‹ Nietzsche (volume 2)Chapitre 72 sur 99 · AMITIÉS ET DOULEURS · texte numérisé non relu

AMITIÉS ET DOULEURS

De 1874 à 1876, jusqu'à cette Unzeitgem^sse sur Bayreuth, qui mit près de deux ans à paraître, Nietzsche semble étranger à toute propagande. C'est qu'il se recueille et s'enrichit. A le voir, on ne se doute pas qu'il mûrit de farouches décisions. Jamais il ne fut plus sociable. L'Université de Bâle s'était, en peu d'années, augmentée de plusieurs hommes de grand talent : l'économiste August von Miaskowski, le philosophe Heinze, le clinicien Hermann Immermann. Les mardis soir de chaque quinzaine, on se réunissait dans la maison d'un de ces universitaires, où le souper était frugal, mais où l'on faisait d'excellente musique.

Overbeck et Nietzsche, à la surprise de tous, ne mettaient pas de crêpe à leur pessimisme ; et, philosophes très désabusés, n'en étaient pas moins les boute-en-train les plus gais de ces réunions. Des tableaux vivants empruntés à quelque scène des M eister singer, et dont les figurants étaient les enfants de Miaskowski, flattaient la passion des wagnériens présents. Nietzsche, pour payer son écot, lisait des pages de Mark Twain, récemment découvert alors ; ou bien il s'asseyait au piano, et, dans sa

manière anguleuse et saccadée, mais si émouvante, jouait de mémoire un passage de Tristan, un lied de Brahms, ou se livrait à une de ces improvisations musicales, où il excellait

A d'autres moments, avec Overbeck et Gersdorff, il reprenait ses longues promenades hebdomadaires. On allait à Lôrrach, petite ville badoise assez rapprochée de Bâle pour que de bons marcheurs pussent l'atteindre à pied. Nietzsche y avait une amie nouvelle, Mme Marie Baumgartner-Koechlin, Alsacienne protestataire, quoique femme d'un industriel établi au pays de Bade. Son fils Adolphe était l'élève de Nietzsche. De culture délicate, Mhic Baumgartner avait eu l'abnégation de traduire en français la terrible IIIe Intempestive sur Schopenhauer. Elle correspondait avec Nietzsche pour cette tâche difficile dont elle s'acquittait en traductrice plus enthousiaste qu'expérimentée. Il naquit de là une amitié, admirative chez Mmf Marie Baumgartner, respectueuse et pleine de tact chez Nietzsche, et qui, de toutes ses affections, fut la plus tendre en 1875. Il cherchait auprès d'elle un refuge pour sa sensibilité toujours à vif, qui lui rappelait sans cesse « l'essence même d'une vie, dont tous les dessous étaient de douleur (unter-schwùrig) ». Parfois, avec ce besoin de s'attacher qui fut en lui aussi profond que son besoin de tourmenter ceux qu'il aimait, il lui semblait que cette affection lui était neuve par la douceur. « Je n'ai jamais été gâté en matière de tendresse », lui écrivait-il alors avec une si exubérante reconnaissance qu'elle en devenait injuste pour les amitiés anciennes (s). En échange de plus

(*) Ira ton Miaskowski, August von Miaskowski, Ein Lebensbild und Fainilienbuch. Elbing, chez Petzoid, 1901, pp. 120, 122-124. Les passages les plut* importants ont été reproduits par C.-A. Bbrhoulli, Franz Overbeck, t. I, pp. 74-76.

(>) Con:, I, 344.

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