‹ Nicomede tragedie de P. CorneilleChapitre 57 sur 116 · SCENE II · texte numérisé non relu

SCENE II

SERTORIUS ET POMPÉE, assit.

JL’inimitié qui régné entre nos deux partis N’y rend pas de l’honneur tous les droits amortis. Comme le vrai mérite a ses prérogatives ,

Qui prennent le dessus des haines les plus vives , L’estime et le respect sont de justes tributs ,

Qu’aux plus fiers ennemis arrachent les vertus ; it c’est ce que vient rendre à la haute vaillance ,

Dont je ne fais ici que trop d’expérience ,

L’ardeur de voir de près un si fameux héros ,

Sans lui voir en la main piques , ni javelots ,

Et le front désarmé de ce regard terrible ,

Qui , dans nos escadrons, guide un bras invincible.

Je suis jeune et guerrier, et tant de fois vainqueur Que mon trop de fortune a pu m’enfler le cœur;

Mais , et ce franc aveu sied bien aux grands courages. J’apprends plus contre vous par mes désavantages Que les plus beaux succès qu’ailleurs j’aie emportés Ne m’ont encore appris par mes prospérités.

Je vois ce qu’il faut faire , à voir ce que vous faites; Les sièges , les assauts , les savantes retraite* ,

Rien camper , bien choisir à chacun son emploi :

* Votre exemple est par-tout une étude pour moi.

Ah 1 si je vous pouvois rendre à la République,

Que je croirois lui faire un présent magnifique ï)

Et quej’irois, Seigneur, à Rome avec plaisir.

Puisque la treve enfin m’en donne le loisir.

Si j’y pouvois porter quelque foible espérance D’y conclure un accord d’une telle importance !

Près de l’heureux Sylla ne puis-je rien pour vous?

Et près de vous. Seigneur , ne puis-je rien pour tous?

Vous me pourriez sans doute épargner quelque peine » Si vous vouliez avoir l’aine toute Romaine»

Mais avant que d’entrer dans ces difficultés ,

Souffrez que je réponde à vos civilités.

Vous ne me donnez rien par cette haute estime Que vous n’ayiez déjà dans le degré sublime,

La victoire attachée à vos premiers exploits ,

Un triomphe avantl’âge où le souffrent nos loix.

Avant la dignité qui permet d’y prétendre ,

Font trop voir quels respects l’univers vous doit rendre. Si dans l’occasion je ménage un peu mieux L’assiette du pays , et la faveur des lieux ,

Si mon expérience en prend quelque avantage.

Le grand art delà guerre attend quelquefois l’âge î Letcms y fait beaucoup ,et de mes actions,

S’il vous a plu tirer quelques instructions ,

Mes exemples un jour ayant fait place aux vôtres,

Ce que je vous apprends , vous l’apprendrez à d'autres î Et ceux qu’aura ma mort saisis de mon emploi , S’instruiront contre vous , comme vous contre moi. Quant à l’heureux Sylla , je n’ai rien à vous dire, le vous ai montré l’art d’affoiblir son Empire i

ît sï je puis jamais y joindre des leçons Dignes de vous apprendre à repasser les monts,

Je suivrai d’assez près votre illustre retraite.

Pour traiter avec lui sans besoin d’interprete ,

Et sur les bords du Tibre , une pique à la main ,

Lui demander raison pour le peuple Romain.

Pompée.

De si hautes leçons , Seigneur, sont difficiles ,

Et pourroient vous donner quelques soins inutiles *

Si vous faisiez dessein de me les expliquer ,

Jusqu’à m’avoir appris à les bien pratiquer.

S E RT o R I u s.

Aussi me pourriez-vous épargner quelque peine ,

Si vous vouliez avoir l’ame toute Romaine ;

Je vous l’ai déjà dit.

Pompée.

Ce discours rebattu ï.asseroit une austere et farouche vertu.

Pour moi , qui vous honore assez pour me contraindre A fuir obstinément tout sujet de m’en plaindre ,

Je ne veux rien comprendre en ces obscurités. Sertorius,

Je sais qu’on n’aime point de telles vérités î Mais , Seigneur . étant seuls , je parle avec franchise. Bannissant les témoins vous me l’avez permise ;

Et je garde avec vous la même liberté Que si votre Sylla n’avoît jamais été.

Est-ce être tout Romain qu’être chef d’ufte guerre Qui veut tenir aux fers les Maîtres de la terre ?

Cç nom sans vous et lui nous seroit encor dû ;

D ij

4© SERTORIUS

C’est par lui, c’est par vous que nous l’avons perdu* C’est vous qui sous le joug traînez des coeurs si braves i Ils étoient plus que Rois % ils sont moindres qu’esclaves x Et la gloire qui suit vos plus nobles travaux Ne fait qu’approfondir l’abîme de leurs maux :

Leur rmsere est le fruit de votre illustre peino.

Et vous pensez avoir l’ame toute Romaine !

Vous avez hérité ce nom de vos ayeux i Mais , s’il vous étoit cher, vous le rempliriez mieux. Pompée.

Je crois le bien remplir, quand tout mon coeur s’applique

Aux soins de îdtablir un jour la République i Mais vous jugez , Seigneur , de l’ame par le bras ,

Et souvent l’un paroît ce que l’autre n’est pas.

Lorsque deux factions divisent un Empire ,

Chacun suit au hasard la meilleure, ou la pire.

Suivant l’occasion, ou la nécessité

Qui l’emporte vers l’un , ou vers l’autre côté.

Le plus juste parti, difficile à connoître ,

Nous laisse en liberté de nous choisir un Maître ;

Mais quand ce choix est fait , on ne s’en dédit plus.

J’ai servi sous Sylla du terns de Marius ,

Et servirai sous lui, tant qu’un destin funeste De nos divisions soutiendra quelque reste.

Comme je ne vois pas dans le fond de son coeur ,

J’ignore quels projets peut former son bonheur :

S il les pousse trop loin , moi-même je l’en blâme î Je lui piête mon bras sans engager mon amc,

Je m’abandonne au cours de sa félicité ,

Tandis que tous mes vœux sont pour la liberté >

It c’cst ce qui me force à garder une place Qu’usurpcroient sans moi l’injustice et l’audace.

Afin que, Syllamort, ce dangereux pouvoir Ne tombe qu’en des mains qui sachent leur devoir. Enfin je sais mon but , et vous savez le vôtre.

Sertorius.

Mais , cependant , Seigneur , vous servez comme un autre ,

Et nous , qui jugeons tout sur la foi de nos yeux ,

Et laissons le dedans à pénétrer aux Dieux ,

Nous craignons votre exemple , et doutons si dans Rome Il n’instruit point le peuple à prendre loi d’un homme i It si votre valeur , sous le pouvoir d’autrui ,

Ne seme point pour vous , lorsqu’elle agit pour lui.

Comme je vous estime , il m’est aisé de croire Que de la liberté vous feriez votre gloire ,

Que votre amc en secret lui donne tous ses vœux ;

Mais si je m’en rapporte aux esprits soupçonneux ,

Vous aidez aux Romains à faire essai d’un Maître , Sous ce flatteur espoir qu’un jour vous pourrez l’ctre, la main qui les opprime, et que vous soutenez ,

Les accoutume au joug que vous leur destinez »

Et doutant s’ils voudront se faire à l’esclavage ,

Aux périls de Sylla vous tâtez leur courage.

Pompée.

Le tems détrompera ceux qui parlent ainsi î Mais justifiera-t-il ce que l’on voit ici ?

Permettez qu’à mon tour je parle avec franchise. Votre exemple , à la fois, m’instruit et m’autorise:

D iij

4t SERTORIUS;

Je juge comme vous sur la foi de mes yeux ,

Et laisse le dedans à pénétrer aux Dieux.

Ne vit-on pas ici sous les ordres d’un homme?

N’y commandez-vous pas , comme Sylla dans Rome? 1 Du nom de Dictateur, du nom de Général , Qu’importe , si des deux le pouvoir est égal ?

Les titres difFérens ne font rien à la chose :

Vous imposez des loix ainsi qu’il en impose ;

Et s’il est périlleux de s’en faire haïr ,

11 ne scroit pas sûr de vous désobéir.

Pour moi, si quelque jour je suis ce que vous êtes , J’en userai peut-être alors comme vous faites. Jusqucs-là....

Sertorius.

Vous pourriez en douter jusques-11.

Et me faire un peu moins ressembler à Sylla.

Si je commande ici , le Sénat me l’ordonne.

Mes ordres n’ont encore assassiné personne.

Je n’ai pour ennemis que ceux du bien commun;

Je leur fais bonne guerre , et n’en proscris pas un. C’est un asyle ouvert que mon pouvoir suprême;

Et si l’on m’obéit , ce n’est qu’autant qu’on m’aime.

Pompée.

Et votre Empire en est d’autant plus dangereux Qu’il rend de vos vertus les peuples amoureux , Qu’en assujettissant vous avez l’art de plaire ,

Qu’on croit n’erre en vos fers qu’esclave volontaire ,

Et que la liberté trouvera peu de jour A détruire un pouvoir que fait régner l’amour.

Ainsi parlent, Seigneur, les âmes soupçonneuses.

Mais n’examinons point ces questions fâcheuses,

Ni si c’est un Sénat qu’un amas de bannis ,

Que cet asyle ouvert sous vous a réunis.

Une seconde fois , n’est-il aucune voie Par où je puisse à Rome emporter quelque joie?

Elle seroit extrême à trouver les moyens De rendre un si grand homme à ses concitoyens ;

Il est doux de revoir les murs de la patrie.

C’est elle par ma voix ^Seigneur , qui vous en prie; C’est Rome.,..

Sertorius.

Le séjour de votre Potentat,

Qui n’a que ses fureurs pour maximes d’État !

Je n’appelle plus Rome un enclos de murailles Que scs proscriptions comblent de funérailles ;

Ces murs , dont le destin fut autrefois si b;au ,

N’en sont que la prison , ou plutôt le tombeau. Mais pour revivre ailleurs dans sa première force, Avec les faux Romains elle a fait plein divorce ;

Et, comme autour de moi j’ai tous ses vrais appuis, Rome n’est plus dans Rome , elle est toute où je suis.

Parlons pourtant d’accord. Je ne sais qu’une voie Qui puisse avec honneur nous donner cette joie : Unissons-nous ensemble , et le Tyran est bas 1 Rome , à ce grand dessein , ouvrira tous scs bras.

Ainsi nous ferons voir l’amour de la patrie ,

Pour qui vont les grands coeurs jusqu’à l’idolâtrie ,

Et nous épargnerons ces flots de sang Romain Que versent tous les ans votre bras et ma main.

SERTORIU S;

POMÏÉI.

Ce projet, qui pour vous est tout brillant de gloire , N’auroit-il rien pour moi d’une action trop noire ? Moi qui commande ailleurs , puis-jc servir sous vous

Sertoriu s.

Du droit de commander je ne suis point jaloux;

Je ne l’ai qu’en dépôt, et je vous l’abandonne. Non jusqu’à vous servir de ma seule personne :

Je prétends un peu plus; mais, dans cette union. De votre Lieutenant m’envîrez-vous le nom ?

Pompée.

De pareils Lieutcnans n’ont des chefs qu’en idée ; Leur nom retient pour eux l’autorité cédée:

Ils n’en quittent que l’ombre ; et l’on ne sait que c’est De suivre , ou d’obéir , que suivant qu’il leur plaît.

Je sais une autre voie , et plus noble et plus sûre. Sylla , si vous voulez , quitte sa dictature ,

Et déjà de lui-même il s’en scroit démis ,

S’il voyoit qu’en ces lieux il n’eût plus d’ennemis. Mettez les armes bas, je réponds de l’issue:

J’en donne ma parole après l’avoir reçue.

Si vous êtes Romain , prenez l’occasion.

Sertorîus.

Je ne m’éblouis point de cette illusion.

Je connois le Tyran, j’en vois le stratagème:

Quoi qu’il semble promettre , il est toujours lui-même# Vous qu’à sa défiance il a sacrifié,

Jusqucs à vous forcer d’être son allié....

tw

Pompée.

Hélas ! cc mot me tue; et , (je le dis sans feinte ) C’est l’unique sujet qu’il m’a donné de plainte. J’aimois mon Aristie , il m’en vient d’arracher:

Mon cœur frémit encore à me le reprocher.

Vers tant de biens perdus sans cesse il me rappelle ;

Et je vous rends , Seigneur , mille grâces pour elle ,

À vous, à ce grand cœur, dont la compassion Daigne ici l’honorer de sa protection.

Sertorius.

Protéger hautement les vertus malheureuses ,

C'est le moindre devoir des âmes généreuses ;

Aussi fais-je encor plus , je lui donne un époux.

Pompée.

Un époux. Dieux ! qu’en tends- je ? Et qui, Seigneur? Sertorius.

Moi.

Pompée.

Vous !

Seigneur , toute son ame est à moi dès l’enfance : N’imitez point Sylla par cette violence ;

Mes maux sont assez grands , sans y joindre celui De voir tout ce que j’aime entre les bras d’autrui.

Sertorius.

Tout est encore à vous.

SERTORIüS,

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