‹ Nietzsche (volume 2)Chapitre 2 sur 99 · RUE MADAME, 43 PARIS · texte numérisé non relu

RUE MADAME, 43 PARIS

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\ JiETzscHE, parlant des philosophes qui ont découvert \ les plus neuves et les plus belles « possibilités de vivre », disait :

« De tels hommes sont trop rares pour qu'on les laisse échapper. Il ne faut pas avoir de cesse qu'on n'ait fait revivre leur effigie; qu'on ne l'ait cent fois crayonnée sur la muraille ('). »

Cette raison suffira toujours à justifier une biographie du philosophe-poète qui, plus profondément qu'un autre, et au milieu d'un peuple tout entier rebelll à sa pensée, a renouvelé le sentiment de la vie dans l'humanité contemporaine.

S'il ne s'agissait que de dérouler une fois de plus le tissu des faits dont s'est composée la vie terrestre de Nietzsche, peutêtre n'en aurais-je pas eu l'audace. Je n'ai plus connu qu'en petit nombre les témoins de la vie de Nietzsche. Leurs dépositions sont recueillies dans des récits que l'on trouvera cités avec reconnaissance à toutes les pages du présent livre. Je ne pouvais pas augmenter beaucoup le nombre de ces témoignages. Mais j'ai voulu les contrôler tous à l'aide de la correspondance, aujourd'hui publiée, de Nietzsche. Il restait aussi à départager

(') Nietzsche, Philosophenbuch, $ 200. (W., X, 235).

des traditions violemment discordantes. J'ai cru souvent arriver à une conciliation en replaçant tous les témoignages dans la lumière de la pensée nietzschéenne. Elle décide^ parce qu'elle est seule capable de donner aux événements tout leur sens ; et ils n'ont que par elle leur pleine réalité (*).

Que l'on ne cherche donc pas ici une de ces monographies

(*) 11 y a deux traditions divergentes de la biographie de Nietzsche : 1° La tradition iveimarienne, représentée par l'œuvre de Mme Élisabeth Foerster-Nibtzsche, sœur du philosophe. Son ouvrage s'est d'abord intitulé Das Leben Friedrich Nietzsches. In-8°, Leipzig, chez Naumann, t. I, 1896; t. H, d, 1897; t, II, 2, 1904. Il restera indispensable comme source d'information. Il était surchargé, dans cette première forme, de documents et de textes qui depuis ont pris place dans la correspondance de Nietzsche et dans ses œuvres posthumes. L'ouvrage a reparu, allégé et retouché, en deux volumes : t. I, Der junge Nietzsche, 1912; t. II, Der einsame Nietzsche, 1914, in-12, Leipzig, chez A. Krôner. 11 y faut ajouter le livre nouveau où Mme E. Foerster retrace l'histoire entière des relations de Nietzsche avec Wagner : Wagner und Nietzsche zur Zeit ihrer Freundschaft, 1915. Ce livre reproduit parfois textuellement les chapitres des deux ouvrages précédents. 11 y ajoute cependant des lettres nouvelles.

La grande tâche de la réédition des ouvrages publiés par Nietzsche de son vivant, la publication de ses cours et des fragments posthumes, a été entreprise et menée à bien par la fondation présidée par Mme Foerster- Nietzsche sous le nom de Nietzsche- Archiv. Elle a son siège à VVeimar, dans la charmante villa où Nietzsche est mort, après y avoir souffert douze années, et pour laquelle un archilecle belge du plus éminent mérite, Henri Van de Velde, a créé un. décor intérieur si pathétique. On trouvera un compte rendu de l'activité de cette fondation dans la brochure publiée en son nom sous le titre de Nietzsches Werke und das Nietzsche- Archiv, Leipzig, A. Krôner, 1910; et dans E. Foerstir-Nibtzschb, Das Nietzsche-Archiv, seine Freunde und Feinde, 1907. Si le Nietzsche-Archiv a des ennemis, je ne suis pas du nombre. Le Nietzsche-Archiv s'est assuré la collaboration de savants trop expérimentés pour que son œuvre ne soit pas solide dans son ensemble. Cela ne veut pas dire que cette œuvre ait échappé au destin commun des œuvres humaines, qui est d'être imparfaites. La critique a pu avoir prise sur elle plus d'une fois, avant même qu'une revision largement contrôlée de tous les manuscrits, réservée à l'avenir seul, ait donné certitude entière. Je me sens, à l'égard de Mmc E. Foerster-Nietzsche, dénué de tout autre sentiment que celui d'une respectueuse gratitude. Je ne puis cependant partager ses préventions personnelles violentes; et je dois me réserver, dans l'interprétation de la vie et du système de Nietzsche, une indépendance dont plusieurs pourront momentanément souffrir, mais dont ne souffrira pas la grande mémoire du philosophe de la « liberté de l'esprit ».

2° La tradition bàloise de la biographie de Nietzsche a reçu son inspi-

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usuelles qui expliquent la pensée d'un grand écrivain par sa vie. Dans une âme aussi embrasée que Nietzsche du dévouement à une mission intemporelle, c'est, pour le moins autant, la vie qui s'explique par la pensée. L'existence de Nietzsche, très dénuée d'événements matériels, est déchirée de drames intérieurs. Étrangère à l'histoire générale de son temps, elle la

ration du plus fidèle ami de Nietzsche, Franz Overbeck, et de la compagne de sa vie, heureusement survivante, Mme Ida Overbeck. Elle a pour monument principal le livre de Carl-Alkrecbt Bernoulli intitulé Franz Overbeck und Friedrich Nietzsche, Iéna, chez Diederichs, 2 vol. in-8, 1908. C'est une heureuse fortune pour Mme Foerster d'avoir eu pour adversaire l'un des premiers écrivains aujourd'hui vivants, le romancier, le poète lyrique, le puissant dramaturge en qui l'opinion euiopéenne saluera un jour l'un des grands écrivains nationaux de la Suisse.

Carl-Albrecht Bernoulli n'a pas cessé d'être pour Mma Foerster un ennemi combatif et redoutable, rompu à toutes les méthodes de la science, d'un talent supérieur, mais d'une loyauté chevaleresque, d'une probité rigoureuse et d'un véritable génie psychologique. Il a défendu avec bravoure son maître Franz Overbeck contre plus d'une médisance et plus d'un coupable silence. Il a recueilli tous les témoignages suisses sur la vie de Nietzsche. Il a démontré, victorieusement, que l'amitié de Franz Overbeck a été « l'épine dorsale » vraie de la vie de Nietzsche et maintes fois l'auxiliaire utile de sa pensée. Si l'œuvre de Nietzsche, surtout en matière d'exégèse chrétienne, peut résister à la guerre sournoise ou aux assauts publics que reprennent sans cesse contre elle les orthodoxies périmées, elle le doit à l'appui que Nietzsche a toujours trouvé dans l'érudition et dans la forte pensée de ce grand théologien, Franz Overbeck. Elle le devra à l intelligente défense posthume que l'auteur autorisé de Johannes der Tàufer und die Urgemeinde, 1917, G.-A. Bernoulli, apporte à la psychologie religieuse de Nietzsche. Ce serait beaucoup d'acharnement à perpétuer des querelles mesquiDes, si Weimar ne discernait pas où sont ses véritables alliés.

Tout le monde aura lu avec agrément le joli livre où Daniel Halévy a décrit, à l'usage du grand public français, la Vie de Nietzsche, in-12, 1909. Plusieurs philosophes, dans une préoccupation analogue à la mienne, ont dû, pour reconstruire la doctrine de Nietzsche, résumer sa vie. On pourra lire avec confiance Raoul Richter, Friedrich Nietzsche, sein Leben und sein Werk, 1903. Richard M. Meter, Friedrich Nietzsche, sein Leben und seine Werke, 1913, a une inexplicable défiance de Franz Overbeck. Je considère comme un privilège d'avoir pu connaître encore le livre substantiel et limpide d'un philosophe américain, William M. Salter, Nietzsche the Thinker, 1917, et le magnifique et profond essai d'ERNsr Bertram, Nietzsche, Versuch einer Mythologie, 1919. Il me faut réserver pour la bibliographie générale ou citer, au cours du récit, les autres ouvrages qui m'ont été utiles.

reflète pourtant et la juge. Dans sa solitude, elle prétend élaborer les réformes qui la transformeront.

Peut-être aurait-il été séduisant de condenser mon interprétation dans un essai court et ardent. Mais il aurait fallu supposer connu et éclairer par des allusions trop lointaines tout ce que je pense d'abord établir. J'aurais pu apporter la flamme d'une conviction, non la lumière d'un faisceau de preuves, j'ai préféré avec modestie un récit historique, destiné à décrire la genèse des œuvres. Pour chaque période, j'ai dû essayer ensuite de reconstruire systématiquement la philosophie de Nietzsche, puisque la cohérence interne en est encore contestée. De ces deux grandes tâches simultanées, je voudrais n'en avoir négligé aucune.

Il fallait d'abord songer aux œuvres de Nietzsche. Chacune d'elles est un vivant, construit du dedans par une âme qui a grandi et miiri. J'ai dû, derrière la lettre des ouvrages, chercher cette âme, et retrouver l'homme même. A ce compte, la philosophie de Nietzsche fait partie de sa vie, moins parce qu'elle est philosophie, que parce qu'elle est nietzschéenne. A son tour, la vie de Nietzsche éclaire sa philosophie, moins parce qu'elle est sa vie, que par l'évidence avec laquelle elle fait voir comment toute philosophie se nourrit d'un sentiment de la vie et traduit une expérience intérieure.

/. — Nietzsche a dit en propres termes :

« A supposer qu'on soit une personne, on a nécessairement aussi la philosophie de sa personne... Nous ne sommes pas des grenouilles peusantés, des appareils enregistreurs à entrailles frigorifiées. Il nous faut sans cesse en fanter nos pensées de notre douleur, et leur donner

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maternellement tout ce que nous avons en nous de sang, de cœur, de feu, de volupté, de passion, de tourment, de destin, de fatalité ('). »

Vivre pour un philosophe, c'est donc « transformer en lumière et en flamme sa substance entière ». Nietzsche pense avec sa surabondance et sa pénurie, avec l'exubérance de ses forces revenues, avec ses espoirs réveillés, souvent après de longues macérations. Mais la douleur surtout est pour lui la grande èmancipatrice et comme son aliment d'immortalité.

A chacune de ses blessures d'âme, de ses détresses silencieuses suivies d'exaltations, toute sa chair médite et se fait inventive. J'ai dit décrire cette lente maturation de f ruits plus brunis de soleil chaque jour , plus drus de miel, plus veloutés à l'approche du dernier automne, après lequel il s' est effondré, plein de reconnaissance pour cette vie qui lui avait tout donné, puisqu'il tenait d'elle une pensée immortelle à force de douleur.

C'est une passionnante étude psychologique. Car si Nietzsche a eu presque tous les dons, ceux de la volonté, ceux de l'âme et ceux de l'esprit, il s'en faut qu'ils aient dès l'abord trouvé leur équilibre. Il a su joindre la plus forte discipline de soi à un infini désintéressement, qui lui fera toujours pardonner ses torts les plus certains. Mais il a eu de terribles intolérances. Sa sensibilité musicale a tiré de la langue allemande des sonorités que les prosateurs les plus mélodieux, sans en excepter Gœthe, ou que les orgues mugissantes de Schiller et d' Hœlderlin ne lui avaient jamais fait rendre. Il a été un délicat impressionniste de la lumière; mais cette souplesse de l'artiste n'assouplissait en rien le caractère de l'homme. Il a eu le tact intellectuel le plus délié, la plus tendre mansuétude, mais aussi V irascibilité

H Frôhliche Wissenschaft, préface de 1886, S 2, 3. (W., Y, 5, 8.)

la plus obsédée d'idées fixes, la réflexion la plus soupçonneusenient froide et une logique rigoureuse qui ne pliait pas, même dans l'exaltation.

Chacune de ces facultés avait che% lui la force d'un instinct impérieux. Chacune, à ses heures, se déchaînait avec une impétuosité torrentielle, réduisant les rivales à se résigner, à se laisser étouffer, à s'éteindre. Elles ne se sont unifiées, pénétrées et fondues qu'à de rares instants, mais mieux à mesure que Nietzsche vieillissait; et c'est le sentiment de cette harmonie grandissante en lui qui, malgré la maladie qui le mine et l'épuisante suractivité cérébrale, donne son allégresse stoïque à sa démarche finale.

Une biographie ainsi conçue ne peut manquer de décevoir des curiosités, qui aiment à abriter derrière des prétextes de psychiatrie plus d'un pharisaïsme et plus d'une haine doctrinale. Qu'un ascète martyrisé ait connu des paroxysmes de colère, quand son indignation morale mettait trop à l'épreuve sa résistance nerveuse, qui s'en étonnerait? Et si la perception exacte qui différencie les faits positifs des simples images reviviscentes, les actes d'aujourd'hui des souvenirs d'hier ou des rêves de demain, si la juste appréciation du réel où, selon Pierre faneb, consiste la parfaite saute mentale a été parfois troublée che\ Nietzsche, comment ne pas admirer le parti qu'il a tiré de cette infirmité? Car nous ne connaîtrions pas sans elle la philosophie la plus idéaliste qu'il y ait au monde, celle qui attache plus d'importance aux valeurs qu 'aux faits et qui espère transformer un jour les faits par les valeurs. L'aspect que prend notre univers, transfiguré par cette lumière nouvelle, a pu secouer Nietzsche, jusqu'aux moelles, d'une frissonnante

(') Pierre Janet, Les névroses, 1909, chap. L'état mental psychasthémque.

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et douloureuse joie. Mais Platon n'a-t-il pas connu et décrit dans le Phèdre ce « délire sacré » ? Et il n'est pas ignoré de ceux qui savent que le tréfonds de l'âme ne se découvre pas à l'intelligence seule. Si on veut en tirer argument contre la pensée de Nietzsche, autant incriminer che^ Berlio^ la qualité de sa musique, parce qu'il ne pouvait l'entendre sans en être terrassé.

La vie de Nietzsche n'a été que sa pensée marchant parmi nous. Elle Va tyrannisé. Elle l'a brisé de fatigue et d'émotion. Mais c'est elle aussi qui a toujours redressé en lui l'indomptable vouloir par lequel il a su, lui si fragile, maîtriser sa destinée de douleur, jusqu'à l'aimer.

Cette pensée, qui fond sur lui et l'enveloppe, il faut la voir venir du fond de l' Allemagne. Elle lui arrive, lourde déjà de toute la tradition de sa Thuringe natale, de toute la poésie, de toute la musique, de toute la science allemandes. Elle rencontre, en cheminant, la grande clarté sceptique des moralistes français, et V absorbe Toutes les sources de lumière se déversent en elle; et elle en renvoie le rayonnement, confondu avec le sien, qu'elles amplifient.

Dans les vieux poèmes français, parfois un chevalier, Perceval ou Durmart le Galois, voit surgir au fond des bois un arbre mystérieux, fleuri de flammes sur tous ses rameaux. Ces flammes, ce sont les âmes des morts, destinées à la vie éternelle ; et leur gloire inonde de lueurs tout le taillis (2). Nietzsche est un tel arbre, qui allume sur toutes ses branches les pensées

(M V. nos Précurseurs de Nietzsche, livre IL

(*) Li Romans de Durmart le Galois, édit. Stengel, 1873, v, 1511 sq.

survivantes des morts, et la sienne à la cime. J'ai essayé de décomposer cette clarté multiple qui, au bord de notre ciel, laisse une si longue traînée de feu.

La biographie d'un tel homme ne se bornera donc pas à compter les rencontres humaines fortuites que le destin lui a réservées, à dénombrer ses maîtres et ses amis, à évaluer les dons qu'il reçoit d'eux ou qu'il leur prodigue. Il entretient avec toutes les idées, dont se repaît son âme avide, une vivante amitié. Si j'ai voulu relire tout ce que Nietzsche avait lu, c'est qu'il ne choisit pas ses lectures au hasard. Des affinités préexistantes le guident.

« Tout ce qui, dans la nature et dans l'histoire, est de mon espèce, me parle, me loue, me pousse en avant : Tout le reste, je ne l'entends pas, ou je l'oublie sur l'heure...

Quelle que soit mon avidité de connaître, je ne sais extraire des choses que ce qui d'avance m'appartient. Le bien d 'autrui, je l'y laisse (*). »

C'est pourquoi j'ai tenu à pénétrer dans l'atelier secret où il peine sur ses livres, dans le paysage intérieur où il rêve et dans la brûlante atmosphère de forge, où il dose les alliages de ses idées. J'ai peut-être ainsi pu savoir de quels métaux il fond ses cloches les plus sonores, le livre sur La Naissance de la Tragédie et le Zarathustra ; à quels physiciens, à quels biologistes il demande conseil pour saJhéorie de la matière et de la vie; de quels matériaux de folk-lore et de sociologie, de quelles études d'exégèse, de sanscrit ou de %end il alimente ses doctrines sur l'art, sur la morale, sur la religion, sur la civilisation ; de quels mythes orientaux il extrait la pierre philosophale chime-

(*) Frôkliche Wissenschafl, $S 166, 242 (H\, 184, 199).

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tique de son Retour éternel; quels moralistes, de Montaigne à Dostoïewshy, nourrissent son interprétation de l'homme.

II. — Ce travail achevé ne me dispensait pas de vérifier comment Nietzsche suivait sa propre maxime :

« Errer dans la nature, avec astuce et joie; y dépister et prendre sur Le fait la beauté des choses, comme nous essayons, tantôt par temps de soleil, tantôt sous un ciel orageux, tantôt dans le plus pâle crépuscule, de contempler tel morceau de côte, avec ses rochers, ses baies, ses oliviers, dans l'éclairage où il atteint sa perfection et, pour ainsi dire, sa maîtrise...

De même, circuler parmi les hommes, pour les découvrir, les explorer, en leur faisant du bien ou du mal, afin que se révèle leur beauté propre, ensoleillée cheç l'un, orageuse che% l'autre, et, cbeç un troisième, épanouie seulement à la nuit tombée et sous un ciel pluvieux »

Sa pensée seule choisit donc ses amitiés, les embellit et les ravage. Nietzsche aborde les hommes avec un idéal de l'homme; les baigne, les fait chatoyer un temps dans cette ardente lueur d'enthousiasme qui sort de lui et que, à la moindre imperfection aperçue, il laisse éteindre. Il s'écarte alors et se retire dans une silencieuse ou grondante déception. Il s'est toujours fait luimême le prisonnier de la solitude, entourée d'une septuple muraille, qui lui a été chère et cruelle.

Car il a été un tendre cœur, aimant et faible, autant qu'ombrageux. S'il n'a été heureux par aucune femme, il a sûrement adressé à plus d'une la prière inexaucée que nous lisons dans le Gai Savoir (2). Ayant un idéal de l'homme, comment n'aurait-

(*) Morgenrôthe, g 468. (W., IV, 314.)

(*) Frôhliche Wissenschaft, Vorspiel, § 25. (W., V, 20.^

il pas eu un idéal de la femme ? Et s'il a cru, au moins une fois, reconnaître Diotime, comment, en bon platonicien, n'aurait-il pas été ébloui} Cela rapproche de nous l'ascète irréprochable. Je n'ai pas eu le mérite de deviner l'énigme que recouvre, dans les écrits de Nietzsche, l'allégorie d'Ariane, mais j'ai pu détailler mieux ce roman douloureux ; et on n'empiète pas sur de l'invraisemblable, on est autorisé par les textes les plus sûrs, quand on soutient que ce roman sanglote encore dans le Zarathustra.

Enfin, la pensée de Nietzsche choisit les admirables refuges où il a abrité sa digne et pauvre vie ; et là encore ses aversions ou ses préférences révèlent sa personne.

« Il y a des paysages, disait-il, que nous reconnaissons, quand nous les voyons pour la première fois. »

// veut dire qu'un puissant et mystérieux sentiment nous avertit qu'ils étaient dessinés en nous invisiblemenl. Ils n'arrêteraient même pas notre regard sans cette réminiscence platonicienne, qui les retrouve en nous, alors qu'ils n'avaient jamais surgi à nos yeux. C'est pourquoi j'ai dît suivre Nietzsche à la trace sur la corniche de la Riviera génoise, sur les sentiers qui gravissent les collines d'E^e, près de Nice, ou qui longent les eaux du lac de Silvaplana, dans VEngadine. Car si Nietzsche y a été surpris par la pensée du Zarathustra, c'est qu'elle était comme préfigurée dans les parois de roches ou flottait dans la houle légère des vagues méditerranéennes.

III. — Quelle est donc cette pensée, par laquelle celui qui la porte en lui est enfermé dans une « septuple solitude »? Le vieux tourment platonicien y est reconnaissable; et il faudra a Nietzsche vingt-cinq ans de philosophie pour le traduire :

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Entre l'être profond de l'homme et son effort, entre le réel et l'idéal y entre le périssable, le progrès et l'éternel, il s'agit de trouver une soudure.

Depuis Luther, ce gouffre s'était rouvert plus béant. L'homme grandissait, lézardé dans l'âme, déchiré dans ses instincts par sa science parcellaire et par son industrie spécialisée. L'humanité était pantelante de luttes religieuses, de luttes nationales, de luttes de classe. La vieille société chrétienne, qui avait connu une unité forte de l'âme et une robuste ossature sociale, mourait dans ce déchirement.

Une dernière grande synthèse avait été essayée : la monarchie éclairée du xvine siècle. Une grande idée, issue des sciences et de l'industrie nouvelles, l'idée de progrès, semblait destinée à rapprocher le réel de l'idéal et à refaire l'intégrité humaine. Une société, aimablement païenne, avait donné à l'élite entière une éducation délicate du goût; et toute l'activité ar tisane, par une main-d'œuvre épanouie dans une foule d'arts mineurs, avait réalisé, pour la vie de cette élite, le décor le plus intimement harmonieux.

Court et charmant siècle païen qui enfante un dernier grand poète, Gœthe. Ce poète a pressenti toutefois la catastrophe révolutionnaire, compris l'effort insatisfait de la pensée et te puissant désir des foules qui l'avaient provoquée. Mais cet effort des multitudes, déchaîné dans vingt-cinq ans de révolution et de guerres, Gœthe l'a voulu créateur et discipliné, afin qu'il fût digne d'être roi. C'est pourquoi il a tant admiré Napoléon, lia essayé alors, dans son Wilhelm Meister et dans son Faust, de se représenter la grandeur de la civilisation industrielle, l'unité sociale nouvelle et la nouvelle intégrité de l'homme.

Gœthe a dû abdiquer dans le renoncement. Un Moyen- Age factice, la Restauration, qui en Allemagne dura cinquante ans,

ANOLER . — ÏI. 2

mit fin au « progrès », aux lumières. Elle fut relayée aussitôt par V « ère moderne », la tyrannie de l'argent, la folie furieuse de la technique et du négoce. Plus que jamais, les intelligences et les hommes furent réduits au rôle d'outils. Un énorme mécanisme-d'industrie et de trafic obligeait chacun à s'y engrener. Il en sortait une humanité moulue, atrophiée, infirme. Il n'y avait plus de société cultivée. On apprenait une spécialité pour vivre. Il n'y avait plus de lien des esprits. Les foules industrielles déferlaient sans discipline, vêtues de loques et de vieilles croyances. Et sur le tout restait suspendue cette fausse pensée traditionaliste des morales vulgaires, du romantisme allemand et de la Sainte-Alliance de 181 5.

A deux reprises, entre 1830 et 1848, entre i8yoet i88ç, de grands mouvements d'idées, probes et tristes, reprirent la tâche de culture et la tâche sociale. Ce fut, en art, le romantisme libéral français, puis, avec Flaubert et Zola, l'impressionnisme naturaliste. Dans l'action, ce fut le socialisme, venu d'abord de France et d'Angleterre, optimiste alors et plein de rêves, mais, chei les Allemands, sinistre et hanté de fiévreuses convoitises. Les hommes imbus de ces doctrines prétendirent honnêtement, les uns décrire, les autres servir la nouvelle humanité. Mais, en la servant, ils s'en faisaient les complu es. Par compassion, ils l'aimaient jusque dans sa laideur, et ainsi exaspéraient ses vices. Tous les artistes, de Victor Hugo et de Richard Wagner à Zola, tous les réformateurs de Saint-Simon à Marx, flattaient les goûts brutaux des multitudes. Pour comble, les vieux pouvoirs, les Églises, les Etats, surtout sous Bismarck, se faisaient démagogues. Ainsi la « modernité », la répugnante inondation « de sable et de mucilage, où consiste la présente culture des grandes villes », emportait toutes les digues.

INTRODUCTION

Fallait-il se laisser submerger? ou engager la lutte contre le torrent des milliards et contre le déluge des hommes ? ou enfin périr, comme Hœlderlin et Kleist, avec un grand cri désespéré ? Il faut préparer le nouvel esprit classique ; chercher quelques alliés, et créer avec eux la pensée réformatrice. Ou peut-être, si l'on est seul, il faut la créer seul, dans l'effroi de cette solitude irrémédiable, et n'en pas assumer moins l'immense responsabilité.

Pour découvrir cette pensée, il ne suffit plus de servir l'Humanité, la Société, l'Individu. Besognes subalternes que de travailler à des utilités, collectives ou privées. Attendons que la démocratie entière soit entrée dans les faits et que soit passée l'inévitable révolution sociale. Alors pourra commencer une besogne digne des disciples de Nietzsche. Il faut laisser parler la seule douleur humaine, et, dans le silence intérieur, fixer le regard sur l'homme éternel. Une grande Ombre, peut-être dès maintenant, se profilera dans notre conscience; et notre nostalgie projettera hors de nous l'image de l'intégrité humaine, dont nous n'avons plus en nous la réalité.

Cet étranger qui vient à nous du fond de nos rêves, quel nom lui donner, asse% lyrique, asse^ hostile au temps présent, asse^ symboliquement oriental, asse% surhumain ? Il suffit qu'il réveille l'espérance des hommes et cette %audace qui, avec les faibles ressources du savoir, de l'art et du désir humains, prétend atteindre l'éternité. Nietzsche a construit un fragile radeau aérien pour affronter les courants de cette éternité mouvante. Il est couché sous les ailes brisées de son appareil. Son problème demeure.

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