MARIAGE DE LA FILLE AINEE DE FOUCQUET
trait avec Marie Foucquet, la grand'mère de sa future bru.
Nicolas aimait beaucoup sa fille et prenait grand soin de ses intérêts. Il avait d'abord songé à la marier au fils de Méliand, ancien procureur général au Parlement de Paris \ Il s'était assuré, dès 1655, d'une charge de mestre de camp de la cavalerie légère^ pour la donner à son gendre, s'il se trouvait qu'il ne fût pas pourvu*. Ce n'était point le cas pour Armand de Béthune-Charost. D'origine moins ancienne que leurs alliés, les Foucquet ne laissaient pas de faire bonne figure. Ils présentaient, dans le passé, le contrôleur général Maupeou, l'ami de Sully; François Foucquet, l'ami de Richelieu; dans le présent, deux évéques, un abbé, favori du premier ministre, enfin un ministre d'État, surintendant des finances. Marie Foucquet, héritière de sa mère, apportait par contrat six cent mille livres. Au delà de ces convenances de famille, on voyait un futur élégant, brave, très honnête homme; une future jolie, intelligente, très bien élevée par deux femmes éminentes, Marie Foucquet et Mme du Plessis-Bellière. En somme, union proportionnée, présentant de sérieuses garanties de bonheur. Tout au plus pouvait-on faire cette réflexion que les mariés étaient bien jeunes.
C'est de Foucquet qu'on peut dire qu'il ne goûta jamais un plaisir pur. Pendant les accords et la célébration de ce beau mariage, il était obligé de requérir la peine de mort contre un conseiller au Parlement, poursuite sévère, réquisitoire impitoyable, dont les termes devaient être un jour retournés contre lui '.
Un sieur Vallée de Chenailles, conseiller au Parlement, neveu de l'intendant Herwarth, ne s'était pas, malgré cette
1 DcBUissoR-AuBENAY, Joumal^ t. I, p. 333.
' Bussy-Rabutih, Mémoires, t. H, p. 49. On ne peut lire cette page des Mémoires de BusHy «ans se rendre compte de la difficulté que présente la recherche de la vérité historique. Russy, ami des Foucquet , donne sur leur origine et sur Nicolas lui-même des renseignements inexacts.
• Défenses, t. VI, p. 75.
alliance gouvernementale, détaché de la Fronde. Il correspondait avec Viole, partisan de Gondé, pour affaires privées seulement, affirmait-il. Très fin et même trop fin, il crut devoir, dès février 1656, aller au-devant d'une demande d'explications. Mazarin, consulté, l'aurait autorisé à continuer ses agissements, à condition d'avertir promptement le ministre de ce qui pourrait l'intéresser.
Évidemment, Chenailles et Mazarin se réservaient, l'un de ne dire que ce qu'il voudrait, l'autre de découvrir par ses espions ce qu'on ne lui dirait pas.
Vers la fin d*aoùt, Herwarth se rendit à Gompiègne, et Mazarin lui signala les menées de son parent, qui avait écrit en Flandre à Gondé pour le presser de secourir Valenciennes. Ge secours achèverait de bien disposer toutes choses à Paris, où Ton amusait le Cardinal par de belles paroles. Gonclusion : sans la considération du ministre pour son ami, Ghenailles serait déjà sous les verrous.
Herwarth rapporta cette conversation à son neveu, qui parut fort tranquille. On avait dû se tromper, lui imputer les lettres d'un autre '.
Quelques jours après (10 septembre 1656), le conseillerse rendait à son tour chez son oncle pour lui dire qu'il ménageait une affaire d'importance; mais il désirait s'en rendre maître avant de s'expliquer. Par la conduite qu'il tiendrait, on verrait assez son zèle pour le service du Roi '.
Voici le fait. Il avait écrit à un sieur Desprès, capitaine au régiment de Lignières, en garnison à Saint-Quentin, qu'il le priait de venir à Paris, que son déplacement ne serait pas infructueux. Ge Desprès s'était lié avec Ghenailles, en 1640, au cours d'un voyage en Italie. Il se mit en route et débarqua chez le conseiller qui logeait dans un hôtel situé juste en face de celui de Servien.
Après quelques propos indifférents, Ghenailles entreprit
' AvBERT, Histoire de Mazarin, t. IV, p. 162. * Déposition de Herwarth. Acbekt, t. IV, p. 171.
AFFAIRE DE CHENAILLES. 397
le capitaine sur le compte du {jouverneur de Saint-Quentin. Lignières était-il satisfait de la Cour? — Non. On ne lui payait pas ses appointements et on ne voulait pas qu'il se payât par ses mains en levant des contributions. — Ne pourrait-on pas lui proposer de vendre la place de Saint- Quentin à M. le Prince, dont cela faciliterait raccommodement avec le Roi, son unique désir? Desprès de remontrer alors que Lignières possédait 25,000 livres de rente en Picardie, un gouvernement valant 30,000 écus et 100,000 livres de créances sur le Roi. — Soit, Gondé n'était pas assez riche pour dédommager le gouverneur; mais le capitaine pouvait faire le coup sans lui. Après un échange d'objections, les deux hommes s'ajournèrent au lendemain, où il fut convenu qu'on se rendrait maître de Saint-Quen- Un ».
Sur ce, Chenailles, toujours prudent, remit a Desprès des poudres secrètes, les unes pour écrire sans que les caractères parussent, les autres pour les faire paraître au besoin. Puis les deux conspirateurs se séparèrent, s'en allant, le capitaine à Saint-Quentin, le conseiller à son domaine de Chenailles ^, d'où il écrivit à Condé, qui s'empressa d'accepter sa proposition. Sur cette réponse, il avertit son complice de se tenir prêt à recevoir un émissaire de M. le Prince.
Desprès, toutefois, avant de quitter Paris, avait consulté un certain chevalier de Gentz, homme dévoué à Mazarin, qui le décida à prévenir le Cardinal, sans dénoncer, bien •entendu, le conseiller, « dont il avait toujours été l'ami, et qu'il seroit fâché d'accabler et de perdre » . Gentz ajouta que Mazarin ne l'obligerait à aucune dénonciation person-
' Suirant Clienailles, il aurait donné à Desprès mission de se rendre maître de la conspiration, mais pour le bon motif. Desprès déclare c{u*on voulait trahir le Roi, et qu'il n'accepta le projet que pour trahir Chenailles. Acbbrt^ Histoire de Mazarin^ t. IV, p. 164.
' Chenailles, département du Loiret, commune de Saint-Denis de l*H6tel.
nelle; mais dès les premiers mots du capitaine, le ministre désigna Clienailles. Que faire, si ce n'est obéir à Son Éminence, qui commanda à Desprès d'agir avec le conseiller comme si leur intelligence persistait et d'aviser les ministres de tout ce qui se passerait? L'ofBcier, plus prudent que son ami le magistrat, se fit délivrer, le 6 octobre, un ordre d'espionnage, signé Louis et contresigné Le Tellier ^
Chenailles eut-il vent de cette dénonciation? éprouva-t-il quelques remords? Toujours est-il qu'à son retour à Paris, il révéla Taffaire à son oncle Herwarth, comme si on lui eût proposé le coup sur Saint-Quentin. Il le priait de porter à Mazarin une lettre en chiffres, soi-disant venue de Flandre. « Cette lettre, dit le ministre, expert en toutes ruses, a été composée h Paris. M. Vallée (de Chenailles) n'a pas été persuadé. C'est lui qui a voulu persuader Monsieur le Prince. Assurez-vous qu'il vous trompe. Ne m'en dites pas davantage ; vous m'embrouillez l'esprit. »
Dix à douze jours se passent. Le 7 décembre, le chevalier Desprès débarque chez son complice sur les sept heures du soir, lui disant qu'il avait à l'entretenir, qu'il se faisait tard, qu'il reviendrait le lendemain diner avec lui. Effectivement, il revint sur le coup de midi ; mais à peine les deux amis étaient-ils à table qu'un exempt et des gardes survenaient et emmenaient les dîneurs à la Bastille.
Le 1 1 décembre, Nicolas Foucquet et les avocats généraux obtenaient des Chambres assemblées un arrêt commettant deux conseillers à l'information de l'affaire.
L'interrogatoire de Desprès, cela se devine, ne donna pas grand'peine ; mais Chenailles refusa de répondre, alléguant d'abord sa fatigue, puis sa détention à la Bastille. On le prévint que s'il s'obstinait, on lui ferait son procès comme à un muet, suivant l'ordonnance, et effectivement un arrêt fut rendu en ce sens.
I V. le texte, Aubrry, Histoire de Mazarin, t. IV, p. 157.
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Mazarin se montra, contre son habitude, sévère jusqu'à la cruauté. Il exigeait la condamnation à mort de Chenailles. Foucquet, procureur général, dut obéir a la colère du ministre. Tant que dura Tinstruction, il ne permit pas à Taccusé de prendre un avocat, et, l'instruction terminée, il lui refusa le droit d'en choisir un librement. Il en désigna un d'office, en imposant aux communications des restrictions odieuses. La Bachèlerie, gouverneur de la Bastille, assista aux trois conférences autorisées. Chenailles n'eut à sa disposition ni encre, ni plume, ni papier, et jamais on ne lui communiqua le dossier de Taccusation ^
Quel précédent, et comme on l'invoquera plus tard contre l'homme même qui appliquait ces mesures de rigueur!
L'excuse de Foucquet, c'est l'excessive animosité de Mazarin, qui, malgré son avarice et pour se concilier le Parlement, fut jusqu'à lui promettre le rétablissement de la Paulette (22 janvier 1657). Il espérait que les magistrats en témoigneraient de la reconnaissance, à l'occasion*. L'occasion était toute trouvée.
Bien que chargé de porter la bonne promesse à ses confrères, le premier président de Bellièvre défendait Chenailles.
Incontestablement l'accusé avait écrit en Flandre, reçu des réponses, tenté de débaucher un officier du Roi ', fait prix avec lui; mais, objectait Bellièvre, il avait été l'objet de surprises. Desprès, escroc, filou, débiteur de Chenailles, établissait sa fortune sur la ruine de son ami, et, pour payer sa propre dette, livrait son créancier au bourreau. A tout prendre , on ne pouvait assimiler à une entente avec l'ennemi des relations avec un prince du sang. On n'avait voulu livrer Saint-Quentin à Condé que pour faciliter un accommo-
' Défenses j t. VI, p. 75.
• Adrert, Histoire de Mazarin, t. IV, p. 196.
* Défenses, t. VI^ p. 77. Foucquet a dit des officiers; mais on nVn cite qu'un.
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dément, et rétablir la paix dans le royaume. Cette distinction exaspérait dautant plus Mazarin qu*il la retrouvait partout dans Topinion publique. En vain Foucquet s'efTorçait d'obtenir une prompte condamnation de Taccusé; Bellièvre s'employait de tout son pouvoir en sens opposé. De janvier à mars [G57, TafTaire resta en suspens. En6n, le procès étant instruit, Foucquet conclut à ce que Chenailles fût déclaré coupable de trahison envers le Roi et l'État, condamné à avoir la tète tranchée en place de Grève. Son office de conseiller serait supprimé, ses biens conBsqués, à la réserve de seize mille livres pour le pain des prisonniers.
Conséquence imprévue : la première victime de ces conclusions rigoureuses fut le premier président lui-même. Bellièvre souffrait depuis longtemps du foie et de la poitrine. La tournure prise par TafTaire de Chenailles lui porta le dernier coup ^ Il mourut le 13 mars. On alla jusqu'à parler d'empoisonnement, et ses amis insinuèrent « qu'il était brouillé avec les Foucquet ^ » . Tant il est vrai que les passions politiques fout tout dire.
On ne remplaça pas immédiatement Bellièvre. Mazarin voulut prendre son temps pour choisir un homme plus commode^ et Nesmond, frondeur converti, fut chargé provisoirement de la première présidence.
Dès le 23 mars, Foucquet entra dans la Grand'Chambre, se plaignit vivement de la lenteur apportée au jugement de Chenailles. Une décision était nécessaire au plus tôt. L'accusé faisait difficulté de manger et se laisserait mourir de faim, avant d'être condamné à mort. La Cour pouvait bien siéger une heure plus tôt et sortir une heure plus tard.
Quatrejoursaprès,rarrétfut rendu. Il faisait droit aux réqui* sitions du procureur général sur le fait delà déchéance, de la
1 AuBCRTy Histoire de Mazarin^ t. IV, p. 183. ' Rapi.'c, Mémoires, t. II, p. 481.