‹ Nicomede tragedie de P. CorneilleChapitre 43 sur 116 · SUR · texte numérisé non relu

SUR

SERTORIUS

Corneille n’a continué à faire lui-même l’Examen de ses Pièces que jusqu’à sa Tragédie Lyrique de La Toison or , qui précédé chronologiquement Sertorius.

« Après tant de Tragédies peu dignes de Corneille , ( depuis Nicomede » il n’y eut que Per tharite et Œdipe ) en voici une où vous retrouverez souvent l’Auteur de Cinna. ( Voltaire , Préface de Sertorius , édition de P. Corneille , avec des Commentaires. ) Elle mérite plus d’attention qüe les autres. L’entrevue de Pompée et de Sertorius eut le succès dont elle étoit digne , et réveilla tous les ennemis de Corneille. Le plus implacable étoit alors l’Abbé d’Aubignac , homme célébré en son tems , et que sa Pratique

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du Théâtre , toute médiocre qu’elle est, faisoit regarder comme un Législateur en Littérature. Cet Abbé , qui avoit étélong-tems Prédicateur, s’étoit acquis beaucoup de crédit dans les plus grandes maisons de Paris. Il étoit bien douloureux , sans doute , à l’Auteur de Cinna de voir un Prédicateur et un homme de Lettres considérable écrire à Madame la Duchesse de Retz , à l’abri d’un privilège du Roi, des choses qui auroient flétri un homme moins connu et moins estimé que Corneille, n

Vous êtes Poète , et roëte de Théâtre , dit-il à ce grand Homme, dans sa quatrième Dissertation adressée à Madame de Retz. Vous êtes abandonné à une vile dépendance des histrions ; votre commerce ordinaire n’est qu’avec leurs portiers ; vos amis ne sont que des Libraires du Palais . Il faudrait avoir perdu le sens , aussi bien que vous , pour être en mauvaise humeur du gain que vous pouvez tirer de vos veilles , et de vos empressemens auprès des Histrions et des Libraires. Il vous arrive asseç souvent lorsqu'on vous loue que vous n' êtes plus affamé de gloire , mais d'argent. Défaites-vous , M. de Corneille , de ccs mauvaises façons de parler

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qui sont encore plus mauvaises que vos vers.... Pavois cru , comme plusieurs » que vous étier le Poète de La Critique de l’École des Femmes , et que Licidas ctoit un nom déguisé comme celui de M. de Corneille ; car vous ères , sans doute , le Marquis de Mascarille , qui piaille toujours » qui ricane tou jours } qui parle toujours et ne dit jamais rien qui vaille , &c. (i).

« Ces horribles platitudes trouvoient alors des Protecteurs , parce que Corneille étoit vivant. Jamais les Zo'iles t les Gacons , &c. n’ont vomi de plus grandes indignités. Il attaqua Corneille sur sa famille , sur sa personne : il examina jusqu’à sa voix, sa démarche, toutes ses actions, toute sa conduite dans son domestique , et dans ces torrens d’injures , il fut secondé par les mauvais Auteurs j ce que l’on croira sans peine.... On alla jusqu’à lui imputer des vers qu’il n’avoit point faits ,* ressource ordinaire de la basse envie, mais ressource inutile 5 car ceux qui ont assez de lâcheté pour faire courir un Ouvrage sous le

(I) Devizé publia une défense du Sertoriusde Corneille, dédiée au Duc de Guise , et imprimée à Paris chez Barbins «n 1 663 , in- 12 , contre la Critique «U l'Abbé «l’Aubignac,

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nom d’un grand Homme , n’ayant jamais assez de génie pour l’imiter , l’imposture est bientôt reconnue. Mais enfin rien ne put obscurcir la gloire de Corneille , la seule chose presque qui lui restât. Le Public , de tous les tems et de toutes les Nations , toujours juste à la longue , ne juge les grahds hommes que par leurs bons Ouvrages , et non par ce qu’ils ont fait de médiocre ou de mauvais. Les belles scer.es du Cïd , les admirables morceaux des Horaces , les beautés nobles et sages de Cinna , le sublime rôle de Cornélie , ceux de Sévere et de Pauline , le cinquième acte de Rodogune , la conférence de Sertorius et de Pompée i tant de beaux morceaux tous produits dans un tems ou l’on sortoit à peine de la barbarie , assureront à Corneille une place parmi les plus grands Hommes jusqu’à la dernière postérité. »

<c II falloit être le grand Corneille pour concevoir un dessein si hardi que celui de la Tragédie de Sertorius , et l’exccuter aussi heureusement. ( Histoire du Théâtre François , par les freres Parfaict , tome neuvième , page 57 et suivantes.) Viriate n’est attachée à Sertorius que par la haute

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estime qu’elle a conçue pour lui. Sertorius en est si peu passionné , qu’il balance entr’elle et Aristie , suivant que l’intérêt de son parti et l’amour de la patrie semblent l’exiger. Aristie ne cherche ce Général que dans le dessein de se venger de Sylla et de Pompée , dont le cœur est plus sensible à l'ambition qu’à l’amour. A l’égard de Perpenna , personnage assez odieux , on voit que l’ambition est la passion qui le domine , et ie fait conspirer contre son ami et son bienfaiteur. La politique est donc l’ame de cette Tragédie , et les raisonnemens sur cette matière y tiennent la place des sentiinens de tendresse. Pour peu qu’on ait de connoissance du Théâtre , on sentira combien il est difficile avec ce seul secours d’intéresser et de plaire : aussi cet Art étoit-il réservé à l’Auteur de cet Ouvrage. » Loret , dans sa Musc historique , du 4 Mars 1662, s’exprime ainsi, à l’occasion de cette Piece : ;

ci Depuis huit jours les beaux esprits » Ne s’entretiennent dans Paris » Que de la dernière merveille s> Qu’a produite le grand Corneille ,

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33 Qui , scion le commun récit ,

« A plus de beautés que son Cid t y> A plus de forces et de grâces Que Pompée et que les Horace t , si A plus de charmes que n’en a Son inimitable Cînna ,

3 > Que l’ Œdipe t ni Rodogune , s) Dont la gloire est si peu commune, si Ni mêmement qn’Héraclim ,

» Savoir le grand Sertorius ,

» Qu’au Marais du Temple l’on joue ,

« Sujet que tout le monde avoua sï Etre divinement traité ,

33 Nonobstant la stérilité ;

33 Et c’est en un semblable Ouvrage Ce qu’on admire davantage.

sj On ne voit en cette action ,

33 Tendresse, amour, ni passion ,

35 Ni d’ extr’ ordinaire Spectacle ,

33 Et passe pourtant pour miracle.

33 Certes , cet illustre Normand ,

33 Qui n’écrit rien que de charmant ,

33 Dp merveilleux et d’énergique,

33 Passe , en qualité de Tragique ,

33 Les Poètes les plus hardis ,

33 Du tems présent et de jadis.

» Il fait mieux , dit-on , qu' Euripide ,

33 Buveur de l’onde Aganippide ,

33 Mieux que Séneque , le Romain ,

33 Prisé de tout le genre- humain*

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« Et bref mieux que défunt Sophocle ,

33 Qui n’a de rime qu’Empédocle ,

33 Mais dont les esprits mieux sensés si Disent encor du bien assez , s> Depuis deux mille ans que cet homme si Est mort bien loin par-delà Rome.

33 Les Comédiens du Marais ,

33 Poussés de leur propre intérêt ,

33 Et qui , dans des choses pareilles ,

» Ne font leur métier qu’à merveilles ,

33 S’efforcent à si bien jouer 33 Qu’on ne les en peut trop louer *,

33 Et , pour ne pas paroître chiches ,

33 On leur voit des habits si riches,

33 Si brillans de loin et de près»

33 Et pour ce sujet faits exprès ,

33 Que chaque Spectateur proteste 33 Qu’on ne peut rien voir de plus Une. >3

Les freres Parfaict nous apprennent encore que « Corneille fut si content de la maniéré dont La Toison d'or avoit été exécutée par les Comédiens du Marais , qu’il crut pouvoir leur confier le succès de Sertorius. Il faisoit ordinairement jouer ses Pièces par les Comédiens de l’Hôtel de Bourgogne. « L’usage , observé de tout tems , entre les Comédiens François , ajoutent les freres Parfaict, étoit de n’cntrepiendrc

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point de Jouer au préjudice d’une Troupe les Pièces dont elle étoit en possession , et qu’elle avoit mises au Théâtre à ses frais particuliers , pour en retirer les premiers avantages , jusqu’à, ce qu’elles fussent rendues publiques par l’impression. Sertorius ayant été imprimé à la lin de 161:2. , Moliere le fit représenter sur son Théâtre au mois d’Avril de l’année suivante. »

« Tout est neuf dans Sertorius , les caractères , les intérêts qui y sont agités, et sur-tout la maniéré dont ils le sont. L’entrevue de Sertorius et de Pompée eut effrayé tout autre que Corneille j et il a surpassé dans cette entrevue l’idée que nous avions de Pompée et de Sertorius. Il est au dessus de tout ce qu'il traite. » Dictionnaire Dramatique , tome troisième , page 1 36.

- « Cette scene ( celle de l’entrevue )fit le succès de Sertorius , ( Voltaire , dans ses Commentaires sur cette Piece ) et elle aura toujours une grande réputation. S’il y a quelques défauts dans le style , ces défauts n’otent rien à la noblesse des sentimens , à la politique , aux bienséances de toute espece qui font un chef-d’œuvre de cette conversation. Elle n’est pas tragique ,

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j’en conviens , elle n’est que politique. La Pièce de Sertorius n’a rien de la chaleur et du pathétique de la vraie Tragédie , comme Corneille l’avoue dans son Avis au Lecteur j mais cette scene de Sertorius et de Pompée , prise à part , est un grand modèle. »

« Il n’y a , je crois , que deux autres exemples sur le Théâtre de ces conférences entre de grands Hommes , qui méritent d’être remarquées. La première , dans Shakespéar , entre Cassius et Brutus. Elle est dans un goût nn peu différent de celui de Corneille. Brutus reproche à Cassius Thaï he hath an itching palm : ce qui signifie précisément que Cassius se fait graisser la patte. Cassius répond qu’il aimeroit mieux être un chien et aboyer à la lune que de se faire donner des pots-de-vin. Il y a d’ailleurs des choses vives et animées ; mais ce ton de la halle n’est pas tout-i-fait celui de la scene tragique : ce n’est pas celui du sage Addisson. La seconde conférence est dans V Alexandre de Racine , entre Porus y Ephcstion et Taxile. Si Ephestion' étoit un personnage principal , et si la Tragédie étoit intéressante , cette conférence pourroit encore

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plaire beaucoup au Théâtre , même après celle de Sertorius et de Pompée. Le mal est que ces scenes ne sont pas absolument nécessaires à la Piece. Sertorius même demande au quatrième acte , scene troisième :

» . Quel bruit fait par la ville

» De Pompée et de moi Y entrevue inutile f y»

Ces scenes donnent rarement au Spectateur d'autre plaisir que celui de voir de grands Hommes conférer ensemble. »

«Je ne peux m’empêcher de remarquer qu’on trouve dans plusieurs Livres , sur-tout dans V Histoire du Théâtre , ( d’après le Parnasse François , de Titon du Tillct j et l’on peut ajouter , dans presque tous les Ouvrages qui traitent de l’Art Dramatique ) que le Vicomte de Turenne , à la représentation de Sertorius , s’écria , en plusieurs endroits , où donc Corneille a-t-il pu apprendre l’Art de la guerre ? Ce conte est ridicule. Corneille eut très-mal fait d’entrer dans les détails de cet Art. Il fait dire en Général à Sertorius ce que ce Romain devoit peut-être se passer de dire , qu’il sait mieux se prévaloir du terrain

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que Pompée. Il n’y a pas là de quoi étonner un Turcnne. Les Généraux de Charles Quint et de François Premier pouvoient en effet s’étonner que Machiavel , Secrétaire de Florence , donnât des réglés excellentes de Tactique, et enseignât à disposer les bataillons comme on les range aujourd’hui. C’étoit alors qu’on pouvoit dire : où Machiavel a-t-il appris l’Art de la guerre J Mais si le Vicomte de Turenne en avoit dit autant 9 sur un ou deux vers de Corneille qui n’enseignent point la Tactique , et qui ne doivent point l’enseigner , il auroit dit une puérilité dont il étoit incapable. On pouvoit plus justement dire que Corneille parloit supérieurement de Politique. La preuve en est dans Sertorius , et plus encore dans Cinna . Nous sommes inondés , depuis peu , de Livres sur le Gouvernement.

Des hommes obscurs , incapables de se gouverner eux-mêmes , et ne connoissant ni le monde , ni la Cour , ni les affaires , se sont avisés d’instruire les Rois et les Ministres , et même de les injurier. Y a-t-il un seul de ces Livres » je n’en excepte pas un , qui approche de loin de la délibération d ‘Auguste , dans Cinna . , et de la conversation

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vcrsation de Sertorius et de Pompée ? C'est là que Corneille est bien grand j et la comparaison que l’on peut faire de ces morceaux avec tous nos fatras de prose sur la Politique le rend plus grand encore , et est le plus bel éloge de la Poésie. a Ibidem.

« Il est dit dans le Bolxana , page iji , de l’édition in- iz, que Boileau n'aimoit pas cette fameuse conférence de Sertorius et de Pompée ; qu'il ne convcnoit pas quelle eût mérité d'être si fort applaudie ; quelle était pleine d'esprit , si l'on vouloit , mais qu'elle n'étoit ni dans la raison , ni dans la nature : outre qu'il n'y avait point de comparaison à faire entre Sertorius , vieux et très-expérimenté Capitaine , et Pompée , qui avoit à peine de la barbe au menton y et qu’il étoit ridicule que Pompée vînt redemander sa femme à Sertorius , tandis qu’il en avoit une autre de la main de Sylla . J'avoue que l’objet de cette conférence peut être ciitiqué j mais j’ai bien de la peine à croire que Boileau ne fut pas content des morceaux adroits et sublimes de cette scene. 11 saveit trop bien que le goût consiste à savoir admirer les beautés au milieu des défauts.... Ce sont ceux qui pré-

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cedent et suivent cette belle scene qui justifient ce que Moliere disoit de Corneille , qu'il avoit un lutin , qui tantôt lui faisoit ses vers admirables , et tantôt le laissoit travailler lui~mème. » Ibidem .

DE P. CORNEILLE} Représentée en 1661.

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