‹ Nicole, CourtisaneChapitre 1 sur 9 · M. GEORGES PROPRE R · texte numérisé non relu

M. GEORGES PROPRE R

— Qu’est-ce donc au juste que Nicole?

— Mon cher, vous voulez rire!... Gomment!

Vous êtes chez elle, et vous demandez qui elle est?

— Je viens ici pour la première fois... Vous m’avez fait dîner avec des rastas, des viveurs et des hommes d’esprit. J’ai goûté la saveur des vins vieux et celle des jeunes femmes; mes voisines étalaient généreusement les charmes de leurs corsages décolletés, comme on offre les fruits d’un compotier... Bref, je pourrais me croire dans l’hôtel particulier d’une délicieuse aventurière...

— Ne vous avais-je pas dit que je vous me-

nais souper chez la maîtresse de Paul Bernard, le richissime industriel?

— Oui, oui... Mais, tout à l’heure, Nicole s’est approchée de moi; nous avons causé : ses propos n’ont rien de la vulgarité de ton du demi-monde, encore moins de la futilité du monde... Ils dénotent une originalité de vues, une culture déconcertante... Et j’en suis resté tout perplexe.

— Une conversation a suffi pour vous désorienter? Vous êtes amoureux, mon petit Julien !

— Non, c’est autre chose : j’éprouve la même impression que si j’avais bu du vouvray en le prenant pour du vin de Bordeaux... Il me semble que cette charmante courtisane ne répond pas à son étiquette. Comprenez-vous, Fréminet? Voilà pourquoi je vous demande :

qui est Nicole ?

— Une fille pas bête, une femme exquise, lancée depuis quelques années dans la vie parisienne, et sachant y marquer sa place à part. Jc/Iie, féline, séduisante, elle a uik réputation d’esprit qui n’est pas surfaite; et les lettrés spirituels qui peuplent sa salle à manger ne sont point tenus de lui fabriquer ses mots, afin de

payer leur écot. Bernard l’installa, voici cinq ans, dans ce petit hôtel des Ghamps-Élysées. Au début, quelques Parisiens crurent la reconnaître pour la fille d’un vaudevilliste qui eut son heure de succès : Georges Fripette ; puis, le fameux romancier Jean Claudières se targua d’avoir été son... initiateur. Mais, il y a beau temps que ces potins sont oubliés! Claudières est mort, et Fripette a disparu, terrant sans doute ses premiers cheveux blancs au fond d’une lointaine province. Que nous importe, d’ailleurs? Aujourd’hui, Nicole nous apparaît comme une femme charmante chez qui la cuisine est excellente. Ici, on s’amuse beaucoup mieux qu’au restaurant, et ça ne coûte rien : Paul Bernard est le seul commanditaire de la maison.

— Comment se fait-il qu’elle soit plus intelligente, qu’on la sente de plus haute race que la plupart de ses pareilles?

— Est-ce la seule déclassée qui produise cet effet? A notre époque — où les femmes refusent de vieillir — une jeune fille qui ne s’est pas mariée ne devient plus une vieille fille : bien souvent, elle reste fille tout court. Supposez une enfant trop libre, élevée au hasard,

instruite à sa guise, par un père inconscient et prime-sautier, représentez-vous le milieu d’artistes où elle a poussé, ajoutez à cela la déception d’une première aventure ratée, et vous avez la clé de cette jolie énigme qu’est notre Nicole déroutante, ensorcelante et lettrée... Je suis un peu documenté : j’ai connu son père. Et puis, je fréquente assidûment ses salons. J’adore ce mélange de tous les mondes qui s’appelle le demi-monde. J’entre ici comme dans un magasin de nouveautés, pour avoir la surprise des rencontres, le spectacle d’une exhibition imprévue... L’ensemble a du chic : sans entraver la liberté des manières, Nicole a su imposer discrètement une élégance de tenue qui évoque les petites maisons de la Régence où la pire débauche savait rester de la débauche de grand seigneur... Vous ferez en cette demeure nombre de connaissances hétéroclites ; vous y verrez même un ancien ministre, président du Conseil, l’illustre Léon Brochard; j’ai eu la stupeur de l’apercevoir, à l’instant...

— Quels sont les amis de Nicole?

— Le petite intimité de notre belle amie se borne à Landry Colin, le grand banquier, 1 associé de Bernard. La fortune de Paul Ber-

nard est une de celles qui accolent au nom de leur propriétaire une renommée de Plutus.

Enrichi par l'héritage de son père, gros industriel, par les raffineries que lui apporta la dot de sa femme, il s'est lancé, à la suite de Colin, dans des affaires fantastiques qui décuplent ses capitaux. À la place de Bernard, je me méfierais de ces opérations financières : je n'aime guère Landry Colin, ce forban au visage rougeaud : il cite son honnêteté à tout propos, et raconte sa vie à propos de tout; se prétend ancien ouvrier, mineur, pionnier, que sais-je! A considérer ses pouces en spatule, on se demande si ses coups de pioche n'ont jamais enfoui de cadavres... Aujourd'hui, c'est un banquier somptueux qui fréquente les hommes de Bourse et les milieux politiques — le jour; les femmes de bourses et les milieux péripatétiques — la nuit...

» D’autres familiers de Nicole? Ma foi, à part Nadine Ziska, la danseuse polonaise, la maîtresse de Colin, ma pensionnaire au New-music-hall , je ne vois personne... Si elle se montre accueillante aux foules d'un soir, notre blonde hôtesse est peu liante quant à ses amitiés particulières. Elle passe même pour fidèle : en cinq ans, Paris

n’a pu lui découvrir un caprice ! Paul Bernard, décidément, est un mortel favorisé : il paye et n'est point trompé...

— Ah! bah... On ne connaît pas d’amant de cœur à Nicole?

— Non, mon cher. A propos, si cela vous dit?... Monsieur Julien Dangel : la place est à prendre...

J’ai écouté cette conversation, dissimulée à l’abri d’un palmier, dans le hall fleuri de plantes rares, où la fête roule son flot d’innombrables danseurs ; devant moi, à travers l’éventail du feuillage léger, c’est le va-et-vient frénétique des visages qui tournoient, animés et rieurs; des épaules nues qui se heurtent, se bousculent ; et des habits noirs, plaquant leurs taches sombres parmi les couleurs étincelantes des tuniques pailletées.

Fréminet, le directeur du New-music-hall , mon commensal habituel, fait les honneurs de ma maison à son ami Julien Dangel, un petit blondin de vingt-sept ans, qu’il m’a présenté ce soir comme un jeune dramaturge d’avenir.

Invite donc les gens, Nicole, pour quils s’égayent aux dépens de leur amphitryon à peine sortis de table, éructant leurs commérages avec les relents de la digestion! Sans compter qu'il a plutôt réussi mon portrait, cet animal de Fréminet, en opérant lui-même : elle me ressemble assez, cette Nicole crayonnée à grands traits...

Fréminet, directeur d'un music-hall honni par les sénateurs vertueux ; Fréminet, exhibiteur de plastiques obscènes, barnum de chair rare, brasseur d'affaires louches, enrichi du produit de trois faillites successives; que diraistu, ô Fréminet! si tu te doutais que, derrière ce mur de verdures, une curieuse embusquée épiait tes propos d'après-dîner, et que ce mur avait mes oreilles?... Et toi, Julien Dangel, joli hlondin aux yeux bleus, dramaturge d'avenir qui, pour le présent, te résignes à n'être que revuiste d’occasion et à trousser des couplets grivois à l’usage du New-music-hall , sais-tu que je n'ai pas perdu une de tes paroles?

Fréminet et Dangel se sont éloignés dans la direction du salon de jeu, continuant leur causerie innocente.

A dix pas, ils croisent Landry Colin : de

NIGOLE, COURTISANE

quelle chaleureuse poignée de main Fréminet honore le banquier, comme sa figure loyale respire la sympathie qu’il éprouve pour le « forban rougeaud » qui a raflé les actions du New-music-hall afin d’y voir danser sa maîtresse Nadine!... Je ne suis pas encore blasée des petites comédies que m’offre chaque jour la fausseté humaine.

Voici Landry Colin rejoint par un vieillard sec et maigre, portant haut sa tête blanche, sa figure chafouine à l’œil rusé : Léon Brochard, l’ex-leader de l’Extrême-Gauche, l’homme qui, durant trente ans, fut mêlé au mouvement politique, sombra un instant sous le plongeon d’une affaire fameuse, et se releva un beau matin ministre de l’Intérieur, président du Conseil. Léon Brochard, simple particulier désormais, a conservé une espèce de pouvoir occulte : la griffe de l’aigle qui ne lâche jamais tout à fait sa proie. Les journaux citent toujours son nom, dans leurs articles de polémique, comme au temps de sa toute-puissance; on croise toujours son coupé entre l’Elysée et la place Beauvau...

Ce souverain démocratique a gardé le sceptre, s’il déposa la couronne.

Que diable vient-il faire chezmoi, cet homme célèbre? C'est la première fois que je le vois ici, et nul ne me Ta encore présenté. Mais Landry s'approche, suivi de son compagnon.

S'inclinant devant moi, le banquier dit, exagérant la gracieuseté un peu simiesque de son visage grimaçant :

— Permettez-moi, chère Nicole, de vous faire connaître mon ami Léon Brochard, avec qui j'eus l'honneur de rater mes versions latines et de jouer des tours aux pions, sur les bancs d’un vieux collège de province qui n’existe plus aujourd’hui...

Tiens! Brochard est un ancien condisciple de Colin. Ça ne m'explique pas sa visite, quand même : est-il là par simple curiosité, comme on parcourt en passant une exposition gratuite? Je réponds machinalement :

— Soyez le bienvenu, monsieur. Les amis de Landry sont les miens.

— Alors, je remercie Colin d'être mon ami, madame.

Je jette un coup d’œil fuyant sur Léon Brochard, sa voix est infiniment plaisante; douce, légère, bien timbrée, elle coule avec un bruit clair, frais, tout pimpant; l’organe parait jeune,

NICOLI;:, COURTISANE

Il n'a pas la voix de sa moustache blanche. Et nous échangeons des bouts de phrases banales, interrompus soudain par un tapage de cris, de rires, d’applaudissements. C’est Nadine Ziska, la petite ballerine, un peu ivre, un peu folle, qui improvise, sur les motifs que joue l’orchestre tzigane, une danse merveilleusement savante et troublante. Brune, fluette, menue, d’une maigreur musclée et d’une invraisemblable souplesse, Nadine tord, étire, renverse, avec d’aguichants efforts de reins, son échine flexible et voluptueuse de jeune chatte. Un large cercle s’est formé autour d’elle : elle danse au centre de la grande salle illuminée.

Sa robe de bal allonge une traîne interminable et gênante. Alors, peu à peu, grisée de rythme et de mouvement, pour mieux remuer, Nadine relève la queue démesurée de sa jupe, soulève celle-ci jusqu’aux genoux, découvre des dessous frétillants sur deux mollets fermes, nerveux, gainés de soie violette. Et c’est très amusant de voir cette petite danseuse classique au talent impeccable, à la technique irréprochable, évoquer à cet instant les chahuteuses montmartroises qui s’ébattent au sous-sol du bal Paillasse. A demi-nue sur la scène do Fréminet ou

moulée sous le maillot collant, jamais la vertigineuse Nadine ne fut plus suggestive que dans cette toilette fourragée par ses doigts impatients, où sa beauté piquante prend la grâce lascive du retroussé.

Au fur et à mesure que la jupe remonte, le cercle des spectateurs se rétrécit, se rapproche d’une poussée brutale, qui enferme la jolie créature dans un réseau de convoitises. Les hommes, voire les femmes, ont une figure pale, des regards allumés, et les mains tremblantes.

Près de moi, Fréminet murmure, avec une conviction de directeur :

— Ali! la mâtine... Elle n’a jamais donné ça devant le vrai public.

Et Landry Colin, le visage changé, tripote fébrilement sa barbe annelée. Landry est jaloux ; quand il regarde Nadine, ses lèvres se froncent, ses yeux se durcissent : un vrai mufle de dogue qui surveille sonos.

Landry fait un geste, comme pour rejoindre Nadine, puis, se tourne vers nous d’un air hésitant. Il considère Brochard, m’examine ensuite, et, finalement, nous quitte après m’avoir soufflé dans l’oreille :

— Soyez coquette !

Qu'a-t-il voulu dire?... « Soyez coquette ! » Coquette... Avec qui? Avec Brochard? Pourquoi?... L’intérêt caché de Colin m’échappe, et pourtant, je sais que la moindre parole du banquier a toujours un but... Son conseil astucieux aboutit à rebours : toute décontenancée, je reste plantée en face de Léon Brochard, et j’observe ce mutisme stupide des gens auxquels on demande à brûle-pourpoint : « Raconteznous quelque chose! »

Et puis — c’est bête — je sens que Léon Brochard m’impose un peu. Je suis flattée, dans mon snobisme, que l’homme d’Etat se promène à travers mes salons, s’exhibe complaisamment, au grand étonnement des invités obscurs ; je songe à la vie passée de ce vieux routier du pouvoir qui se tint si longtemps en équilibre au-dessus des passions politiques grâce à ces deux balanciers : son activité prodigieuse et son bluff colossal; je pense aux boutades virulentes qu’il rédige d’une plume acérée, et que les hommes de mon entourage — Colin, Paul Bernard — commentent avec tant d’admiration en lisant les journaux du soir.

Bref, je subis le prestige... Et Léon Brochard m’intimide.

Lui, dressant sa haute taille svelte d’un geste fier de vieux beau, me fixe d’un regard brillant, ardent, pétillant, quigardeun éclatde jeunesse, et me cause la même impression que sa voix :

ces yeux vifs détonnent, sous la paupière griffée d’une patte d’oie.

A la fin, ma sotte attitude m’exaspère; en général, lorsqu’on me présente un nouveau venu, le trouble n’est pas de mon côté. Pour rompre le charme, je m’éloigne, prenant un bras qui passe à ma portée, sans même regarder le propriétaire de ce bras. A trois pas, j’identifie mon compagnon : c’est le petit Julien Dangel, le jeune auteur qui interviewa Fréminet, tout à l’heure, à mon sujet, et s’étonna naïvement que je n’eusse pas un amant de cœur. C’est lui qui incarne le type du rôle, par exemple ! Blond doré, coiffé avec la raie de milieu, les yeux tendres, d’un bleu limpide, une moustache si claire qu’elle se confond presque dans le teint rose ambré des joues allongées; Julien, trop joli, trop efféminé, a bien l’allure équivoque, la beauté veule, d’un monsieur que l’amour ne ruinera jamais.

Ce garçon me déplaît, par sa façon de m’observer, d’une œillade oblique; l’air sérieux,

réfléchi, dont il contemple l’hôtel ruisselant de luxe, la silhouette de Léon Brochard, se prolilant sur un fond de tapisseries bleu nil comme un ibis noir sous un ciel d’Égypte... Je soupçonne Julien Dangel de cacher tout un petit manège d’arrivisme banal , de rouerie candide, derrière son front pur et délicat; s’il allait tenter de suivre à la lettre le conseil moqueur donné par Fréminet, il y a vingt minutes?... Je remarque que Julien a les lèvres minces, presque pincées, et les yeux ronds, doux et timides : mélange d’instincts. Est-il fourbe? Est-il ingénu? Je crois qu’il s’efforce d’être fourbe — ingénument.

Nos propos précédents roulèrent sur des généralités; mais, ici — oùchaque soirée m’amène des inconnus — toute conversation s’achève en interrogatoire, et, malgré moi, les questions montent à mes lèvres :

— Quel âge avez-vous, monsieur Dangel?

— Vingt-sept ans, madame.

— Parisien ?

— Normand... de Lisieux.

— Marié ?

— Non, fiancé.

— Elle vous adore, hein?

— Gomment le savez-vous?

— Oh! Que j'aime cette réponse...

Je ris à belles dents. Bon! le visage de Julien s'empourpre de couches successives de rouge, comme ces fonds de décor où le chef électricien fait des essais d’éclairage. Sa confusion redouble ma gaieté. Dangel dit très vite :

— Ne croyez pas que ce soit par fatuité que j'aie laissé échapper une phrase... naïve... Ma famille m'a fiancé à une petite fille qui s'est éprise sincèrement, profondément... simplement parce que je fus le premier à lui débiter des fadeurs. Je suis tellement sûr de l'amour de cette enfant que, lorsque vous m'avez dit : « Elle vous adore... » j’ai été tout surpris : il m'a semblé que vous la connaissiez...

— Non, je l’avais seulement jugée sur votre mine.

Le voici qui rougit de nouveau : ces épidermes de blonds sont d’une finesse! Mais un remous nous sépare. Les danseurs s'éparpillent , devant les domestiques qui installent tout autour du hall les petites tables du souper. Les couples s'appellent, se cherchent... Je proportionne le nombre des tables à celui des invités en m’arrangeant de manière que l’on soit forcé

de se grouper par quatre ou cinq... Ce n’est pas plus convenable qu’à deux, mais c’est plus joyeux : et la gaieté est l’excuse de la licence.

Je m’assieds vis-à-vis de Léon Brochard, qui a daigné rester. Près de lui se glisse Maud Sterling, la jolie actrice, qu’attire le renom de galanterie de l’ancien ministre; et Julien Dangel se faufile à son tour à côté de moi.

Maud est une fille ravissante — cheveux roux, peau laiteuse — dont le sourire est plus brillant que l’esprit de conversation ; c’est pourquoi elle se contente de montrer ses dents sans jamais parler. Quant à Julien, il semble doublement hypnotisé par le voisinage de l’homme illustre et par ma présence. Dans le bruit des assiettes heurtées, des bouchons qui sautent, des cuillers qui tombent, des violons qui grincent, un simple dialogue s’échange donc entre Brochard et moi.

J’avoue la curiosité, qui, depuis une heure, me préoccupe :

— Monsieur Brochard, me permettez-vous de vous faire un aveu dénué d’artifice : je suis anxieuse d’apprendre à quel hasard fortuné j'ai dû l’honneur de vous voir chez moi ce soir.

— C'est moi qui ai eu le plaisir d’y venir,

grâce à un pari que Landry Colin me gagne à cet instant.

— Me voici de plus en plus intriguée? Expliquez-vous...

L’ex-ministre, malicieux, raconte, de sa voix claire :

— Je déjeunais ce matin chez mon vieil ami.

Landry m’emmena prendre le café dans son fumoir. Tout à coup, j’aperçus, accroché au mur, le plus délicieux portrait de femme qu’on pût imaginer... De grands yeux bleus, d’un bleu d’eau profonde, d’un bleu de ciel d’été ; une mousse de cheveux blonds, auréolant l’ovale précieux du visage ; et une petite bouche sensuelle, charnue, qu’on eût voulu mordre, comme un fruit rouge... Je lus le nom du peintre, et je m’écriai : « Ce Watelet, quel flatteur, quel poète ! Comme il idéalise tout ce qu’il touche : il se sert de son pinceau ainsi que d’une baguette de fée !... — Tu te trompes, me répliqua Landry, je connais le modèle qui posa ceci, et je t’affirme que sa figure est infiniment plus séduisante. — Allons donc! — Veux-tu parier cinquante louis que tu la trouves encore mieux que son portrait : je t’emmène souper cette nuit chez elle... — Entendu. » Et

voilà comment j'ai perdu mon pari, madame, puisque je suis en face de vous. Le peintre Watelet ne vous a pas avantagée, je le constate avec bonheur.

Je suis stupéfaite : de quelle façon Landry s'est-il procuré mon portrait? La toile était dans l'atelier de Watelet, avant-hier... Le peintre devait achever certains détails de costume et me faire livrer le tableau demain, à l'hôtel... Colin avait assisté à plusieurs séances de pose, s'était extasié sur la ressemblance, mais rien n'avait pu laisser croire qu'il désirât le posséder... Watelet aurait-il commis une erreur? Peu probable... J'éclaircirai ce petit mystère.

En attendant, je souris doucement à Léon Brochard : son admiration m'enchante. Je me rappelle Jane Percy, de la Comédie-Française ; Zizi iSinon, la plus belle fille du siècle précédent; et la duchesse de Béryl, et Bobette, et Maximilienne. . . Toute cette légende d’aventures galantes que raconte le visage fripé du célèbre vieillard.

Je ne vois plus les rides de Brochard, j’oublie ses soixante-cinq ans, je pense seulement : « C'est un homme illustre, et il me trouve plus

.jolie que les plus jolies femmes qu'il a possédées... » Toujours le prestige!

Et quand Brochard, tirant parti du voisinage, fait craquer le vernis de sa bottine sur le satin de mon petit soulier, je n'ai pas le geste de recul, le genou vivement retiré, je ne fronce pas des sourcils offensés, ainsi que j’agis toujours, en pareille occurrence... (Il ferait beau voir que ce fût le petit Julien qui se permît cette privauté !)

Au contraire, une tiédeur trouble m’alanguit au contact de mon compagnon. Et lorsqu’il feint de ramasser quelque chose sous la table, je laisse sa main frôler d’abord, caresser ensuite, la courbe pleine de ma hanche...

Tandis que Dangel échange enfin quelques paroles avec Brochard, je les regarde tous les deux : dire que c’est le sexagénaire sec et droit , au teint jaune, à la chevelure blanche, qui a l’avantage sur le gentil blondinet au printemps ileuri. Ce n’est jamais l’homme qui me tente, mais ce qu’il représente. Suis-je la seule, parmi celles qui traînent derrière elles le souvenir d’une déception? On aime par vanité, par snobisme, par sensualité ou par intérêt. On aime pour vivre, pour satisfaire une ambition

pour briller, pour régner ou pour jouir...

Il n'y a que la première fois qu’on aime pour aimer.

Tout à coup, une phrase de Brochard requiert mon attention; il dit à Julien :

— Une pièce en quatre actes ! Mais pourquoi ne parliez-vous pas plus tôt, jeune homme? Je vous suis tout acquis. Nous vous ferons jouer ça. Je vous adresserai à quelqu’un que je connais...

Le petit Dangel bégaye un remerciement affolé, bouleversé d’espoir. Qu’est-ce qui lui prend, à Léon Brochard? À quel propos se jette-t-il à la tête de Julien? Soudain, je comprends : Brochard m’a lancé un coup d’œil d’intelligence, qui signifie : « Hein? Suis-je aimable avec vos amis! » Dangel a des prunelles câlines et des joues duvetées : l’exministre croit que le joli jeune homme est mon sigisbée et pense me faire plaisir en s’intéressant à lui. C’est cocasse.

Pendant que les invités se dispersent, au moment où l’on prend congé, Brochard s’approche, murmure à voix basse :

— Je serais très heureux, petite madame, de pouvoir vous rendre votre gracieuse hospita-

lité, de vous revoir ailleurs, chez moi, sans gêneurs autour de nous, sans indifférents malencontreux... Voulez-vous déjeuner avec moi, voyons... après-demain? Non? Vous êtes froissée de ma précipitation? Ma vie est si absorbante qu'elle me force d’être toujours pressé... Enfin! Vous déciderez vous-même.

J’ai tellement envie de vous reparler, en tète à tête... Vous êtes si jolie... Écoutez : le jour où vous serez disposée, envoyez-moi un mot... ou téléphonez... Et quelles que soient mes occupations ce jour-là, je me rends libre, je réserve ces minutes précieuses... J’habite 4, rue de Solférino, à deux pas du quai d’Orsay... Dites, jolie madame, accepterez-vous? Me permettezvous d’espérer?

— Oui.

Je viens de reconduire les deux derniers pardessus du vestiaire. Dans les grands salons silencieux, les glaces reflètent ma silhouette alerte qui remonte prestement vers 1 asile de ma chambre close.

J’ouvre la porte, avec un petit frisson de

volupté paresseuse à l'idée des draps frais, des oreillers moelleux qui m'attendent : il est quatre heures du matin, la soirée a fini relativement tôt, mais, néanmoins, je suis fatiguée.

Au fond de la pièce éclairée en veilleuse, une ombre indécise et mouvante, un léger bruissement... Je tourne le commutateur. Paul Bernard se lève d’un fauteuil, les yeux un peu bouffis, comme s'il avait sommeillé là. Je dis, surprise :

— Comment, tu dormais ici?

— Je m'y suis réfugié, plutôt. Tes invités m'assommaient, ce soir. Pourquoi ? Parce que je t'ai trouvée particulièrement jolie, tout à coup, au milieu du dîner. J'aurais voulu te prendre, t’emporter telle que tu étais, ç'a été une sensation irrésistible... alors, ces gens qui m'empêchaient de suivre mon impulsion m'ont paru très bêtes, j'avais envie de leur demander ce qu'ils faisaient chez toi, ces idiots... Et je me suis sauvé, pour n'avoir plus la tentation de leur jeter des assiettes à la tête...

— Tu n'es pas honteux, Paul, de m'aimer autant que cela, après cinq ans de faux ménage?

— Il y a cinq ans, je me souviens qu’une petite Nicole, que je prenais pour la maîtresse d’un autre, devint la mienne... et que j’eus la surprise de la découvrir plus... virginale qu’une fiancée de province, n’ayant eu qu’un béguin platonique où je soupçonnais une aventure effective. Depuis, Nicole fut toujours une adorable compagne quasi conjugale... Est-ce pour cela que tu t’étonnes que je t’aime encore en amant, et non point comme un vieux mari?

Je le considère affectueusement. Je ressens une amitié immense à l’égard de ce grand garçon robuste, joyeux, affrontant gaillardement les parages de la quarantaine ; ses bons yeux gris expriment une telle tendresse... Mais, je ne puis l’imaginer mon amant, pas plus que mon mari. Il me semble que c’est mon frère, un frère avec lequel je serais quelquefois obligée de... dormir. J’ai une profonde affection pour Paul, jamais du désir. Je lui suis très reconnaissante d’avoir assuré ma vie — il m’a constitué une fortune personnelle dès le début, par délicatesse, afin que je fusse indépendante — d’être un excellent camarade, sincère et dévoué, d’avoir eu pitié de moi, voilà cinq ans, alors que fillette de dix-huit ans, meurtrie,

brisée, par un amour malheureux, je me jetai dans ses bras. Je ne peux pas éprouver autre chose... Je lui réponds :

— Moi aussi, je t'aime bien, va!

Et j’effleure sa nuque, son front, ses cheveux, d’une main un peu molle, d’une caresse sans fièvre. II dit :

r — Ne sonne pas Lucy, cette nuit : elle s’est endormie, sans doute, la pauvre fille... En me laissant te déshabiller, tu feras deux heureux : ta femme de chambre bâillerait, gémirait d’accomplir sa corvée tardive; moi, lorsque je détache un à un les boutons de ta robe, il me semble que j’égrène un chapelet d’amour...

Lucy, elle, ne pense qu’à regagner son lit...

— Toi, tu ne songes qu’au mien... Ecoute, Paul, tu nous comparais tout à l’heure à des gens mariés; ce soir (ou plutôt, ce matin, il est cinq heures) imitons la sagesse bourgeoise des vieux époux, et que les amours dodus et râblés qui s’ébattent sur les tableaux qui couvrent ces murs, rougissent d’assister à la plus plate des nuits sans histoire, et nous contemplent paisiblement étendus côte à côte, devisant avant de dormir, comme un bon ménage un peu ridicule... je suis éreintée.

Paul m’obéit, sans entrain. Silence.

Tout à coup, il grogne, envoyant une bourrade à son oreiller.

— Certains jours vous réservent un tas d’embêtements! Figure-toi que ma femme est malade : il faut que je la conduise dans une petite ville d’Allemagne où les médecins, depuis quelque temps, expédient leurs clients sérieux . . . Le docteur a décidé ce voyage, hier. Je suis contraint d’accompagner Rachel pour une foule de raisons mondaines et stupides... Me voici séparé de toi, obligé de quitter mes affaires... La vie est une chose idiote. Et quand je viens pour t’annoncer mon départ, comptant, comment dirai-je? sur des adieux tendres, sur...

— Le coup de l’étrier ?

— ... Je te trouve fatiguée, somnolente. Tu remontes seulement à quatre heures du matin, exténuée par tes invités. Qui recevais-tu, au fait, hier? Raconte-moi donc ta soirée.

— Tu sais... Je dors déjà... Mes invités : ils tournent en kaléidoscope devant mes yeux...

Il y avait deux nouveaux à dîner... Ma maison me fait l’effet d’un lycée où, chaque jour, arrivent d’autres pensionnaires...

— Bigre! Heureusement qu’il n’y a pas de

dortoir... Quels étaient ces deux « nouveaux »?

— Un certain Julien Dangel, que m'a présenté Fréminet : un joli blondin fade et pomponné, ce Dangel... Il m’a d'abord prise pour une poupée, et s'est étonné ensuite qu’il n'y eût pas que du son dans ma tête... Et puis, j'ai vu quelqu’un d’un peu plus notoire, amené par ton ami Landry. Devine? L’hôte d’élection, qu’on est fier de recevoir, d’afficher... L’invité unique, l’oiseau rare...

— J’ai trouvé : un honnête homme, parions-le?

— Oh! non... Un grand homme, tout simplement. Léon Brochard, le fameux ministre, le célèbre polémiste dont tu m'as parlé si souvent... Ç’a diverti ma curiosité de le voir de près. Il a l'œil madré et le sourire canaille. 11 doit être joliment roublard. Mais, n'importe : on n'a pas le temps de connaître les femmes quand on a passé sa vie à rouler les hommes.

Son regard en vrille m’a fort mal jugée, puisque, après une heure de flirt, cet homme peu subtil a cru pouvoir m'inviter à l’aventure... Jusquelà, il m'avait paru supérieur, ce personnage omnipotent; du coup, je fus refroidie, et je lui répondis : oui, pour punir d'une fausse ospé-

rance ses façons trop cavalières... Qu’est-ce qui te prend, Paul?

— Nicole... Tune remarques pas que cette conversation nous a tout à fait réveillés?

— Paul... Tu oublies que tu pars pour l’Allemagne, demain... Il faut se reposer, à la veille d’un voyage... On te récompensera, à ton retour.

— Justement : ce voyage me rappelle les cuillerées d’huile de ricin qu’on me forçait d’avaler quand j’étais petit. Ma bonne me disait, avec la voix: flutée que tu viens de prendre : « Allons, un bon mouvement : buvez, monsieur Paul. Vous aurez une pastille de chocolat, après. » Mais, moi, c’était toujours avant que je l’exigeais, la pastille...

— La philosophie du moment présent. Tu es monsieur Tout-de-Suite...

— Nicole, il est bien tard pour bavarder...

Passé minuit, les paroles s’envolent : les baisers restent.

12 avril. — Un de ces jours gris et pluvieux où le printemps de Paris semble pleurer d’ennui. Je flâne chez moi, feuilletant les lettres de Paul. Il m’écrit quotidiennement des phrases tristes sur des cartes postales joyeuses, illustrées, à la manière d’Outre-Rhin, les arbres coloriés en vert épinard et lecielen bleuindigo. J’apprends ainsi que Paul s’est installé dans une espèce de vieux château romantique qui, malgré sa façade moyenâgeuse, recèle l’électricité et Je tout-à-l’égoût ; qu’une forêt de sapins, de mélèzes, de hêtres, ennoblit de ses verdures profondes le paysage grandiose où coule une lente petite rivière bleue au courant

tranquille; et que madame Paul Bernard absorbe des litres d’eau nauséabonde et diurétique pour tâcher d’éliminer la dangereuse adiposité qui envahit sa volumineuse personne cardiaque.

Un coup de sonnette. Landry Colin entre sans être annoncé, en intime. 11 a une allure insolite : l’œil inquiet, la figure congestionnée, et la barbe ébouriffée par ses doigts nerveux qui l’agacent à rebrousse-poil. Il questionne, méfiant :

— Bernard est parti, n’est-ce pas?

11 darde sur moi ses petits yeux aigus où l’éclat dujour se reflète en malice. Je réponds :

— Paul a quitté Paris la semaine dernière.

Mais, qu’y a-t-il donc?

Le banquier m’intrigue. Il arbore cet air gêné du monsieur qui a une confidence épineuse sur le bout de la langue, ou une mauvaise affaire à vous proposer. .l'écarte cette dernière supposition, mais la première?... Son sourire embarrassé, son petit ricanement qui n’en finit plus... Et cette idée de s’assurer de l’absence de Paul !

Landry aurait-il des intentions sur ma personne, par hasard? Hum ! bien invraisemblable...

11 tient à Nadine Ziska, et ce n’est guère l’homme d’une double aventure : sa vie de boursier est trop compliquée et son existence sentimentale ne l’est pas assez, pour qu’il envisage le risque de tromper sa maîtresse avec celle de son associé.

Je ne suis pas de ces femmes dont la curiosité s’amuse longuement à deviner le contenu d’une lettre d’après l’enveloppé, le timbre, la suscription... moi, je déchire tout de suite. Déchirons :

— Allons, décidez-vous... Qu’avez-vous à me dire de si mystérieux avec ces précautions de conspirateur?

Landry devient plus rouge encore, exagère sa mine défiante, et finit par chuchoter :

— Écoutez, ma chère Nicole... Vous êtes une femme intelligente. Je suis venu vous trouver parce que vous pouvez me rendre un service inappréciable... D’ailleurs, il s’agit d’obliger votre ami Bernard aussi bien que moi : n’est-il pas mon associé? Je vais vous mettre au courant... Mais, jurez-moi, de ne parler de rien à personne?

— Jusqu’ici, il me serait difficile do commettre une indiscrétion : vous êtes plus obscur que les livres sibyllins...

— Il faut que vous me compreniez à demi mot, Nicole... Pour la première fois, je confie un secret d'affaires à une femme : c'est une sorte d'honneur, pour vous. Je ne le dirais pas à Nadine...

— Parce qu'elle n'est sans doute point celle dont vous avez besoin en la circonstance.

— Toujours des rosseries?... Nicole, soyez sérieuse. Voici la chose : je poursuis depuis quelque temps une vaste entreprise financière qui se complique de certaines combinaisons ... où Bernard est intéressé. Bref, sur ce terrain, je suis en rivalité avec un homme qui vise le même but que moi : Jules Bouvreuil, le directeur de X Agioteur, ce grand quotidien que lisent les spéculateurs et les boursiers. Vous expliquer tout cela d’une façon détaillée serait superflu : vous vous y embrouilleriez... Sachez seulement que le directeur de X Agioteur m’a voué une haine corse, que plusieurs de ses actionnaires sont mes bons amis, qu'il se livre entre Bouvreuil et moi un duel acharné, et que l'un de nous y sautera. J'ai un atout dans mon jeu : la protection occulte d'un vieux camarade de collège... Léon Brochard. Vous sentez ce que l’appui d'un homme politique de

son envergure peut être pour moi pendant cette période difficile. Malheureusement, ce satané Bouvreuil commence à m'inquiéter, avec son journal; le misérable possède deux armes toutes-puissantes : la publicité et le chantage; je le crois fort capable d'employer l'une et l’autre. Si, quelque jour, un scandale machiné par Y Agioteur allait m'éclabousser, Léon Brochard, bien que mon ami intime, persisterait-il à me défendre?... Les amis quittent votre maison avec votre bonheur, tout comme l'âne s'éloigne du pré quand l'herbe est broutée.

L’adversité et la trahison, ce sont deux bateaux qui voguent de conserve... Je ne suis pas assez sur de l'affection de Brochard pour ne me fier qu'à son cœur : il faut que je le tienne autrement, ce vieux renard, au cas d’un esclandre, que j'appréhende, que je flaire, dont j'ai l'intuition terrible... Nicole!

Une pause. Le banquier m'enveloppe d'un regard expressif , aux lueurs troubles . Il reprend à voix basse :

— Léon est un homme extraordinaire...

L'âge semble n'avoir aucune prise sur cet être d'airain. Je Fai vu vivre : surmenage physique, surmenage intellectuel, il s'est usé de toutes

les façons. Son programme quotidien : douze heures de travail, six heures de débauche, deux heures de lecture et quatre heures de sommeil. Ça, durant trente ans... Aujourd’hui, il a passé la soixantaine : vous le croyez peut-être assagi, tout au moins affaibli?... Eh bien, il vient de quitter une gamine de dix-sept ans, sa dernière maîtresse, parce qu’il la trouvait trop sotte et pas assez vicieuse. Avez-vous remarqué la vivacité de ses yeux de braise et la jeunesse de sa voix, Nicole?... Ah! La femme qui le tiendrait, celui-là ; qui saurait mater l’homme par la chair, l’imagination; qui pimenterait son désir du sel de l’esprit, du poivre des caresses... qui enjôlerait ce sensuel impénitent, et courberait devant elle le puissant qui fait pliertant d’échines... Voyez-vous cette victoire, Nicole : la suprême aventure de Léon Brochard?

Ce que je vois surtout, rusé Colin, c’est ta malice de démon que trahit, à mes yeux de myope, l’imperceptible fil blanc : tu mets en œuvre toutes les roueries, faisant appel à mon intérêt, ma vanité, mon ambition... Habile, trop habile financier : je plains les clients qui hantent ta banque! Il doit raffoler de toi, M. Gogo.

Je réplique d’une voix insinuante, épiant Landry du coin de l’œil :

— Décidément, je* ne comprends pas en quoi vos confidences me concernent, vieil ami : et elles m’ennuient, puisque je ne pourrai point les répéter. Si nous changions de conversation?... Pour parler d’autre chose, à quel propos a-t-on transporté chez vous le portrait que j’avais commandé au peintre Watelet?

Le banquier sursaute, rougit; nos regards se croisent; il éclate de rire, et s’exclame :

— Ah î la roublarde. . . On ne lui cache rien. . . Eli oui, là! C’est à vous que j’ai songé, dès que j’eus prévu que Léon Brochard me lâcherait au premier tournant... Cet homme, qui tient du tigre, de l’anguille, de l’aigle et du singe, il n’y a qu’une femme qui puisse le saisir, le garder, et une femme comme vous, astucieuse Nicole!

» J’ai imaginé le coup du portrait : il était naïf; mais, avec un paillard tel que Brochard, il devait réussir, et attirer son attention sur vous... Léon regarde toutes les jolies lilles, meme en peinture. Watelet, cherchant à vous embellir, est parvenu à vous rendre telle que vous êtes; c’est déjà superbe. Quand la beauté

atteint son état maximum, Fart ne peut la surpasser.

— Oh! oh! Landry, votre aphorisme frise le madrigal, ma parole!

— Voilà pourquoi j'ai décidé Watelet à envoyer le tableau chez moi sous un faux prétexte... Si vous aviez vu la tête de Léon lorsqu'il l’aperçut!... J'ai senti la partie gagnée. Et je l ai amené ici, comptant sur votre séduction...

— Ben! Vous ne manquez pas d'aplomb, proxénète... OùPaul vous a-t-il pêché? dans un aquarium?

— Mais, chère amie, je ne conçois guère vos insolences... C’est en pensant à votre intérêt, à celui de Bernard, tout autant qu’au mien, que j’agis ainsi! Nous sommes comme ces alpinistes qui font une ascension à la chaîne : si la corde se rompt, tout le monde roule au fond du ravin...

— Oui : Léon Brochard vous sert d’alpenstock.

— Nicole... Me comprenez-vous, maintenant?

— Parbleu! Vous formez le plan de tromper votre ami Paul Bernard en jetant la maîtresse de votre associé dans les bras d’un vieux viveur qui peut vous servir... C’est propre. Pourquoi n’avez-vous pas employé Nadine, à cette

œuvre?... Elle, c’est voire propriété; et vous ne disposiez pas du bien des autres, au moins, pour l’offrir... au Minotaure?

Landry Colin riposte galamment :

— Nadine n’a pas votre esprit, Nicole; elle n’est pas delà race des grandes courtisanes... Elle eût été au-dessous du rôle... Nadine, c’est un joli animal cabriolant, dansant, griffant... Une fine petite chatte gracieuse et frôleuse. Mais incapable de réflexion, par exemple. Elle est bête!... C’est pour cela que je l’ai prise comme maîtresse... Je n’ai pas l’audace de Paul Bernard, moi : une femme supérieure m’eût épouvanté : j’aurais craint qu’elle ne conquît trop d’ascendant sur moi.

— Ai-je soudain enlaidi que vous me traitez de femme supérieure?

— Vous êtes délicieuse, Nicole. Chère amie, vous examinerez à tête reposée la combinaison que je vous propose : il n’est pas question d’une intrigue banale, mais d’une affaire de toute importance...

— Vous me faites l’article, comme à un client.

— Ne pouvez-vous pas, d’ailleurs, tout promettre sans rien accorder : plus une femme se laisse désirer, plus on s’attache û elle... Je

n’ignore point vos qualités de Célimène. Ce que je vous demande instamment, c’est de m’aider à retenir Léon Brochard dans notre camp, en distrayant son attention pour l’empêcher d’entendre siffler les obus... De savoir exiger de lui, au moment voulu, l’influence propice qu’il me refuserait peut-être, si j’étais seul en cause... N’oubliez pas qu’une grande partie de la fortune de Paul Bernard est engagée dans la banque Landry Colin!... Un krach, un scandale, et Paul sombre le jour où je me noie... Méditez cela... Vous êtes une jeune femme très experte.

— Vous semblez vous méprendre sur mon caractère, Landry. Et vous me prêtez une adresse que je n’ai point.

— Je ne prête qu’aux riches...

— Oui, n’est-ce pas : quand une femme possède un hôtel à son nom, des bijoux princiers, une rente viagère de cent mille livres, et qu’elle doit ces libéralités à son protecteur, elle fait sourire si elle se prétend désintéressée... Et pourtant, Colin, en vous apportant mon appui dans la crise que vous redoutez, où serait mon avantage personnel? Paul ruiné, je resterais indépendante, obligée, tout au plus, de restreindre un peu mon train de maison en perdant

ses largesses supplémentaires... Landry, vous connaissez Paul; son amour pour moi : cherchez là les seules raisons de ma chance actuelle. Ne la croyez pas le résultat heureux d’une diplomatie — inexistante... Je suis incapable d’habileté, je n’ai jamais su agir par calcul.

— Tant pis. Je parlerai meme plus cyniquement encore, Nicole : je regrette que Bernard ait commis l’imprudence d’assurer votre liberté. Que votre luxe dépendit de lui, et vous raisonniez sans doute autrement.

— Je ne daigne point me formaliser de vos impertinences, Landry. Vous êtes un homme mécanique, un jongleur de chiffres, une machine à coups de Bourse... Si vous connaissiez ma vraie nature, comme vous me mépriseriez, mon ami! je suis susceptible d’avoir du cœur, par moments, et je ne pourrais venir à bout d’une addition de dix nombres!... Je me découvre sous un vilain jour, hein? J’ajoute une chose monstrueuse : si j’hésite à tromper Bernard, si, jusqu’ici, je ne l’ai jamais fait, ce n’est pas par vertu, ce n’est pas par scrupule, c’est par affection.

— Mais Bernard ne serait pas trompé puisqu’il ne saurait rien! Nicole, vous êtes assez

maligne pour lui dissimuler ce que noire sollicitude s'efforcerait de laisser dans l'ombre. La conduite d'une femme ne commence à avoir quelque importance que du jour où elle est connue.

— Ah! vous croyez ça! Apprenez ceci, mon cher : j'ai si peu l’intention de mentir a Paul, sur ce sujet, que, dès votre départ, je m'installe à cette table et je lui écris le récit de notre conversation, mot pour mot, avec l'exactitude d'un bon sténographe...

Landry Colin sourit d'un air ironique. II se lève, transporte la petite table devant mon fauteuil, prépare le porte-plume, le buvard, l'encrier, et conclut, en me baisant la main :

— Ecrivez, ma jolie complice; maintenant, je suis sur de vous. Une femme ne profère pas deces énormités quand elle parle sérieusement. Tout raconter à Bernard!... Non, laissez-moi rire. En vérité, vous êtes à demi convaincue, et vous me débitez ces sottises pour déguiser votre capitulation. Prenez tranquillement une résolution : je me sauve. Au revoir, Nicole.

O Landry Colin! Auriez-vous encore cet air d’incrédulité railleuse si vous lisiez, derrière

mon épaule, la lettre que je rédige à 1 intention de Paul; où je relate fébrilement, de mon écriture rapide : votre visite, — Léon Brochard, — la concurrence que vous faites à Jules Bouvreuil, — les menées de ï Agioteur — et le plan équivoque agencé par votre cervelle artificieuse?... Et si vous doutiez encore, vous me verriez sonner Lucy, lui remettre la lettre qu’elle descend à la boite et qui partira pour l’Allemagne parle premier train postal, ô Landry Colin!

Mon courrier terminé, je me rappelle que, justement, la petite Nadine Ziska dîne ici, ce soir. Je vais m’habiller. La robe que je porte était assez bonne pour recevoir Landry, mais nous nous montrons doublement coquettes lorsque ce sont les yeux d’une femme qui doivent nous détailler — sans désir, donc sans indulgence.

Au moment où j’arrive dans le vestibule, on sonne à la porte d’entrée. Jacques vient ouvrir avant que j’aie disparu. Je me trouve nez à nez avec un petit jeune homme blond qui me salue profondément.

Tiens! Julien Dangel ! Ah! oui : la visite de digestion. Heureusement que tous les gens qui soupent chez moi n’ont pas la politesse de la

faire; sans cela, ma maison serait toujours pleine.

Je rentre avec Julien clans le petit salon.

Le jeune homme commence une conversation banale que j’écoute distraitement : je songe à la robe qu’il m’empêche de mettre. Julien parle avec componction; il a l’air d’un petit garçon bien sage qui débite un compliment de fête, en cherchant ses mots; on est tenté de lui souffler la suite. Décidément, ce Dangel a une personnalité fuyante, on ne le devine pas ; est-il timide ou dissimulé? Je le regarde. Avec sa tète blonde, sa ligure fine et allongée de gentilhomme efféminé; ses yeux pâles, d’un bleu gris; son front hautain, ses joues délicates; sa mine altière et réservée, il évoque les portraits de jeunes nobles que peignait Philippe de Ghampaigne.

Il est très joli. Or, chez un homme, la beauté attire : la joliesse inquiète.

Tout être qui me pose une énigme m’intéresse, même en me déplaisant. A la place d’Œdipe, je n’eusse point tué le Sphinx : je l’eusse plutôt invité à dîner. C’est pourquoi j’invite Julien :

— Je dois passer la soirée avec mon amie Nadine Ziska,je m’ennuie toujours d’un tète-â-

tête féminin : aussi, vous allez rester pour en rompre la monotonie.

Le petit Dangel accepte tout de suite, une lueur de plaisir au fond des yeux. A la bonne heure : on n’est pas obligé de le retenir de force. A présent, il faut que je m’habille.

L’heure s’avance Bah! dois-je me gêner

avec Julien? Si ce jeune arriviste vient ici, mû par une arrière-pensée de séduction intéressée, dans l’espoir de cimenter, grâce à mon amitié — hum! — la promesse inconsistante que lui fit Léon Brochard, prouvons-lui que sa jolie personne blonde et vaine n’a aucune importance aux yeux désenchantés de Nicole! Je décide :

— Je vous quitte un instant : il est temps que je songe à changer de toilette. Vous allez vous morfondre... Il y a une curieuse collection de gravures dans ma bibliothèque; aimezvous mieux regarder les images ou bavarder derrière la porte de ma chambre, dans le boudoir?

— Je choisis le boudoir..* Les collections d'estampes ne sont amusantes que si on les feuillette à deux...

Voyez-vous ça! il a raison, .le le guido â

travers l'hotel. Le boudoir; il s'installe sur un divan, avec son air correct de lycéen bien élevé. Je franchis le seuil de ma chambre en laissant ma porte ouverte. Je sonne Lucy. Et nous reprenons la conversation, Julien et moi, une octave au-dessus.

— Nadine Ziska, c'est cette mignonne Polonaise qui dansait chez vous l'autre nuit? questionne Julien.

— Parfaitement. Vous la trouvez gentille, hein? Seriez-vous déjà amoureux de mon amie?

— Oh! non, par exemple !

— Quelle protestation chaleureuse... C'est vrai, j'oubliais que vous êtes fiancé.

Lucy m'a enlevé corsage, jupon, corset ; elle rabaisse les épaulettes de ma chemise. Je m'aperçois dans la glace, à la lumière violente des appliques électriques; et ma poitrine rose, sous ces ondes de blancheur, a l'air d’un abricot duveté de poudre de riz. Je reprends, souriant à ma frimousse blonde :

— Elle est jolie, votre fiancée, monsieur Dangel? Quel est son prénom ?

— Elle s'appelle Sylvie... Elle est très jolie. Dix-neuf ans... Une masse de cheveux frisés,

noirs et légers, comme crayonnés au fusain autour de sa ligure pâlotte... de grands yeux bleus, de la couleur des Heurs de lin que Ton cueille chez nous... C’est une enfant délicate et charmante, à la grâce frêle de liane... elle...

Graduellement, la voix de Julien s’est assourdie, tremblante, enrouée... 11 se tait, tout à coup... Fichtre! Il l’aime, cette Sylvie. Tiens! Non, non, non!.. Voici que, dans le miroir où se reflète l’entrée du boudoir derrière moi, je découvre la cause de cette émotion : peu à peu, tout en parlant, Julien s’est levé, s’est approché; son regard subreptice glisse une œillade indiscrète par la porte entrebâillée... Il voit mes bras de nymphe étendant la ligne pure de leur longueur charnue; mes seins arrondis, dont les pointes s’érigent comme deux fraises des bois... et les fines choses transparentes, dentelles, faveurs, entredeux enrubannés, que Lucy pose avec des gestes précieux sur la gloire de ma nudité... Julien est cramoisi : il reste du Chérubin en l’âme de ce provincial. Il veut dire son amour pour Sylvie, mais c’est ma vue qui fait chevroter sa voix... Je croyais qu’il ne devait pas regarder les images...

Lorsque Lucy a fini d’enrouler autour de mon corps le nuage de crêpe de Chine qui m’enveloppe d’une spirale bleuâtre, je me retourne vers Julien sans paraître l’avoir aperçu au fond du miroir; et je m’avance onduleuse, serpentine, sous ma tunique vaporeuse; j’essaye sur lui la puissance de ma beauté ; l’éclat humide de mes prunelles claires, l’odeur un peu fauve de ma chevelure dorée... Attrape, jeune Tantale! Cela t’apprendra à lorgner les fruits que tu ne peux pas cueillir... Nous revenons dans le grand salon.

Julien a des yeux trop brillants et des joues écarlates ; son teint de blond tourne au ponceau : gare à la fâcheuse congestion, jeune homme ! 11 reste muet, et son embarras m’amuse. D’un air innocent, je m’assieds à demi sur le bras d’un fauteuil — posture qui fait valoir les hanches et la ligne courbe de la jambe; je croise les mains sur mon genou et je penche un peu le buste, — ce qui creuse mon décolleté et découvre la poitrine; je baisse la tête, pensive, pour montrer ma nuque blanche et ronde où frisottent des mèches blondes.

Julien est debout derrière moi. Soudain, la sensation d’un baiser violent me brûle le cou,

sa longue moustache me chatouille l'oreille... Je me dégage, d’un saut de couleuvre, et ma main bourrue récarte d’une tape :

— Ah! çà... Vous ôtes fou !

Je veux prendre un ton courroucé... Non, après tout, tu Tas mérité, ce baiser, Nicole perverse, et j’éclate de rire.

La gauche attitude avec laquelle Julien subit ma gaieté! Comme il eut préféré un tragique : « Je vous hais; sortez! » à ce rire intempestif! Il gardera plus longtemps rancune à cette Nicole qui le fait rougir qu’à une Nicole qui l’eût fait souffrir : la mémoire du cœur est plus accommodante que celle de la vanité.

Comment va-t-il s’en tirer, à présent? Il relève la tète, me regarde ardemment, et murmure d’une voix sombrée :

— Excusez-moi... Je vous aime tant!

Oh! que l’expédient est faible et la défense piteuse... Je riposte sur un ton mordant :

— Non, c’est un peu prématuré, jeune homme. Vous êtes encore novice. Il aurait fallu ménager cet effet pour la troisième entrevue : un séducteur exercé ne se déclare jamais plus tôt.

Julien dit vivement :

— Je vous donne l'impression d’un candidat au don-juanisme, d’un Jeannot tombeur de cœurs; je ne comprends pas pourquoi... Ma nature véritable est beaucoup plus simple et moins bète; je ne vous ai vue que deux fois, c’est exact : mais la première, c’était à un instant d’expansion où votre âme se révélait, prenante, attirante... et la seconde, ce fut par une porte entr’ouverte où je surpris un peu de votre grâce... Etait-il besoin'd’une visite de plus pour que je fusse conquis, moralement... physiquement?

— Mon ami, je me moque des coups de foudre depuis que la foudre m’a frappée; son feu m’a ignifugée contre l’incendie des autres... Ecoutez, monsieur Dangel : je ne me suis pas donné la peine de vous étudier, et je ne sais si vous êtes un jeune roué ou — comme vous le prétendez — un amoureux spontané et fervent. Mais, dans les deux cas, ma petite confession peut vous être utile, vous prouver que vous perdez votre temps. La voici (et ensuite, je l’espère, vous n'insisterez pas) : je suis venue au monde avec un peu de cœur et pas mal de sens ; mes instincts se sont développés librement dans une sphère artiste, auprès

d'un père trop faible, camarade exquis mais tuteur dangereux. À dix-huit ans, admirablement désarmée contre la vie, grâce à cette éducation spéciale, j'ai appris à vivre : je me suis éprise follement d’un homme de talent, raffiné, cruel, sensuel, un peu mufle — humain, enfin ! qui s’est amusé de moi, et m’a quittée, me laissant vierge de corps, mais l’âme perdue. Voilà toute ma vie &’ avant. Je n’ajouterai pas, pour terminer mon histoire à la façon des autres femmes, que je suis fille d’un ancien officier supérieur : monsieur Fripette n’était que vaudevilliste. Je ne vous dirai pas non plus que l’homme qui a saccagé l’existence de Nicole jeune fille, fut responsable de l’existence que choisit îsicole courtisane. Si nous ne sommes point maîtres de notre destin, nous restons maîtres de nos décisions. Et la pierre qui me fit trébucher sur la route fut-elle tout à fait cause que je tombai dans le sentier voisin? Seulement, ce que je puis vous déclarer, en toute sûreté, c’est que cette passion inachevée m’a dégoûtée à jamais d’aimer. Si son souvenir persiste aussi longtemps, c’est peut-être parce qu’elle ne fut point satisfaite... Le désir ressemble à la faim : on l’endort dès qu’on le

rassasie; assouvir est une forme d’assoupir.

Aujourd’hui, désabusée, désillusionnée, je n’entends pas compliquer le bonheur paisible de mes vingt-trois ans... L’amour, voyez-vous, c’est le coup du vol à l’américaine : il y a toujours un des deux amants qui échange son or contre un sac de cailloux. Je ne veux pas recommencer : j’aurais trop peur que l’or ne fût encore de mon côté.

Julien Dangel, pensif, m’interroge, après un silence :

— Ainsi, belle et vibrante comme vous l’êtes, vous envisagez sans ennui la perspective de cette solitude de cœur?

Je souris ironiquement de sa phrase de roman-feuilleton, avant de répondre :

— Mon cher ami, je crois qu’une vie sans amour doit être monotone comme un jour de pluie... Je suppose également que mes aventures sentimentales sont loin d’être terminées et que l’une d’elles m’attend à quelque tournant du chemin, pour me faire la nique au moment où j’y songerai le moins... 11 y a en moi un être fougueux, brutal, et sa violence me domine parfois... Mais, ce dont je suis certaine, c’est que vous ne serez pas celui qui en

profitera, ni vous, ni un autre... Les hommes de mon milieu sont incapables d’aimer comme je vaux de l’être... Et cet amour imprévu — que je prévois, — je ne peux guère me le figurer...

Me voilà partie pour le pays des rêves; mon esprit s’envole sur l’aile de la reine Mab... Julien a l’adresse de se taire, et me contemple avec les yeux affamés d’un gosse qui écrase son nez contre la vitrine du pâtissier.

Tout à coup, je reprends pied. Je toise le petit Dangel, et questionne, moqueuse :

— Que faites- vous de votre Sylvie, dans tout cela?... Vous voyez: vous vous targuez d’aimer sincèrement, et la première preuve que vous m’en donniez débute par une trahison.

— Je ne vous ai jamais dit que j’aimais Sylvie; je vous ai dit qu’elle m’aime, répond froidement Julien.

Fat! Arriviste! Quelles jolies petites pensées de gredin doivent rouler dans cette tête blonde. Il se verrait Fort bien, le jeune homme, ami de la souveraine dans l’ombre du somptueux Bernard et de l’imposant Brochard...

Frrtt! Frrtt ! Un grattement de souris à la

porte, et Nadine Ziska fait irruption. La jolie brunette braque ses yeux de topaze sur Julien, apprécie ses traits fins, son teint rose, le juge parfait amoureux, et s’excusant presque :

— Pardon... Je te dérange peut-être en venant dîner? dit-elle.

Son regard indécis flotte, de Julien à moi.

Je la rassure :

— Au contraire, chérie... Tu complètes le nombre des Dieux. Les anciens considéraient le chiffre 2 comme fatal. On est toujours mieux à trois qu’à deux. Tu peux être sûre que c’est bien l’avis de monsieur Dangel!

Luftkurort-Schweinfurt, 22 avril.

« Ma Nicole bien-aimée,

» Je lis ta lettre avec une sorte de fièvre : ton style est sec comme un rapport d'hommes d’affaires, pour me narrer cette histoire Colin- Brochard-Bouvreuil ; de près, j’aurais ri de cette petite canaillerie de mon subtil associé; puis, à distance, les choses prennent plus d’importance. Je suis inquiet en songeant aux centaines de kilomètres qui m’empêchent de voir ces imbéciles qui te convoitent... Et une phrase tendre de toi m’eût rassuré au milieu de ce brouillamini politico-financier. Gomme en te

laissant deviner mes appréhensions, je te remercie mal de m'avoir prévenu, Nicole! Pardon. J'ai peur que tu ne subisses l'attraction qu'exerce tout homme célèbre sur les imaginations féminines... Je me souviens de notre dernière conversation, la nuit de ton bal, je fais des rapprochements avec ta lettre. Ne va pas chez Léon Brochard, surtout... Promets-le moi ! D’ailleurs, ne t’imagine pas que ma situation soit en péril : Landry Colin s'exagère le danger. 11 t'a dit que Bouvreuil possède deux armes contre nous : la publicité et le chantage ; mais ces armes-là, vois-tu, mon petit, ce sont des couteaux qui n’ont pas de manche, et celui qui les emploie risque de se blesser autant que l’adversaire, si adroitement qu’il s'y prenne...

» Et je n'entends pas que ma Nicole soit mêlée à ces vilaines affaires.

» Ma femme ne va pas mieux, ses palpitations augmentent ; c’est ennuyeux, cela me force à prolonger mon séjour, à rester éloigné de toi. Rachel a des journées pénibles, après de mauvais réveils oppressés... Que je déplore les journées de Rachel en songeant aux nuits de Nicole!... J’ai pris cette terre allemande en horreur ; et ce calme des routes, ce silence de

la campagne qui environne Schweinfurt, me crispent les nerfs à force de monotonie. J aspire au mouvement de l’avenue des Champs- Blysées, quand je contemple ces plaines mornes et paisibles qui m’évoquent les purées d’épinards que tu émiettes d’une fourchette négligente. .. Ma Nicole, comme ils sont laids, tous les endroits où je me trouve sans toi!... .le m’arrête, car je tomberais dans ces ladeurs exaltées et sentimentales qui te déplaisent ; et j’embrasse ta nuque blonde, le petit creux de l’épaule dont l’odeur m’affole, et toute cette Nicole dont j’ai sur moi le portrait en miniature caché dans le boîtier de mon chronomètre, — ce pourquoi je regarde si souvent l’heure.

Adieu, ma chérie.

Page 1