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cisent. J'ai pu parcourir ce- « Salon des Souvenirs » si captivant au Nietzsche- Archiv , où se conservent les portraits des aïeux. Ils vous regardent avec des physionomies loyales et sont tous d'une carrure très rustique. A coup sur la souche était résistante. Ils étaient cultivés aussi. Déjà l'aïeul Friedrich-August-Ludwig Nietzsche (1756-1826) fut ecclésiastique et écrivain. Il avait étudié à Leipzig : Morus, Kcerner, le philosophe Platner, les deux Ernesti avaient été ses maîtres. Zollikofer, qu'il connut personnellement, fut le modèle qu'il tâcha de suivre dans l'éloquence de la chaire; et il lui emprunta sans doute, avec son orthodoxie éclairée, une conception du sermon digne de YAufklarung, et moins propre à édifier le cœur qu'à l'instruire par de sages préceptes. Il avait occupé vingt ans (1783-1803) la paroisse de Wollmirstaedt en Thuringe, quand la petite ville saxonne d'Eilenburg l'élut pasteur. Il eut au plus haut degré le sens du prosélytisme, si fréquent chez les Thuringiens. Il avait écrit un livre Die hochst nôtige Verbesserung der Dorfschulen (1792) , où déjà se révèle le souci critique et le souci d'élever le niveau de tâ culture, qui dictera à son petit-fils des leçons sur l'avenir de notre éducation. Il est improbable que son Gamaliel, oder iïber die immcrwàhrende Dauer des Chrisfentums (1796), ait rien de commun avec Y Antéchrist du plus impie de ses descendants. Mais le titre même de ses Deitràge zur liefnrdcrung cincr vernûnftigen Denkungsctrt ûber Religion, Erziehung, Untertancnpflicht und A/enschenleben (1801), déploie, sous son titre herdérien, un programme de recherche digne du plus grand moraliste.
Il y a eu de la sorte dans cette famille un dressage moral, qui dura un siècle. Des contemporains louent dans l'aïeul un sens délicat du devoir, une dignité attable, une grande sûreté de cœur, et cette philosophie de la vie. dernier legs que le xvme siècle chrétien laissera à Friedrich
Nietzsche, et qui de toutes les souffrances de l'homme tire un enseignement de perfectibilité morale (').
Cet excellent prédicateur avait épousé une Krause, d'une famille venue du plateau central thuringien, du Vogtland, et où on était fréquemment théologien aussi. Un homme de cette souche, Johann-Friedrich Krause (1770-1827), n'est pas un inconnu. Il professait à l'Université de Kœnigsberg à l'époque de Kant. Il succéda à Herder comme surintendant ecclésiastique du duché de Saxe-Weimar. C'est de ce Krause que viennent les yeux noirs étincelants qui brillaient d'une flamme si méditative dans la physionomie de l'arrière-petit-fîls. Mais aucun des Krause ne les eut plus éloquents dans un visage décidé et affable que cette Erdmuthe Nietzsche, femme de Friedrich- August-Ludwig, qui fut la grand 'mère de notre philosophe. Elle seule peut-être était née fragile. C'est pourquoi une femme crut conjurer le sort eu conseillant de lui donner le nom d'Erdmuthe, « afin qu'elle demeurât fidèle à la terre » (2). « Rester fidèle à la terre » est un précepte d'une théologie un peu séculière qui désormais se transmettra dans la famille des Nietzsche : le Zarathustra ne l'oubliera pas.
L'homme d'élite vrai que produisit cette famille ne fut pas celui qui conquit le plus de dignités. Ce fut Karl- Ludwig Nietzsche, théologien lui aussi, père de Friedrich. Il n'y a pas d'homme dont Nietzsche ait parlé avec plus d 'admiration tendre. L'a-t-il idéalisé par piété filiale? Des témoignages non douteux le dépeignent grand, mince, exact et doux, d'une grande finesse de manières,
(*) Mme Foerster n'a pas indiqué la source où elle puise Biogr., I, p. 7. et Der Junge Nietzsche, p. 4. Je donne ses renseignements, un peu corn piétés, d'après une chronique de la ville d'Eilenburg pour l'année 1829 publiée dans la Frankfurter Zeitung, 19 septembre 1912.
(■) E. Foerstbr. Kinige.s van unsern Vorfahren (Pan, 1899, p. 215).
avec un talent rare pour la poésie et la musique. Nietzsche a dit depuis : « On est beaucoup plus l'enfant de ses quatre grands-parents que de ses père et mère ('). » Pourtant c'est à son père qu'il a cru ressembler dès son enfance ; et c'est son image qu'il se proposait comme un exemple de perfection : « Je ne suis qu'une réédition de mon père ; et je continue sa vie après sa mort si prématurée », écrit-il dans YEcce Homo (2). Son talent et sa distinction avaient désigné Karl-Ludwig Nietzsche pour être, tout jeune, précepteur des petites princesses de Saxe-Altenburg. Ces princesses sont encore venues a Bâle, plus tard, voir Nietzsche, en souvenir de leur maître. Le roi de Prusse Frédéric-Guillaume IV remarqua le jeune pasteur, et lui donna, pour ses débuts, cette paroisse importante de Roecken, où devait naître, le 15 octobre 1844, l'enfant de génie qui porte les prénoms de ce roi de Prusse.
A F arrière-plan des souvenirs de Nietzsche, il y aura toujours ce presbytère natal de Roecken, sur l'ancien champ de bataille de Lùtzen, deux fois sanglant. Une église moussue domine la bourgade ; des étangs ourlés de saules étincellent sur la plaine triste et ils y débordent au printemps. Près du cimetière, on voyait la maison du pasteur. Toute rustique avec sa grange et ses étables, elle surgissait entre un verger et un jardin très fleuri (3). Les rosiers grimpants et la vigne vierge envahissaient les murs. Des charmilles invitaient au repos. Au premier étage, un cabinet de travail aux rayons surchargés de livres et de rouleaux manuscrits était le refuge du studieux ecclésiastique. Aux heures de loisir, Karl-Ludwig Nietzsche se mettait au piano. Passionné de musique.
(') Nuchlass de 1882-1888 (\V.. XIII, 289).
(2) Ecce Homo {W., XV, 17).
(3) On en trouvera la photographie dans E. Foersteii, Biogr., I, p. 308.
il improvisait à ravir. Il était un Thuringien de l'espèce raffinée, « délicat, aimable et souffreteux, comme destiné à une existence tout éphémère, et comme s'il eût été une réminiscence de la vie plutôt que la vie ellemême » ('). Le danger constant qui le menaçait le faisait vivre « dans un monde de hautes et délicates choses ». Il suffît à son fils d'avoir reçu de lui cet héritage de fragilité, et d'avoir eu comme lui « un pied par delà la vie » pour être initié à tout ce qui ne s'ouvre qu'à des âmes ainsi environnées de périls. Il se sentait naturellement supérieur ; n'ayant pas l'habitude de vivre avec des égaux, il n'éprouvait pas que les droits fussent égaux pour tous : il était d'instinct un aristocrate : Pacifique avec cela, car il méprisait le ressentiment comme une impuissance et une vulgarité. La complication de cette âme distante dans sa mansuétude est un des traits de caractère qui ont le plus certainement passé à son fils Friedrich .
Les occasions semblent n'avoir pas manqué à ce jeune théologien d'exercer cet ascétisme distingué. Il avait introduit dans sa maison la jeune femme la plus différente de son propre caractère. Elle était, celle-là, « quelque chose de très allemand » (2), de très simple, de mobile et d'impétueux. Karl-Ludwig Nietzsche en 1843 était allé choisir au presbytère voisin de Pobles une des filles de son collègue Oehler. A dix-sept ans, mignonne, fraîche, coiffée de bandeaux qui demeurèrent bruns jusqu'à l'extrême vieillesse, assurée d'elle et passionnée, elle sortait d'une de ces familles de pasteurs où l'on croit que l'instruction des jeunes filles nuit à leur charme. A eux deux, le jovial pasteur
(») Ecce Homo ( W., XV, 14, 19, 22).
(2) Ecce Homo(W., XV, 13). — Richard Oehler, Nietzsches Mutter (dans la Zukunft de Harden, 12 janvier 1907). — Franzisca Nietzsche-Oehler vécut de 1826 à 1896.
Oehler, cavalier et chasseur, et sa robuste femme, fille cle gros agriculteurs-propriétaires de Wehlitz, avaient élevé dans la sévérité luthérienne, dans la piété et sous une discipline de fer, onze garçons et filles, bien portants et turbulents. Franzisca Oehler était le dernier de ses sauvageons ; et transplantée dans le grave presbytère d'un mari plus âgé de treize ans, elle ne semble pas s'être faite sans efforts à sa vie nouvelle. « Les dissonances non résolues entre le caractère et les croyances des parents se prolongent dans l'enfant et font l'histoire de sa souffrance intime », a écrit Nietzsche depuis Les Oehler avaient des croyances chrétiennes et un caractère profane. Les Nietzsche étaient des ascètes, mais avec du raffinement de libre pensée. Les uns et les autres étaient impérieux, mais exprimaient dans des formes différentes leur besoin de dominer. Dissonances dont le prolongement a fait la souffrance intérieure de Nietzsche.
A côté de son mari, trop délicat, trop amenuisé par l'intelligence, cette jeune femme, ronde, rose, vive et batailleuse, représentait la vigueur et la vie. De leur mariage, tout uni, il naquit après Friedrich deux autres enfants : une fille, Elisabeth, qui parait ressembler surtout à sa mère; un jeune frère, Joseph. La tendresse des époux, durant ces six années de leur vie commune, fut réciproque et profonde. L'entente fut plus difficile avec Mmc Erdmuthe, la belle-mère, et avec M"° Rosalie Nietzsche, établies aussi au presbytère de Roecken. Le didactisme de la vieille fille et la vivacité de la jeune maitresse de maison se livrèrent plus d'une escarmouche. Le pasteur, ulcéré, fermait les yeux, se perdant dans ses rêves.
L'idylle dura, traversée d'orages vite apaisés. Au mois
l1) Menschliches, ï, g 379 (W., II, 301).
de juillet 1849 le malheur entra dans la maison.- Quelle en fut la cause ? Est-ce cette chute que fit Karl-Ludwig un soir d'août 1848, où, rentré tard, il buta sur le seuil et tomba du haut perron de sa maison ? Sa chute fut-elle cause ou effet d'une lésion cérébrale?* On ne saurait le dire. Pourtant on ne peut négliger le témoignage de son fils, qui dans cet accident a toujours vu une prédestination morbide. Les douleurs de tête lancinantes lui laissèrent une accalmie au printemps de 1849. Le pasteur Nietzsche put instruire son fils. Puis en juin, elles reprirent. Il se sentit perdu. Il mourut le 30 juillet. A peu de mois de là, le dernier né, .Joseph, le suivit. Les Nietzsche quittèrent alors le bourg de Roecken. Une nuit d'avril en 1850, de hautes voitures chargées attendaient dans la cour. Un chien aboyait tristement à la lune. Le Zavathustra dira combien fut triste ce jappement d'un chien à la lune, la nuit où le presbytère de Roecken devint pour Nietzsche une maison étrangère (').
NAUMBURG (1850-1858)
L'enfance importe beaucoup chez un philosophe qui a dit plus tard que la perfection humaine serait de redevenir un enfant. Il y a du souvenir dans cet idéal. Mais on peut assigner une autre raison. Nietzsche a souvent écrit, dès sa première philosophie, que la nature gaspille ses forces avec une prodigalité coupable. Elle ne travaille pas avec suite à la sélection des hommes supérieurs. Le philosophe comme l'artiste sont chez elle une réussite rare. Nietzsche a noté à propos de Schopenhauer les con-
(*) Zarathustra, Vora Gesicht und Riitsel. ( IF., VI, 232, 233.)
ditions « dont le concours, dans le cas le plus favorable t empêche le génie d'être étouffé » (1). S'il a repris depuis la théorie platonicienne de la sélection savante du génie r c'est en songeant à son propre développement difficile.
Pourtant quelle enfance mieux choyée ? Sa supériorité s'est imposée d'emblée. Son grand-père Oehler la devinait. Les camarades la reconnaissaient. On a recueilli de Nietzsche adolescent les moindres essais de composition poétique ou musicale. Toujours de tendres regards ont surveillé en lui le génie qui couvait. Mais il n'a peut-être pas toujours eu les meilleurs guides, et une tendresse mêlée de préjugés est parfois une entrave. Il faut tâcher de tirer un enseignement de ce que Nietzsche nous a confié. Il a aimé tout jeune à s'analyser, à s'arrêter pour méditer aux tournants de la route ("). Mme Foerster a mis en évidence ces confessions d'une âme qui se cherchait avec un scrupule très précoce. Discrètement, elle a voulu s'effacer et laisser parler Nietzsche. Elle apporte beaucoup de menus souvenirs personnels, avec une abondance où rien n'est inutile. Sans redire par le menu ces anecdotes, on tâchera ici de les faire parler, ainsi que toutes celles amoncelées par les autres témoins de la vie.
Naumburg, quand s'y installa la mère de Nietzsche, était une petite ville ceinte de remparts et de fossés profonds, franchis par cinq ponts-levis qui se relevaient le soir. Une des plus belles cathédrales d'Allemagne surgissait des toits enchevêtrés qui composaient alors cette
(*) Schopenhauer als Erzieher, § 7 (IF., I, 471).
(9) Nous avons de la sorte un récit de son enfance rédigé par Nietzschéen 1858; un carnet rédigé à Pforta depuis 1860; des fragments autobiographiques écrits en 1865 et 1869. Ils sont épars dans l'ouvrage de Mœe Foerster; La lettre à G. Brandes du 18 avril 1888 est une véritable autobiographie. Des confesssions nombreuses se trouvent dans le Nachlass. UEcce Homoest un dernier regard jeté sur son passé, 1888.
ville, bâtie au xvie siècle et remaniée au xvme. Il faut avoir pour ces détails le regard que Nietzsche jetait sur la jeunesse de Goethe. « L'âme conservatrice et respectueuse d'un homme attaché à l'antiquité passe dans ces choses et s'y prépare un nid discret. L'histoire de sa ville devient sa propre histoire (*). » Quatre femmes en deuil, l'aïeule, Mme Nietzsche-Krause, et les deux tantes Augusta et Rosalie Nietzsche, enfin la jeune veuve, Franzisca Nietzsche- Oehler essayèrent de vivre dans la même maison. Elles se dévouèrent toutes à l'éducation de ces deux enfants, Friedrich et Lisbeth. De fréquents séjours à Pobles, chez le grand-père Oehler, mitigeaient la dureté d'une trop subite transplantation à la ville. Plus tard, le besoin d'indépendance de Mme Franzisca Nietzsche se fit plus impérieux : et elle loua pour elle seule la maisonnette où elle vieillit et dont le jardin avait des allées si ombreuses.
Friedrich Nietzsche a grandi là, entre ses jeux et ses premières tâches d'écolier. Il fut un enfant taciturne, d'un maintien grave et de manières distinguées (2). Car une ombre de mélancolie planait, depuis la mort du père, sur cette enfance qui aurait pu être si heureuse. Cette sagesse d'enfant en deuil, traversée de courtes, mais violentes explosions passionnées, était au ton de la vieille petite ville loyaliste où de nombreux fonctionnaires retraités entretenaient le respect des formes compassées. Friedrich Nietzsche fut réfléchi, loyal et droit, comme ce père qu'on pleurait autour de lui, et auquel il aurait tant voulu ressembler. Il accomplissait ponctuellement tous les devoirs une fois acceptés. On le vit rentrer de l'école primaire à pas mesurés sous la pluie torrentielle ; et, aux reproches de sa mère, il objecta que le règlement scolaire prescrivait
(') Schopenhauer als Erzieher, % 3 (W., I, 303). (•) E. Foerster, Biogr., I, 30-32.
aux élèves de quitter l'école sans course désordonnée (*).
Nul camarade n'eût osé prononcer devant lui une parole grossière. Son regard tranquille et méprisant les paralysait. Ses grands yeux profonds étaient chargés d'une pensée qui mûrissait. Surtout il était sans replis. Un Nietzsche, qui se croyait descendant de comtes polonais, avait-il le droit de mentir (a) ? Ce fut la première forme ingénue que prit dans ce cœur d'enfant la doctrine de l'héroïsme de la vérité. Il était d'une sévérité et d'une sincérité outrée avec lui-même. Un jour, pour une quête en faveur de quelque mission, il voulut apporter son offrande. Il se sépara aisément d'une boîte de soldats de plomb et d'un livre d'images ; sa sœur, avec plus de douleur, d'une poupée. Friedrich eut des remords parce qu'il n'avait pas donné « sa cavalerie, ses régiments les plus beaux et les plus chers » (3). Seul le sacrifice le plus lourd est probant. Ainsi plus tard a-t-il de préférence fait à sa vocation les sacrifices les plus difficiles.
Si délicat qu'il fût de sensibilité, il ne faut pourtant pas se le représenter frêle au physique. Il était de taille moyenne, mais ramassée et solide, haut en couleur, grand marcheur ; il excellait à la nage, au patinage. Il est resté très longtemps très enfant. Il a pu regretter que Richard Wagner n'ait pas eu une enfance naïve. Il a reproché plus tard aux temps modernes de dessécher l'ingénuité surtout chez les enfants précoces et bien doués. « L'enfant est innocence et oubli, recommencement, puis affirmation sacrée de la vie. » L'enfance de Nietzsche fut telle. Jamais écolier ne s'attarda plus longtemps à des jeux plus simples. Mme Foerster les relate avec un soin tendre dont elle s'excuse. Un commentaire ingénieux (4) a dit l'importance
(*) E. Foerster, I, p. 31. — («) /bld., I, p. 54. — (3) Ibiçl., I, p. (*) Karl Joël, Nietzsche und die Romantik, pp. 78, 348, 319.
de ces détails, tl inventait des jeux qu'on aurait cru empruntés à un conte d'Hoffmann ou d'Andersen. Il vivait dans le royaume d'un « roi Ecureuil », devant lequel défilaient ses soldats de plomb. Il construisait des temples grecs aux somptueuses colonnades, des châteaux forts crénelés, des galeries de mines qui aboutissaient à des lacs souterrains.
Que prouvent ces jeux? La faculté de symboliser. Un objet tout menu et familier se transfigure par la signification immense et lointaine qui s'y attache. La petite sœur devient le géant Polyphème ; quelques miettes de pain sont les brebis grasses que Friedrich, pirate rusé formé à l'école d'Homère, veut lui ravir.
Ces jeux pour lui sont graves, il s'y donne tout entier, et trop quand ils sont belliqueux. Il blesse sérieusement une petite arnie d'uncoup de javelot hellénique. Laguerre de Crimée surexcite son imagination déjà prédisposée aux visions farouches. Un Sébastopol en miniature surgit, construit de ses mains avec du sable. Il se plaît aux grands incendies nocturnes d'une flotte de papier. Comme il est de famille conservatrice, il va sans dire que ses sympathies vont aux Russes. Et, le didactisme thuringien reprenant le dessus, il écrit des traités sur « les ruses de guerre », compulse des traités de tactique pour jouer plus consciencieusement. N'est-il rien resté à l'homme de cette méthode méticuleuse dans le jeu, de cette fantaisie qui transfigure le réel, de cette fidélité aux affections, qui chez lui fut tenace jusqu'à la souffrance ?
Il n'oubliait rien. Ce qu'il voyait se gravait en lui avec force. C'est une vision réelle que celle de ces saltimbanques qui tendent une corde entre une tour de la ville et la maison d'en face, et tandis que l'un d'eux s'agenouille au milieu de la corde, l'autre franchit d'un bond le corps de son camarade et continue son chemin. Le Zarathustra
n'a pas oublié cette scène. Le philosophe aura pitié du pauvre banquiste obligé de vivre du péril ; et le premier disciple de Zarathoustra sera un homme qui mourra du danger où le met quotidiennement sa profession. C'est pourquoi Zarathoustra l'ensevelira de ses mains (').
Faut-il ajouter que Nietzsche était pieux? Le christianisme de la maison paternelle lui était devenu comme « un épiderme de santé ». L'accomplissement des devoirs chrétiens le satisfait comme une intime joie. Il l'a raconté longtemps après aux témoins les plus divers (2). Tout enfant, il savait réciter des versets de la Bible et des cantiques avec une expression qui touchait jusqu'aux larmes (3). L'exercice quotidien de la prière devenait sur ses lèvres d'adolescent un petit chef-d'œuvre d'émotion religieuse. « A douze ans, a-t-il écrit plus tard, j'ai vu Dieu dans «a magnificence. » N'a-t-il vu que Dieu? Son imagination à la fois artiste et critique déjà s'éveillait. Il a imaginé et peut-être vu, dans une vision d'une égale vivacité mystique, l'Antéchrist ; et, à de certains moments, il a cru que l'Antéchrist, issu de Dieu lui-même, partageait avec lui la souveraineté du monde (*).
Rien n'est plus instructif que ces revirements brusques de son imagination. Sa pensée où, tout se grave, épuise les idées et les pousse jusqu'à leur contraire, par besoin d'intégrité. Elle prend spontanément un rythme hégélien, qu'elle ne perdra plus. Cela se voit bien dans ses premiers essais versifiés.
Le conseiller à la Cour d'appel Pinder, père d'un
(») Zarathustra. (W., VI, pp. 21, 23.)
(8) Mme Lou Andreas-Salomé, Friedrich Nietzsche in seinen Werken, 1894, pp. 47-50.
(8) Témoignage d'un condisciple. V. E. Fobrster, Biogr., I, p. 30. (*) Généalogie der Moral. Vorrede^g 3 {W., VII, 290). — Vorreden-Materia ^1885-1888), S 200 {W., XIV, 347).
condisciple, l'avait initié à la poésie lyrique allemande dès l'âge si malléable de la dixième année. Tout aussitôt ses lectures prennent forme d'art. Il n'est pas sans importance qu'il ait distingué trois périodes dans sa poésie d'écolier entre 1854 et 1858. D'abord, il eut le goût de l'héroïque et de l'horrible, des scènes d'ouragan et d'orage. Puis il se dégoûta de cette poésie violente et rocailleuse ; mais au lieu de la grâce qu'il cherchait, il n'atteignit qu'une mièvrerie parée des fleurs fanées d'une rhétorique vieille. Alors il résolut de concilier ces antithèses, la force et la beauté. Il voulut être limpide et plein de pensée, se proposant pour modèles les poèmes de Gœthe « d'une limpidité d'or si profonde » ('). Ce qu'il faut remarquer, c'est cette fluctuation consciente, qui va d'un contraire à l'autre et concilie les extrêmes après avoir éprouvé le danger qu'il y a à persévérer dans l'un d'eux. Il ne procédera pas autrement dans l'âge viril. L'instinct enfantin trouvait déjà sa route. Déjà aussi il redoute une « poésie de l'avenir » qui parlerait en images singulières, chargées de revêtir des pensées confuses, mais d'apparence sublime, « dans le style du second Faust ». Il a peur instinctivement, on peut le dire, de sa destinée, et il la repousse. Il a « la haine de tout ce qui n'est pas classique » (*).
Il en fut ainsi en musique. Le don musical luttait avec une force impérieuse chez lui contre le don littéraire. Sa passion là encore est tout de suite indiscrètement productive. A neuf ans, il avait commencé à jeter sur le papier des textes bibliques accompagnés de plain-chant (3). Dans une maison amie où fréquentait Félix Mendelssohn, il entendait interpréter avec justesse les grands martres classiques et romantiques. Sous les voûtes de la cathédrale,
(*) E. Foerster, Biogr., I, p. 76. — (2) Ibid., I, p. 77. — (3) fbid., I, 190.
il allait écouter les oratorios de Bach. Berlioz et Liszt, « ce qu'on appelle la musique de l'avenir », lui paraissaient obscurs et artificiels. « Mozart et Haydn, Schubert et Mendelssolm, Beethoven et Bach, voilà les piliers sur lesquels nous nous appuyons, la musique allemande et moi (*). » Et il faut noter cette assurance du moi, qui tout de suite prend ses racines jusqu'au tréfonds de la musique allemande.
Ainsi se prolongeait pour l'adolescent cette vie dans l'idylle. Quel danger se fût insinué par une vie si simple dans cette intelligence naïve ? Mais les dangers qui la menacent lui sont intérieurs. Il a décrit, en 1864, ceux qu'il discernait. L'absence d'une surveillance paternelle , une curiosité insatiable, qui risque de compromettre le travail solide. U eut une impatience de savoir universel (a). Pour l'instant, il s'ouvrait aux influences multiples et s'enrichissait. Il avait passé quelques années au gymnase de Naumburg, aux côtés de ses camarades Wilhelm Pinder et Gustav Krug. Mais sa tante Augusta Nietzsche étant morte, suivie de près par la grand'mère, ce fut le temps où une discipline plus rigoureuse fut imposée à l'esprit de Friedrich par son entrée à Schulpforta.
FFORTA (1856-1864) 1
Pforta est une petite république scolaire unique de son espèce en Allemagne. Dans une vallée charmante entre Kœsen et Naumburg, de vieilles murailles enclo-
(') E. Fokrster, Biogr., 1, p. 72.
(2) C'est peut-être à lui-même qu'il songe, quand il décrit ce trait chez Wagner {W., ï, 503 ).
sent le vieux couvent. Un vaste jardin est semé de villas pour les maîtres. Au centre, le bâtiment scolaire reste attenant au cloître destiné à la promenade des Bénédictins d'autrefois. Les maîtres élisent leur recteur et gouvernent en corps l'institution. Les élèves eux aussi se gouvernent; on choisit parmi eux les moniteurs surveillants. Nietzsche fut reçu à Pforta au mois d'octobre 1858. Il nous a décrit cette vie monacale et frugale (l) ; et il en trouvait lourde la contrainte. Il lui a été dur d'être séparé de sa sœur, de Wîlhelm Pinder et de Gustav Krug. Il ne prévoyait pas alors qu'il trouverait à Pforta quelques-unes des amitiés les plus durables de sa vie. Puis, avec son habituelle résignation devant la destinée, il décide « de tirer un bon parti de ces années pesantes, de peur qu'elles ne restent vides ». Il se promet de se parachever également dans les sciences, dans les arts et dans tous les talents même corporels (-).
L Les études secondaires de Nietzsche. — Si Ton songe que son expérience de l'enseignement secondaire allemand est surtout acquise à Pforta, et qu'il a fait de cette expérience une cruelle analyse dans les leçons de 1872, Ùeber die Zukunft unserer Bildungsanstalten, on devrait penser qu'il soutint aussi dans son esprit. « Nous n'avons pas d'institutions de culture î » s'écriera-t-il. Ce désespoir n'était pas le sien, quand il entra au gymnase de Pforta. Il tomba sur des maîtres excellents. Plusieurs ont laissé un nom dans la science. La sévérité avec laquelle, étudiant juvénile, il a parlé des travaux confus du vieux Steinhart sur Platon (s) ne l'a
(*) Voir son Taijebuch de Pforta, dans E. Foerster, Biogr., I, pp. 100-126; Der junge Nietzsche, p. 83.
(2) Ibid., p. 92.
(•) Lettre à Deussen, mai 1868 (Corr., I, p. 102).