‹ Nicomede tragedie de P. CorneilleChapitre 52 sur 116 · V I R I AT E · texte numérisé non relu

V I R I AT E

Elle nous a tout dit:

Je sais ce qu’elle espete , et ce qu’on vous écrit.

Sans y perdre de tems, ouvrez votre pensée.

C ij

i» SERTORIUS,

SUIORMJS.

Au seul bien de ia cause elle est intéressée.

Mais puisque pour ôter l’Espagne à nos Tyrans, Nous prenons , vous et mot , des chemins différens » Pe grâce , examinez le commun avantage ,

Et jugez ce que doit un généreux courage.

Je trahirois , Madame , et vous et vos États,

De voir un tel secours , et ne l’accepter pas.

Mais ce même secours deviendroit notre perte ,

S’il nous ôtoit la main que vous m'avez offerte ,

Et qu’un destin jaloux de nos communs desseins, Jcttât ce gtand dépôt en de mauvaises mains*

Je tiens Sylla perdu , si vous laissez unie A ce puissant renfort votre Lusitanie ;

Mais vous pouvez enfin dépendre d’un époux ,

Et le seul Perpcnna peut m’assurer de vous.

Voyez ce qu’il a fait; je lui dois tant. Madame, Qu’une juste prière en faveur de sa flamme....

V UIATE.

Si vous lui devez tant , ne me devez-vous rien ?

Et lui faut-il payer vos dettes de mon bien ?

Après que ma couronne a garanti vos têtes.

Ne mérité-je point de part en vos conquêtes ?

Ne vous ai-je servi que pour servir toujours.

Et m’assurer des fers par mon propre secours ?

Ne vous y trompez pas : si Pcrpenna m’épouse Du pouvoir souverain je deviendrai jalouse î Et le rendrai moi-même assez entreprenant ,

Pour ne vous pas laisser un Roi pour lieutenant.

Je vous avoûrai plus. A qui que je me donne, •

TRAGÉDIE; ij>.

Je voudrai hautement soutenir ma couronne ,

Et c’est ce qui me force à vous considérer.

De peur de perdre tout , s’il nous fautséparcr.

Je ne vois que vous seul qui des mers aux montagnes » Sous un même étendard puisse unir nos Espagnes;

Mais ce que je propose en est le seul moyen ,

Et quoi qu’ait fait pour vous ce cher Concitoyen ,

S’il vous a secouru contre la tyrannie ,

Il en est bien payé d’avoir sauvé sa vie.

Les malheurs du parti l’accabloient à tel point Qu’il se veryoit perdu, s’il ne vous eût pas joint ;

Et même, si j’en veux croire la renommée ,

Ses troupes , malgré lui, grossirent votre armée.

Rome offre un grand secours, du moins on vous l’écrit ;

Mais s’armât-elle to’ute en faveur d’un proscrit ,

Quand nous sommes aux bords d’une pleine victoire. Quel besoin avons nous d’en partager la gloire ?

Encore une campagne , et nos seuls escadrons Aux aigles de Sylla font repasser les monts î Et ces derniers venus auront droit de nous dire Qu’ils auront en ccs lieux établi notre Empire !

Soyons d’un tel honneur l’un et l’autre jaloux ,

Et quand nous pouvons tout, ne devons rien qu’i nous.

Sïrtorius.

l’espoir le mieux fondé n’a jamais trop de forces *,

Le plus heureux destin surprend par les divorces.

Du trop de confiance il aime à se venger ,

Et dans un grand dessein , rien n’est à négliger.

C iij

s» SERTORIUS,

Devons-nous exposer à tant d’incertitude L’esclavage de Rome , et notre servitude.

De peur de partager avec d’autres Romains Un honneur où le Ciel veut peut-être leurs mains ?

Notre gloire , il est vrai , deviendra sans seconde ,

Si nous faisons sans eux la' liberté du monde ;

Mais si quelque malheur suit tant d’heureux combats , Quels reproches cruels ne nous ferons-nous pas ? D’ailleurs , considère! que Perpenna vous aime ,

Qu’il est, ou qu’il se croit digne du diadème.

Qu’il peut ici beaucoup; qu’il s’est vu de tout tems Qu’en gouvernant le mieux on fait desmécontens ;

Que piqué du mépris il osera peut-êtrê. . . .

Tranche! le mot. Seigneur , je vous ai fait mon maître, , Et je dois obéir malgré mon sentiment ;

C’est à quoi sc réduit tout ce raisonnement.

Faites , faites entrer ce héros d’importance;

Que je fasse un essai de mon obéissance ,

Et si vous le craigne! , craignci autant du moins Un long et vain regret d’avoir prêté vos soins.

Ser.tor.iu s.

Madame , croyez-vous . . .

Ce mot vous doit suffire; l’entends ce qu’on nie dit , et ce qu’on veut me dire.

Allez , faites-lui place , et ne présumez pas . . .

SER.TORIUS.

Je parle pour un autre , et toutefois , hélas î Si vous saviez . . .

Seigneur , que faut-il que je sacheî Et quel est le secret que ce soupir me cache ?

Ce soupir redoublé . . .

N’achevez point, allez Je vous obéirai plus que vous ne voulez.

( Sertorius sort. )

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