V I R I AT E
Elle nous a tout dit:
Je sais ce qu’elle espete , et ce qu’on vous écrit.
Sans y perdre de tems, ouvrez votre pensée.
C ij
i» SERTORIUS,
SUIORMJS.
Au seul bien de ia cause elle est intéressée.
Mais puisque pour ôter l’Espagne à nos Tyrans, Nous prenons , vous et mot , des chemins différens » Pe grâce , examinez le commun avantage ,
Et jugez ce que doit un généreux courage.
Je trahirois , Madame , et vous et vos États,
De voir un tel secours , et ne l’accepter pas.
Mais ce même secours deviendroit notre perte ,
S’il nous ôtoit la main que vous m'avez offerte ,
Et qu’un destin jaloux de nos communs desseins, Jcttât ce gtand dépôt en de mauvaises mains*
Je tiens Sylla perdu , si vous laissez unie A ce puissant renfort votre Lusitanie ;
Mais vous pouvez enfin dépendre d’un époux ,
Et le seul Perpcnna peut m’assurer de vous.
Voyez ce qu’il a fait; je lui dois tant. Madame, Qu’une juste prière en faveur de sa flamme....
V UIATE.
Si vous lui devez tant , ne me devez-vous rien ?
Et lui faut-il payer vos dettes de mon bien ?
Après que ma couronne a garanti vos têtes.
Ne mérité-je point de part en vos conquêtes ?
Ne vous ai-je servi que pour servir toujours.
Et m’assurer des fers par mon propre secours ?
Ne vous y trompez pas : si Pcrpenna m’épouse Du pouvoir souverain je deviendrai jalouse î Et le rendrai moi-même assez entreprenant ,
Pour ne vous pas laisser un Roi pour lieutenant.
Je vous avoûrai plus. A qui que je me donne, •
TRAGÉDIE; ij>.
Je voudrai hautement soutenir ma couronne ,
Et c’est ce qui me force à vous considérer.
De peur de perdre tout , s’il nous fautséparcr.
Je ne vois que vous seul qui des mers aux montagnes » Sous un même étendard puisse unir nos Espagnes;
Mais ce que je propose en est le seul moyen ,
Et quoi qu’ait fait pour vous ce cher Concitoyen ,
S’il vous a secouru contre la tyrannie ,
Il en est bien payé d’avoir sauvé sa vie.
Les malheurs du parti l’accabloient à tel point Qu’il se veryoit perdu, s’il ne vous eût pas joint ;
Et même, si j’en veux croire la renommée ,
Ses troupes , malgré lui, grossirent votre armée.
Rome offre un grand secours, du moins on vous l’écrit ;
Mais s’armât-elle to’ute en faveur d’un proscrit ,
Quand nous sommes aux bords d’une pleine victoire. Quel besoin avons nous d’en partager la gloire ?
Encore une campagne , et nos seuls escadrons Aux aigles de Sylla font repasser les monts î Et ces derniers venus auront droit de nous dire Qu’ils auront en ccs lieux établi notre Empire !
Soyons d’un tel honneur l’un et l’autre jaloux ,
Et quand nous pouvons tout, ne devons rien qu’i nous.
Sïrtorius.
l’espoir le mieux fondé n’a jamais trop de forces *,
Le plus heureux destin surprend par les divorces.
Du trop de confiance il aime à se venger ,
Et dans un grand dessein , rien n’est à négliger.
C iij
s» SERTORIUS,
Devons-nous exposer à tant d’incertitude L’esclavage de Rome , et notre servitude.
De peur de partager avec d’autres Romains Un honneur où le Ciel veut peut-être leurs mains ?
Notre gloire , il est vrai , deviendra sans seconde ,
Si nous faisons sans eux la' liberté du monde ;
Mais si quelque malheur suit tant d’heureux combats , Quels reproches cruels ne nous ferons-nous pas ? D’ailleurs , considère! que Perpenna vous aime ,
Qu’il est, ou qu’il se croit digne du diadème.
Qu’il peut ici beaucoup; qu’il s’est vu de tout tems Qu’en gouvernant le mieux on fait desmécontens ;
Que piqué du mépris il osera peut-êtrê. . . .
Tranche! le mot. Seigneur , je vous ai fait mon maître, , Et je dois obéir malgré mon sentiment ;
C’est à quoi sc réduit tout ce raisonnement.
Faites , faites entrer ce héros d’importance;
Que je fasse un essai de mon obéissance ,
Et si vous le craigne! , craignci autant du moins Un long et vain regret d’avoir prêté vos soins.
Ser.tor.iu s.
Madame , croyez-vous . . .
Ce mot vous doit suffire; l’entends ce qu’on nie dit , et ce qu’on veut me dire.
Allez , faites-lui place , et ne présumez pas . . .
SER.TORIUS.
Je parle pour un autre , et toutefois , hélas î Si vous saviez . . .
Seigneur , que faut-il que je sacheî Et quel est le secret que ce soupir me cache ?
Ce soupir redoublé . . .
N’achevez point, allez Je vous obéirai plus que vous ne voulez.
( Sertorius sort. )