‹ Nicomede tragedie de P. CorneilleChapitre 3 sur 116 · SUR · texte numérisé non relu

SUR

«* r^( ICOMEDE est dans le goût de D. Sanche d* Aragon, Les Espagnols , comme on l’a déjà dit , ( Voltaire , dans sa Préface de Nicomede , édition de Corneille, avec des Commentaires ) sont les inventeurs de ce genre , qui est une espece de Comédie héroïque. Ce n’est ni la terxeur , ni la pitié de la vraie Tragédie. Ce sont des avantures extraordinaires , des bravades , des sentimens généreux et une intrigue dont le dénouement heureux ne coûte ni sang aux personnages, ni larmes aux Spectateurs.... Lorsqu’on iejoua , en 1756, Nicomede, oublié pendant plus de quatre-vingt ans , les Comédiens ne l’annoncerent que sous le titre de Tragi Comédie. Cette Pièce est peut-être une des plus fortes

ru) JUGEMENS ET ANECDOTES;

preuves du génie de Corneille , et Je ne suis pas étonné de l'affection qu’il avoit pour elle. Ce genre est non-seulement le moins théâtral de tous , mais le plus difficile à traiter.... Ce genre de Tragédie ne se soutenant point par un sujet pathétique , par de grands tableaux , par les fureurs des passions , l’Auteur ne peut qu’exciter un sentiment d’admiration pour le Héros de la Pièce. L’admiration n’émeut gueres l’ame, ne la trouble point. C’est de tous les sentimens cequi se refroidit le plutôt. Le caractère de Nicomede avec une intrigue terrible > telle que relie de Rodogune , eût été un chef-d’œuvre. »

« Qui eût dit qu’avec le secours seul de la politique et quelques traits de grandeur d’ame » on pût faire une Tragédie? Telle est cependant Nicomede , Piece d’un genre où Corneille n’a ,cu ni modèle , ni imitateur que lui-même. Le style de cette Tragédie est énergique et noble. Dictionnaire dramatique , tome second , page 15 > 4 *

•c On a prétendu qu’une partie du succès de Nicomede fut due à ce que nos Princes étant sortis de prison dans le tems qu’on le représen-

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toit , on leur fît ^application de plusieurs vers de cette Tragédie j ce qui n’est gueres vraisemblable , puisque les Princes étoicnt' en liberté dès le mois de Février de Pan née précédente. » Léris , Dictionnaire des Théâtres de Paris , page 314.

« Le Héros <fune Tragédie ne doit jamais

avoir tort , et il faut lui en épargner jusqu’à la

moindre apparence. (Fontenelle , Réflexions sut

la Poétique , section quarante-deuxieme ) S’il a ■ t * un mauvais côté , c’ést au Poète à le cacher et à

peindre son visage de profil. Il faut montreé Alexandre vainqueur de la tetre j niais non pas ivrogne et cruel. Corneille a péché contre cette teglc , quoique d’uné manière assez peu sensible. Nicoméde , dont le caractère est trèshôble et d’une fierté très-aimable , brave Sans cesse et insulte Attale , son jeune frété , et par conséquent en donne fort mauvaise opinion ait Spectateur , qui est asse'z disposé à suivre les sentimens du Héros , quand il l’aime. Cependant , à la fin , Attale fait une action de générosité qui tire Nicomede lui-même d’un grand péril. On est fâché que Nicomede ait si mal

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connu Attale , et qu’il ait eu tant de mépris pour un homme qui le méritoit si peu. De plus , c’est une espece de honte pour Nicomede que d’être tiré d’affaire par celui dont il faisoit si peu de cas. Il faut compter que le Spectateur aime le Héros avec délicatesse , et que la moindre chose qui blesse l’idée qu’il en a conçue lui fait une impression désagréable.... Nicomede est opprimé par le crédit de sa belle-mere, auprès de Prusias , et par l’artificieuse politique des Romains , ( ibidem , section quarante quatrième ). Il ne sc plaint jamais , jamais il ne cherche à attendrir le Spectateur j mais la fermete de son courage , l’intrépidité avec laquelle il regarde la plus grande puissance qui fût alors sur la terre , les nobles railleries qu’il en fait lui gagnent plus les cœurs que ne feroient les plus douloureuses plaintes du monde, et s’il ne faisoit quelquefois un peu trop le jeune homme , ce seroit le plus beau caractère qut fut sur la scene. Ce caractère est naturellement si agréable , qu’il ne laisse pas de plaire lors même qu’il est vicieux. »

«Quoique ce Poëine ne soit pas aussi parfait que plusieurs du même Auteur qui l’ont précédé ,

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cédé , cependant le sublime des sentimens du principal personnage , et cette sorte de versification particulière à cette Tragédie , et qu’on ne trouve point ailleurs , éblouit et fait disparoître une partie de ses défauts. » Histoire du Théâtre François , par les freres Parfaict , tome septième, page 1.

« Il n’y a peut-être rien de plus beau dans les meilleures Pièces de Corneille , que le morceau de la troisième scene du quatrième acte de Nicoxnede , où il donne des conseils au Roi Prusias , son pere. Ce vrai sublime fait sentir combien l’empoulé doit déplaire aux esprits bien faits.... Je ne connois point dans les Anciens de passage qui l’emporte sur celui-ci. Il falloit que toute la Piece fût sur ce ton héroïque. Je ne veux pas dire que tout doive tendre au sublime , car alors il n’y en auroit point 5 mais tout doit être noble. Nicomede insulte ici un peu son pere j mais Prusias le mérite.... Prusias joue un rôle avilissant ; mais celui de Nicomede est noble et imposant. Ces personnages plaisent toujours à la multitude, et révoltent quelquefois les honnêtes gens. C’est toujours un problème à résoudre , si les caractères

Xil JUGEMENS ET ANECDOTES.

bas et foibles peuvent figurer dans une Tragédie. Le Parterre s’élève contre eux à une première représentation. On aime à faire tomber sur l’Auteur le mépris que lui-même inspire pour le personnage. Les critiques se déchaînent. Cependant ces caractères sont dans la nature , tels que Maxime t dans Cinna ; Félix , dans Polyeucte , &c. o Voltaire , Commentaires sur Nicomede.

« Nicomede , toujours fier et dédaigneux " bravant toujours son pere , sa marâtm et les Romains , devient généreux et même docile , dans le moment ou ils veulent le perdre , et oîi il se trouve leur maître. Cette grandeur d’ame réussit toujours.... Quant au Royaume qu’il offre de conquérir au Prince Attale , son frere , cette promesse ne paroît-elle pas trop romanesque ? et ne peut-on pas craindre que cette vanité ne fasse une opposition trop forte avec les discours nobles et sensés qui la precedent ?.... Le retout de Nicomede , après avoir calmé l’émeute de la populace , et qui amene le dénouement de la Piece , dut faire grand plaisir aux Spectateurs i mais je présume qu’il en eût fait davantage , si ce Prince avoit été dans un danger .évident de perdre la vie. j» Ibidem ,

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ce Si le moyen dont se sert Attale pour être reconnu de son frere , après l’avoir sauvé , n’est pas digne de la Tragédie , la situation n’en est pas moins belle.... Je ne sais cependant si Eoileau , qui blâmoit tant l’anneau royal , dans Y A strate de Quinault, étoit content du diamant de Nicomede. » Ibidem.

<e Le célébré Baron , qui s’est acquis autant de gloire que Roscius , et qui , par la beauté de ses tons, étoit bien capable de faire passer les vers les plus hasardés , pour la diction , pu pour le sens > et de donner .» sur cela , le change par les inflexions de sa voix , voulut corriger à sa rentrée au Théâtre, en 1710 , quelques mots surannés dans les Tragédies de Corneille , et entre autres dans Nicomede. Il révolta tout le Parterre , qui restitua sur le champ , et tout haut , la véritable et pretpiere expression. » Anecdotes dramatiques de l’Abbé de La Poste » tqme second , pages ç et 6 .

« A la dernicrc reprise de cette Piece , au mois de Septembre 17^1 , M. Molé , qui avoit été témoin , à la précédente , des applaudissemens que |Lc Kain obtint dans le rôle de Nicomede , ne

xiv JUGEMENS ET ANECDOTES-

put pourtant pas se dissimuler que cet Acteur donnoit à l’ironie presque continuelle du rôle un air de persiflage plus propre à exciter le rire des Spectateurs qu’à les intéresser au Héros. En se chargeant de ce rôle , M. Mole lui fît donc prendre un caractère de noblesse et de fierté d’autant plus digne d’éloges qu’il rentre dans les convenances tragiques , qu’il est parfaitement analogue au genre admiratif , et qu’il remplit le but de Corneille. Ainsi on est en droit de dire que M. Molé a mieux conçu et mieux saisi que Le Kain une partie du rôle de Nicomede. >»

Mercure de France , i $ Octobre ij 8 i.

« Il l’a rendu d’une maniéré neuve , en adoucissant le ton d’ironie qui y domine , de maniéré à n’y laisser voir que la juste indignation d’un Héros fier , sensible et persécuté. » Abrégé de l’Histoire du Théâtre François , par M. d’Origny , pour servir de Supplément à celui du Chevalier de Mouhy , tome quatrième , pages 2.1c et X17.

Représentée en 1652.

Jugez après cela de votre sûreté.

La haine que pour vous elle a si naturelle ,

A mon occasion encor se renouvelle ;

Votre frere son fils depuis peu de retour....

Nicomeds.

Je le sais , ma Princesse , et qu’il vous fait la cour.

Je sais que les Romains qui l’avoient en ôtage ,

L’ont enfin renvoyé pour un plus digne ouvrage.

Que ce don à sa nacre étoit le prix fatal Dont leur Flaminius naarchandoit Annibal ,

Que le Roi par son ordre eût livré ce grand homme ,

S’il n’eût par le poison lui-meme évité Rome ,

Et rompu par sa mort les spectacles pompeux Où l’effroi de son nom le destinoit chez eux.

Par mon dernier combat je voyois réunie La Cappadoceenticre avec la Bithynie ,

Lorsqu’à cette nouvelle, enflammé de courroux D’avoir perdu mon maître, et de craindre pour vous, J’ai laissé mon armée aux mains de Théagcne ,

Pom voler en ces lieux au secours de ma Reine.

Vous en aviez besoin. Madame, etjelevoi,

Puisque Flaminius obsédé encor le Roi.

Si de son arrivée Annibal fut la cause,

Lui mort, ce long séjour prétend quelque autre chose ; Et je ne vois que vous qui le puisse arrêter Pour aider à mon frere à vous persécuter.

Laodici.

Je ne veux point douter que sa vertu Romaine N’embrasse avec chaleur l’intérêt de la Reine :

Annibal qu’elle vient de lui sacrifier

TRAGÉDIE. y

L’engage en «a querelle , et m’en fait défier;

Mais, Seigneur, jusqu’ici j’aurois tort de m’en plaindre ,

Et, quoiqu’il entreprenne , avez-vous lieu de craindre ? Ma gloire et mon amour peuvent bien peu sur moi,

>’il faut votre présence à soutenir ma foi ,

Et si je puis tomber en cette frénésie ï)e préférer Attale au vainqueur de l’Asie !

Attale qu’en otage ont nourri les Romains , lu plutôt qu’en esclave ont façonné leurs mains ,

Sans lui rien mettre au cœur qu’une crainte servile.

Qui tremble à voir un aigle , et respecte un Edile i

UlCOMEBE,

Plutôt, plutôt la mort, que mon esprit jaloux Forme des sentimens si peu dignes de vous i Je crains la violence, et non votre foiblesse;

Et si Rome une fois contre nous s’intéresse...

La odice,

Je suis Reine, Seigneur, et Rome a beau tonner ;

Elle ni votre Roi n’ont rien à m’ordonner.

Si de mes jeunes ans il est dépositaire ,

C’est pour exécuter les ordres de mon pere î Il m’a donnée à vous, et nul autre que mol "N’a droit de l‘cn dédire , et me choisir un Roi.

Par son ordre et le mien la Reine d’Arménie Est due à l’héritier du roi de Bithynic,

Et ne prendra jamais un cœur assez, abject Pour se laisser réduire à l’hymen d’un sujet. Mettez-vous en repos,

A iij

Nicomedi.

Eh! le puis-je, Madame,

Vous voyant exposée aux fureurs d’une femme Qui, pouvant tout ici , se croira tout permis Pour se mettre en état de voir régner son fils ?

11 n’est rien de si saint qu’elle ne fasse enfreindre ;

Qui livroit Annibal , pourra bien vous contraindre ,

Et saura vous garder meme fidelité Qu’elle a gardée aux droits de l’hospitalité.

Laodice.

Mais ceux de la nature ont-ils un privilège Qui vous assure d’elle , après ce sacrilège î Seigneur, votre retour , loin de rompre ses coups, Vous expose vous-même , et m’expose après vous. Comme il est fait sans ordre , il passera pour crime ,

Et vous serez bientôt la première victime Que la mere et le fils , ne pouvant m’ébranler.

Peur m’ôter mon appui, se voudront immoler.

Si j’ai besoin de vous de peur qu’on me contraigne ,

J’ai besoin que le Roi, qu’ellc-mcme vous craigne. Retournez à l’armée , et pour me protéger Montrez cent mille bras tous prêts à me venger ; Parlez la force en main , et hors de leur atteinte :

S’ils vous tiennent ici , tout est pour eux sans crainte. Et ne vous, flattez point , ni sur votre grand coeur ,

Ni sur l’éclat d’un nom cent et cent fois vainqueur. Quelque haute valeur que puisse être la vôtre.

Vous n’avez en ces lieux que deux bras comme un autre ; Et , fussiez-vous du monde et l’amour et l’effroi , Quiconque entre au Palais porte sa tête au Roi.

c vous le dis encor , retournez à l’armée ,

Nïc montrez à la Cour que votre renommée; Assurez votre sort pour assurer le mien :

Faites que l’on vous craigne, et je ne craindrai rien.

Retourner à l’armée! Ah! sachez que la Reine La seme d’assassins achetés par sa haine.

Deux s’y sont découverts que j’amene avec moi > Afin de la convaincre , et détromper le Roi.

Quoiqu’il soit son époux , il est encor mon pere;

Et quand il forcera la nature à se taire ,

Trois sceptres à son trône attachés par mon bras Parleront au lieu d’elle, et ne se tairont pas.

Que si notre fortune , à ma perte animée ,

La prépare à la Cour aussi-bien qu’à l’armée»

Dans ce péril égal qui me suit en tous lieux , M’envîrez-vous l’honneur de mourir à vos yeux?

Ron je ne vous dis plus désormais que je tremble; Mais que , s’il faut périr , nous périrons ensemble.

Armons-nous de courage , et nous ferons trembler Ceux donc les lâchetés pensent nous accabler.

Le peuple ici vous aime , et hait ces cœurs infâmes ; Et c’est être bien fort que régner sur tant d’ames.... Mais votre frere Attale adresse ici ses pas.

Il ne m’a jamais vu , ne me découvrez pas.

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