‹ Nicomede tragedie de P. CorneilleChapitre 1 sur 116 · M, DCC. L X X X Y · texte numérisé non relu

M, DCC. L X X X Y

AU LECTEUR

V Oici une Pièce d'une constitution assez extraordinaire : aussi çst-ce la vingt . et unième que j’ai fait voir sur le Théâtre i et , après y avoir fait réciter quarante mille vers , il est bien mal* aisé de trouver quelque chose de nouveau , sans s’écarter un peu du grand chemin , et se mettre au hasard de s’égarer» La tendresse et les passions , qui doivent être J’ame des Tragédies , n’ont aucune part en celle-ci j la grandeur de courage y régné seule , et regarde son malheur d’un œil si dédaigneux , qu’il n’en sauroit arracher une plainte. Elle y est combattue par la politique , et n’oppose à ses artifices qy’une prudence généreuse , qui marche à visage découvert , qui prévoit le péril sans s’émouvoir , et qui ne veut point d’autre appui que celui de sa vertu , et de l’amour qu’elle imprime dans les cœurs de tous les peuples. L’Histoire , qui m'a prêté de quoi la faire paroître en ce haut degré »

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I) AU LECTEUR

est de Justin ; et voici comme il la raconte à la fin de son trente-quatrieme Livre.

ci En même tems Prusias , Roi de Bithynie ÿ » prit dessein de faire assassiner son fils Nico- » mede , pour avancer ses autres fils qu’il avoit s> eus d’une autre femme , et qu’il faisoit élever » à Rome ; mais ce dessein fut découvert à ce jeune Prince par ceux mêmes qui l’avoient en- » trepris. Ils firent plus , ils l’exhorterent à » rendre la pareille à un pere si cruel , et à faire » retomber sur sa tête les embûches qu’il lui » avoit préparées , et n’eurent pas grande peine » à le persuader. Si-tôt donc qu’il fut entré » dans le Royaume de son pere , qui l’avoit ap- » pellé auprès de lui , il fut proclamé Roi $ et *» Prusias chassé du trône , et délaissé même de » ses domestiques , quelque soin qu’il prît à se » cacher , fut enfin tué par ce fils , et perdit la » vie , par un crime aussi grand que celui qu'il » avoit commis , en donnant les ordres de l’as- » sassiner. »

J’ai ôté de ma scene l’horreur d’une catastrophe si barbare , et n’ai donné ni au pere , ni au fils aucun dessein de parricide. J’ai fait ce der-

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Mteàto nier amoureux de Laodice , afin que l’union • d’une couronne voisine donnât plus d’ombrage thyni t, aux Romains, et leur fit prendre plus de soin

Nico- d'y mettre plus d’obstacles de leur part. J’ai ap- ! avoir proche de cette Histoire celle de la mort d’Anclcrcr ribal , qui arriva un peu auparavant chez ce â ce même Roi , et dont le nom n’est pas un petit

;ec* ornement à mon Ouvrage j j’en ai fait Nico-

it 1 mede disciple , pour lui prêter plus de valeur et

lire plus de fierté contre les Romains ; et prenant

lai l’occasion de l’Ambassade ou Elaminius fut en- 7<f voyé par eux vers ce Roi leur allié , pour demanc de r qu’on remît entre leurs mains ce vieil en-

nemi de leur grandeur , je l’ai chargé d’une commission secrette de traverser ce mariage , qui leur devoit donner de la jalousie. J’ai fait que , pour gagner l’esprit de la Reine , qui , suivant l’ordinaire des secondes femmes , avoit tout pouvoir sur celui de son vieux mari , il lui ramené un de ses fils , que mon Auteur m’apprend avoir été nourri à Rome. Cela fait deux effets 5 car, d’un côté, il obtient la perte d’Annibal par le moyen de cette merc ambitieuse , et , de l’autre , il oppose à Nicomcdc un rival appuyé de toute

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la faveur des Romains , jaloux de sa gloire tt de sa grandeur naissante.

Les assassins qui découvrirent à ce Prince les sanglans desseins de son pere m’ont donné jour à d’autres artifices , pour le faire tomber dans les embûches que sa belle-mere lui avoit préparées j et pour la fin , je l’ai réduite en sorte que tous mes personnages y agissent avec générosité , et que les uns rendant ce qu’ils doivent à la vertu , et les autres demeurant dans la fermeté de leur devoir , laissent un exemple assez illustre , et une conclusion assez agréable.

La représentation n’en a pas déplu j et comme ce ne sont pas les moindres vers qui soient partis de ma main , j’ai sujet d’espérer que la lecture n’ôtera rien à cet Ouvrage de la réputation qu'il s’est acquise jusqu’ici , et ne le fera point juger indigne de suivre ceux qui l’ont précédé. Mon principal but a été de peindre la politique des Romains au dehors , et comme ils agissoient impérieusement avec les Rois leurs alliés , leurs maximes pour les empêcher de s’accroître , et les soins qu’ils prenoient de traverser leur grandeur quand elle commençoit à leur devenir sus-

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pecte à force de s’augmenter , et de se rendre considérables par de nouvelles conquêtes. C’est le caractère que j’ai donné à leur République en la personne de son Ambassadeur Flaminius , qui rencontre un Prince intrépide , qui voit sa perte assurée sans s’ébranler , et brave l’orgueilleuse masse de leur puissance , lors même qu’il en est accablé. Ce Héros de ma façon sort un peu des réglés de la Tragédie , en ce qu’il ne cherche point à faire pitié par l’excès de ses malheurs ; mais le succès a montré que la fermeté des grands coeurs , qui n’excite que l’admiration dans l’ame du Spectateur, est quelquefois aussi agréable que la compassion que notre Art nous commande de mendier pour leurs miseres.

Il est bon de hasarder un peu , et ne s’attacher pas toujours si servilement à ses préceptes , ne Fût- ce que pour pratiquer celui-ci de notre Horace :

Et mihi res , non me relus sulmittere eonor.

Mais il faut que l’événement justifie cette hardiesse ; et dans une liberté de cette nature on demeure coupable , à moins que d’être fort heureux.

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