce d'un récit que depuis vingt ans, tu ne le lasses pas de répéter chaque jour, chaque quart d'heure.
— Oh! oh! beau sire du mantel bleu, voila qui me parait injuste. Si les pages. deviennent taciturnes et grondeurs comme les vieillards doivent l'être, n'est-il pas juste que les vieillards soient causeurs et joyeux comme les pages devraient l'être.
-- Sans conlrcdit, tu uses amplement du priNilége qui iVst octroyé, maîlro fou.
— Maître fou! pas laiit qu(i d'autres qui
passent poui sages, et qui néanmoins clans le
fond, me portent bien envie. A la cour, tout
le monde cache soigneusement sa pensée ,
moi je dis la mienne à tout le monde. Il n'est
personne, sans excepter le roi , que ne fasse
trembler la reine-mère; et la reine- mère se
mord parfois les lèvres des traits que je lui
décoche , sans oser néanmoins laisser voir qu'ils l'ont fâchée, Il faut êfre ici, ou l'ami des Guises et l'ennemi du roi de Navarre, ou î'ami du roi de Navarre et l'ennemi des Guises. Moi, je ne suis leur ami ni à l'un, ni à Tauire, mais j'en suis redouté 5 et dans la crainte de mes propos malins, il me [>aiIlon-
uerit avec des chaînes d'or. Kien qu'au niouveujenl de mes lèvres, je les vois ni'àdresser un gracieux sourire , et nie glisser dans la main quelque bonne aubaine.
— As-lu bienlôt fini? Juste ciel, il faudrait la patience d'un saint pour t'entendre sans colère.
— Attendez, continua Triboulet avec calme, et en posant la main sur J'épaule du page, pour le forcer à se rasseoir : je ne vous ai pas encore parlé de mes plus doux avantages. Je n'attends pas le signal d'un siflet d'argeni pour entrer chez la reine. Souvent je l'égayi de mes propos, tandis qu'elle est à sa toilette et entourée de ses seules dames d'à tour. La pudeur ne prend guère de précautions, devant
un vieux fou... Si tel était mon bon plaisir, je lui (lirais tous les jours que je Faime; et loin de s'irriter de mes transports , elle les encouragerait en riant. Je pourrais même , sans trop exciter son courroqx, surprendre un baiser à ce front charmant que vous regardiez tout à l'heure, avec tant de tristesse et d'attention.
— Que dis-tu Triboulet? silence! au nom du ciel' Triboulet, Triboulet.
— Qu*en pensez- vous? continua le cruel vieillard, sans vouloir remarquer son trouble: un tel sort est-il si méprisable? Ne vaut-il pas autant être le fou Triboulet , que de rester tout le jour, sombre et rêveur; et de garder , sous son pourpoint, un vieux ruban que quel-
(jue (Jaine d'atour a détaché des cheveux de la reine. Par mon boiuiet! je dors la nuit tout d'un somme; et l'on no m'entend pas dans un sommeil incjuiet, nrécrier en pleurant: Marie! Marie!
— Tais-toi, tais-loi, répétait le malheureux enfant; tais-toi, lais-loi, J-out ce que j'ai t'appartient. Et détachant de son cou une ric^he chaîne d'or, il la passait à celui de Triboulet.
— Ne vous Tavais-Je pas dit? ë'écria le fou avec une joie enfantine. Si l'on ne m'aime pas, on me craint; je n'ai prononce qu'un mot , et vous voilà tout éperdu ! Reprenez votre chaine, je vous promets le silence; mais je ne puis en conscience vous le vendre; en ire
oonfrères on se doit des égards. Puis , quittant se ton du sarcasme, il ajouta avec plus d'émotion qu'il n'avait coutume d'en montrer: |)auvre enfant! pauvre enfant!
Tout à coup des cris de la reine parvinrent jusqu'à Triboulet et Rizzio. Au même instant, la porte s'ouvrit: Olivier sortit de la chambre du roi en levant les mains au ciel; presqu'aussitôt, Catherine de Médicis, les. yeux étincelanls d'une joie féroce , et le duc écumant de rage, se précipitèrent dans l'antichambre. Seul, le cardinal de Lorraine était demeuré calme et tranquille.
Plus d'une heure s'écoula avant que l'on entendit le siflet de la reine. Enlin il appella
David Rizzio, qui se rendit près d'elle en implorant de nouveau, par un geste, le silence de Triboulet.
CATHEKIÎNE,
La galanterie chevaleresque de la cour de François P' avait remplacé l'étiquette austère de celle de Louis XIL Sous le règne de Henri II, cette galanterie dégénéra en une dépravation qui ne connut plus de frein, quand le valétudinaire François II prit le sceptre d'une main faible et inhabile. La reine-mère, Cathe-
ri ne de iVJcdicis , se livrant à son goût pour l'intrigue, cherchait avec une égale ardeur, et par tous les moyens queisqu'ils fussent, à pénétrer les secrets scandaleux d'une aventure galante, ou les mystères tortueux de l'atroce politiquedecette époque. Le roideNavarre, les Guises, le connétable de Montmorency, chacun à la tête d'un parti puissant, divisaient la cour en trois factions.
Sachant que sans les troubles de guéries civiles, ils ne pourraient faire réussir leurs projets ambitieux , les uns exaspéraient les protestants qui déjà commençaient à se révoller contre les persécutions dont on les accablait ; les autres les encourageaient secrètement, et leur promettaient de seconder leurs efforts. Le fanatisme et la haine fermentaient
sourdement dans tous les cœurs, et inspiraient un falai esprit d'animositè aux diîférents partis. Tout enfin faisait présager les malheurs qui bientôt désolèrent la France et que seul aurait pu conjurer un roi courageux ^t ferme 5 mais consumé lentement par une langueur morielle, l'infortuné François s'efforçait en vain de montrer une fermeté qu'il n'avait pas reçue de la nature, et qui ne savait pas résister à un regard de la reine-mère
Idolâtre de ses deux autres fils, Catherine n'avait jamais eu pour François que de la froideur et presque de l'aversion. Néanmoins, elle conçut une basse jalousie de la tendresse que François témoignait à sa jeune épouse , et s'efibrçait de flétrir Marie Stuart par les plus infâmes calomnies. Femme et Italienne, elle lui décochait sans cesse, avec un art per-
fide, ces traits cachés et d'autant plus cruels que l'on n'ose laisser voir combien est douloureuse la blessure qu'ils ont faite.
Non contente de ces intrigues, elle \oulait encore prendre part à celles qui agitaient la cour; après avoir long-temps hésité entre les différents partis , elle adopta enfin celui des Guise. C'était pour sanctionner cette nouvelle union, par un massacre, que Catherine était venue chez le roi, avec le duc de Guise et le cardinal de Lorraine.-
— Sire, dit le cardinal en aiTectant une douleur hypocrite, les dangers qui (!e toutes parts menacent votre tête royale, imposent à un ministre de paix, le devoir bien pénible de venir vous demander un exemple éclatant
qui conlienno les Huguenots par un salutaire effroi. La Reynaudie avait rassemblé, près d'Amboise, un grand nombre de factieux, dans le criminel dessein d'attenter à vos sacrés jours. Le chef de ces misérables est tombé sous les coups de Pardaillan; et le duc de Nemours a surpris quinze d'enlr'eux. Nous venons vous demander de sanctionner l'orrêt de leur supplice.
— Hélas! que leur ai-je fait? s'écria le monarque avec amertume. Esl-il vrai, chan-^ .celier , que les Français en veulent à mes jours?
— Sire, les conjurés sont coupables, sans doute , puisqu'ils ont pris les armes pour réclamer l'assemblée légitime des états, qu'ils
auraient du implorer <le votre bonté paternelle; mais ils n'ont jamais cessé de protester (le leur dévouement à votre auguste personne.
— Doit-on, chancelier, ajouter foi aux pro teslations de sujets révoltés?
En prononçant ces mots^ Catherine échangeait avec le cardinal un regard où Olivierlut son arrêt de mort. Il continua néanmoins avec un calme intrépide :
— On vous demande le supplice des prisonniers, sire, et cependant le serment du duc de Nemours leur assure, au nom de votre majesté, la vie et la liberté sauves. Déjà , en apprenant la violation d'une partie de
cette promesse, la France s'esl alïligéc de n'oser plus croire à la parole de son roi.
— Par St-Denis! quels audacieux ont ainsi compromis à notre insu la dignité de notre couronne? Je les punirai.
— Punissez-donc votre inère! croyez en les insinuations d'une perfide étrangère qui déchire le sein qui l'a recueillie; sacrifiez à ses caprices de fidèles sujets, sans lesquels les révoltés porteraient dans ce palais, l'incendie et le carnage. Punissez leur généreux dévouement; comme votre mère, ils doivent depuis long-temps n'attendre de vous qu'ingratitude. Et voyant qu'elle reprenait son fatal ascendant sur ce faible monarque qui l'écoutait les yeux baissés : on allègue la foi
(!os traites ; en est-il avec fies rebelles? Non, non, croyez en votre mère, point de merci , frappez, ( pi' ils périssent tons.
La cloche dn Louvre sonna V Angélus: Catherine s'agenouilla, fit dévotement le signe de la croix, en se tournant vers un crucifix d'argent placé, suivant l'usage, dans l'appartemeiit, et puis prenant des mains du cardinal la liste des condamnés: que votre sceau, ditelle, confirme les arrêts qui frappent Villemongey, Casteinau. . .
— Casteinau répéta douloureusement Marie 5 mon fidèle écuyer, grâce, grâce pour lui, sire, et elle tomba aux genoux du roi.
— Je savais bien, ma mie, que ce bel et T. n. 3
galant ccuyer exciterait des regrets. Mais sa tête mignonne tombera sous la hache; sa bouche ne vous répétera plus de doux propos! Et elle laissa échapper un sourire atroce.
— Point de pardon, ajouta-t-elle.
— Point de pardon, répéta le cardinal.
Chancelier , posez les sceaux sur ces condamnations.
— J'attends les ordres de sa majesté ; j'espère bien qu'elle accordera un généreux pardon à des sujets égarés, que ramènerait aisément sa clémence.
— Par le sang Dieu, il en mourra, dit une
voix sinistre, que l'on n'avait pas encore entendue : c'était celle du duc de Guise. Jl en mourra, et il n'y a homme qui l'en puisse empêcher. Puis saisissant la main du Chancelier, il l'entraina rudement vers la table où l'on avait posé les jugements.
— Qu'osez vous^ téméraire, en présence de votre maitre, s'écria François qui se leva pâle et écumant de colère? c'est devant lui que vous vous portez à taat d'audace? tremblez, tremblez, misérable...
Les forces du monarque trahirent soii courroux; il tomba sans connaissance dans les bras de Marie. Catherine s'élança sur les sceaux , les appliqua elle-même et se précipita hors de l'appartement avec le cardinal et le duc de-
(iuis(;, comme nous l'avons dit à la (in du cbapilro prcccdent.
Lorsque les tendres soins de Marie eurent rappelé son époux à la lumière , François porta autour de lui un regard incertain. La scène terrible qui venait d'avoir lieu s'offrait à son souvenir comme un songe bizarre; il sembla quelque temps douter de sa réalité. Peu à peu il rassembla ses idées, et se jetant à genoux : ô mon Dieu , s'écria-t-il , en joignant ses mains qu'agitait un mouvement convulsif, pourquoi m'avez vous fait roi? Sainte Mère de Dieu, protectrice de la France, sauvez -moi des crimes qu'ils veulent commettre. Hélas! on répand peut-être en mon nom le sang de mes sujets. Donnez moi, donnez-moi la force de les sauver... A moi, Mac-
Ivor! et il voulut se lever. Mais il chancela et vint retomber dans les bras de l'Écossais. N'importe, ajouta-t-il avec désespoir, n'importe, soutiens-moi, traine-moij s'il le faut , mais. sauvons-les.
Comme il s'avançait vers la porte, appuyé sur Marie et sur le vieux capitaine, la duchesse de Guise, Anne d'Est qu'une tendre amitié unissait à la reine sa cousine, parut pâle et tremblante.
— Tout est fini, dit-elle d'une voix basse et altérée. Je viens de voir la plus piteuse tragédie et étrange cruauté! Hélas! je ne doute point qu'un grand malheur ne tombe sui' notre maison et que Dieu ne nous extermine
tous pour les cruautés cl inliumanités (jui s'exercent.
— -Tout est fîniî répéta le roi; et il tomba de nouveau sans mouvement dans les bras de la reine.
l'astrologue.
L'horloge du Louvre venait de sonner neuf heures. La neige tombait en abondance, et David Rizzio, enveloppé de son manteau, se hâtait de traverser Timmense cour de la demeure royale, lorsqu'il sentit une large main, se poser familièrement sur son épaule, c'était celle de Triboulet.
Naguùre. encore, le page cul repoussé luileiTieiil le fou; mais, au contraire, il ralentil sa marche pour permettre au vieillard de le suivre sans fatigue. Celui-ci ne manqua pas d'en faire la malicieuse observation.
— Mon cher et bon ami, dit- il à voix haute, afin que toutes les sentinelles pussent l'enlendre, je vois que vous appréciez, comme vous le devez, notre honorable compagnie. Aussi, en dépit du froid , et malgré le désir bien naturel que j'éprouve de me retrouver prés d'un foyer ardent, je continuerai à vous faire jouir de mon instructive conversation. Mais où donc allez- vous si tard?
— La reine veut consulter messire Lucas Gauric, et je vais le chercher.
— Oui (là, s'il on csl ainsi, je jju.s iairc avec loi ce message, car tu vas chez un ion doublement mon confrère, et qui h Ibrce de mentir a fini par être lui-même dupe Je ses propres mensonges.
Et il s'appuya sans façon sur le bras de Rizzio.
Après quelques instants de marche, ils arrivèrent dans une grande galerie, et s'arrêtèrent, à l'entrée, devant une porte où le nom de l'astrologue était écrit en caractères phosphoriques. Le fou la heurta rudement, et l'on vit paraître un homme, jeune encore, mais dont la tête était entièrement chauve. David allait lui communiquer le message de la reine, quand Triboulet , remarijuanl sur le visage
(le Gaiiric le inécoiilenloiricnl cause par la manière irrévérencieuse dont ses méditations avaient été interrompues, s'avança gravement, lui baisa la main avec un respect hypocrite , et lui exposa humblement, et en peu de mots, le sujet de leur visite.
— Sa Majesté très chrétienne n'avait-elle pas de messagers plus convenables à m'envoyer, qu'un étoiirneau de page et un fou de ton espèce? demanda l'important personnage.
Rizzio pensa que Triboulet s'apprêtait à riposter par un des sarcasmes qui lui étaient si familiers; mais il se trompait , car le vieillard s'inclina plus profondément encore que la première fois et sortit sans proférer une seule parole.
— Seigneur de la Iblie, qu'est devenue celle hardiesse moqueuse devant laquelle tremble la reine-mère elle-même, et dont tu faisais parade tout k l'heure encore? Il a sulfi du regard d*un pédant pour te rendre confus et te fermer la bouche.
— Tout fou que je suis, je ne porte jamais un faux jugement sur les autres, parceque mon intelligence ne peut se hausser jusqu'à concevoir les motifs qui les font agir. Dilesmoi: hier lorsque les pages, en l'absence de leur gouverneur, allèrent surprendre le chat de l'intendant pour le mettre aux prises avec mon pauvre chien, ne se gardèrent-ils pas de l'effaroucher?
— Oui sans doute.