‹ Nietzsche (volume 2)Chapitre 9 sur 99 · BONN · texte numérisé non relu

BONN

ietzscbe sortit du gymnase enrichi de quelques amitiés précieuses, niais possédé d'un immense besoin d'affranchissement.

Je songe, écrira-t-il moins d'un an après au jeune Silésien Cari von Gersdorff, qu'aujourd'hui nos camarades de Pforta rentrent dans leurs murailles. Pauvres gens qui, avec des frissons de froid au cœur, descendent, pour la première fois, dans l'oratoire repeint de neuf et si rébarbatif

La brusquerie de ses réactions nerveuses le menait souvent ainsi aux limites de l'ingratitude. Il résolut d'ajourner son volontariat d'un an pour goûter sa liberté (s). Il passa avec ses camarades les plus chers les premières vacances qui le séparaient de l'Université. Sa folle et fantaisiste humeur durant ces mois témoigne d'une exubérance longtemps comprimée. Son ami Paul Deussen vient à Naumburg passer quelques jours auprès de la mère et de cette jeune sœur de Nietzsche, Lisbeth, âgée de dix-sept ans maintenant, et qui, « dans son plus gra-

(') Corr., I, 21.

O Corr., V, 101.

cieux épanouissement, semblait un papillon courant sur des calices de fleurs » (*). Le jeune Rhénan éprouve quelque étonnement des usages de la civilité pratiquée parmi les vieilles dames de la haute société de Naumburg. Bientôt des affinités philosophiques se découvrirent entre les deux amis, et elles s'approfondirent, malgré des dissentiments passagers, à mesure qu'ils poussèrent leurs études.

Ils s'acheminèrent vers l'Université ensemble, par le chemin des écoliers. Le séjour à Elberfeld, chez des personnes amies, permet d'amusantes observations sur les coutumes du pays. Lisbeth, à qui Nietzsche les envoie, fera ses délices de ces anecdotes humoristiques. S'il voit une jeune fille qui lui plaît, il ne manque pas d'avertir Lisbeth qu'elle lui ressemble (a). Leur plus longue escale est le presbytère d'Oberdreis. Le père de son camarade en avait fait un pensionnat de jeunes fdles presque luxueux, auquel présidait, avec tact et énergie, Mme Deussen. Ils passent là des jours heureux, entremêlés d'excursions dans le Westerwald. Puis, en octobre, descendant sur Neuwied, ils prirent le bateau à vapeur qui les conduisit à Bonn.

Au coin de la rue de Bonn et de la rue de l'Hôpital, une chambrette confortable louée chez le maître tourneur Oldag, fut tout le luxe que lui permirent les 25 thalers mensuels qu'il prenait sur son avoir paternel (3). Son ami Deussen habitait à peu de distance, mais venait chez maître Oldag partager les repas de son ami. L'accueil de deux professeurs célèbres, les philologues Otto Jahn et Friedrich Ritschl, pour lesquels ils avaient des lettres de recommandation, fut peu encourageant. Nietzsche, pour

(*; P. Deussen, Erinnerungen, p. lo.

(*) Corr., V, 61.

(3) P. DHC33Erc, Erinnerungen, p. 19.

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ne pas démentir son naturel cérémonieux, visita le tombeau d'August-Wilhelm Schlegel et du patriote Arndt, et déposa une couronne sur la tombe de Robert Schuman n (*). Puis ce furent les rites de l'initiation à un groupement d'étudiants.

Car Nietzsche a porté, comme un autre, la casquette bariolée de l'étudiant enrégimenté. Chez lui, l'individualisme est un acquis de l'expérience et de la critique. Son premier mouvement, dans sa jeunesse, est de sociabilité. Sa résolution fut très réfléchie. Venant de Pforta, et tout rempli des espérances du relèvement national, il devait aller droit, non pas aux « corps » des jeunes hobereaux d'esprit féodal, mais à cette Burschenschaft où il pouvait croire vivantes quelques-unes des traditions de 1813, décrites par son maître Keil. Entre plusieurs groupements, il choisit la Franconia, illustrée six ans auparavant par deux gloires du national-libéralisme militant, l'historien Hermann von Treitschke et le romancier Fritz Spielhagen. 11 procéda, comme toujours, par l'acceptation de la règle. ïl pratiqua donc le code de la bière ; connut les cortèges, musique en tête, à travers la ville stupéfaite ; les parties de bateau sur le Rhin ; les Kommers monstres à Rolandscck, toute la parade vaine et oiseuse de la vie corporative (2). 11 ne manqua pas d'avoir son duel, qui lui rapporta une balafre assez seyante (3). Puis son sang de théologien, son sang thuringien de pédagogue et sa nervosité critique se réveillent. Avec quelques camarades de Pforta, il voulut faire prévaloir la tradition orgueilleuse de leur maison. Le besoin hypocondriaque de

(«) Corr., V, 68-69.

(*) Corr., V, 75-78. Les descriptions de Ueber die Zukunft unserer Bildungsanstalten (IX, p. 307), mêlées à des souvenirs de Pforta, se rattachent à cette vie de la Franconia de Bonn.

(s) P. Dbdssen, Erinnenmgen, pp. 22-23.

domination, qui se cachait sous cette propagande réformatrice assura vite à Nietzsche une réputation de satirique bien établie (*).

Dès 1865, sa doctrine nouvelle est fixée. Ce sera décidément la guerre aux mauvaises habitudes, à tous les « anachronisme s », à l'ivrognerie codifiée, à ce « matérialisme de brasserie » et à cette arrogance de jugement qu'il reprochera désormais aux étudiants allemands comme une persistance fâcheuse de l'esprit « collégien » le moins intellectuellement exigeant (-). La « liberté académique », orgueil des Universités allemandes, et dont il fit plus tard un tableau ironique et désolant, c'est à Bonn qu'il en expérimenta la misère intellectuelle. Il y discernait avec raison un scepticisme précoce, très propre à faire, en fin de compte, de loyaux « sujets » et des fonctionnaires modèles. Et que la majorité des jeunes bourgeois menât cette vie médiocre de bruit, de dettes et de fanfaronnades, c'était le moindre mal. Sa souffrance, qu'il a dépeinte plus tard, était celle de l'adolescent d'élite, jeté, avec un besoin de culture délicate, dans cette foule aisément satisfaite. Il avait cru, en se confiant à ces jeunes gens, travailler avec eux à une grande cause. « On ne songe pas sans effroi aux effets que doit produire l'étouffement d'aussi nobles besoins (3). » Et à cette déception s'en joignit une seconde :

Je ne veux pas être injuste, après coup, envers ces braves gens, écrit-il en 1866. Mais ma nature ne trouvait auprès d'eux nulle salis faction. J'étais encore trop timidement renfermé en moi-même et je n'avais pas la force déjouer un rôle dans cette agitation. Toules choses s'imposaient à moi comme une contrainte, et je ne sus pas me rendre maître de cette ambiance (*).

(*) Corr., V, 79.

(s) E. Foerster, Biogr., I, p. 226. — Corr., I, 12, 18.

(*) Ueber die Zukunft unserer Kilditncjsanstalten. (11'., IX, 112.

(*) E. Foerster, Der junge Nietzsche, p. 168.

N'avoir pas su se rendre maître, voilà le tourment entre tous insupportable, quand on a cet orgueilleux sentiment de la vie et de soi. Plus tard, quand la Franconia lui décerna ses insignes d'honneur, il les renvoya avec une protestation ('). Symbolique rupture, la première de toutes celles qui marquèrent la vie de Nietzsche et qui sont autant de contre-offensives par lesquelles se défend, comme un sentiment personnel blessé, son idéal d'une vie morale supérieure.

Faut-il conclure avec lui que cette année de Bonn ait été une année perdue? Une hypocondrie passagère a seule pu le lui faire croire. On ne peut appeler perdue une année où s'approfondit à ce degré sa culture théâtrale et musicale. Sa notion de l'héroïsme dans la femme et sa notion de la tragédie (2) doivent une part de leur précoce grandeur au privilège qu'il a eu d'entendre Marie Niemann-Seebach dans la Kiïmhilde de Hebbel. Nous ne savons ce que valent ses compositions mélodiques de ce temps, ces lieder « dans le style le plus haut de la musique de l'avenir, avec des cris naturels » (3). Ce que nous en connaissons n'explique pas qu'on ait plaisanté sa prédilection pour Berlioz. Tout compte fait cependant, il resta fidèle aux sonorités de Bach et de Schumann (*), et surtout à ce dernier. Jamais il ne le travailla davantage ni ne. l'entendit mieux interpréter. « Sieh dich tùchtig im Leben um, wie auch in anderen Kùnsten and Wissenschaften. » Ce précepte donné par Schumann au musicien fut suivi par Nietzsche, à cette époque d'attente un peu incertaine. Les problèmes de la pensée et de la vie lui

(*) Corr., I, 22. — (*) Ibid., I, 99. - (3) Ibid., V, 125.

(4) Dans des lieder sur Das Ungewitter, Gern und Gerner, Das Kind an die erloschene Kerze, de Chamisso; sur des textes de Petœfi, tels que le Staendchen, Es winkt und neigt (Corr., V, 83, 89). Nachspiel, Unendlich. V. E. Foeuster, Der junge Nietzsche, p. 149, et la partition d'un lied, Riogr., 1, p. 224.

ANDLER. — II

parurent s'approfondir,, quand on les transposait en musique. C'est le gain de son étude si soigneusement reprise du Manfred et de ce Faust de Schumann, qu'il entendit à une fête de Cologne, en juin 1865 :

Quelle profondeur de pensée dans ce dernier « chœur mystique » : • Ailes Vergàngliche istnur ein Gleichniss, dont je peux, à présent, suivre par le sentiment et répéter avec une foi entière les premières paroles, tout au moins I

Ces mots sont d'un ami de Nietzsche; mais Nietzsche, présent au même festival, et membre actif d'une chorale, était secoué de la même émotion (J). Son idée d'une exécution parfaite se précisa, quand il eut entendu les deux basses Stockhausen et Staegemann dans Israël en Égypte de Haydn, ou dans les solos des docteurs mystiques du IIe Faust. Ce fut un xTfjfia etç àtl, pour Nietzsche aussi: et sa notion sociale, fixée alors, du renouvellement de l'àme par l'émotion des fêtes de l'art, contribue à nourrir en lui l'espérance ou l'illusion wagnérienne.

Il reste qu'il a peu travaillé. Sa force productrice sommeillait, et il en souffrit (2). Son impatience nerveuse s'irritait de la moindre stagnation. Il semble avoir peu goûté la philosophie enseignée par Scharschmidt et l'histoire de l'Église qu'il suivit chez Kreffe. L'histoire de l'art, professée par un professeur jeune, vivant et spirituel, Anton Springer, lui procura des joies. Il n'a pas manqué de suivre les cours, tout remplis d'allusions politiques contemporaines, que faisait un des historiens les plus notoires du national-libéralisme, Heinrich Sybel (•). Surtout, il a été pour lui d'une importance capitale de

(*) Lettre de Rohde à ses parents, 12 juin 1865, dans Crusius, Ervsin Rohde, p. 9. — Nietzsche, Corr., V, 114-117.

(*) Lettre à Mushacke, août 1865, dans E. Foerster, Der junge Nietzsche. p. 163.

(3) Ibid. et Corr., V, 71, 72.

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rencontrer Ritschl. C'est le premier homme qui lui ait donné ridée parfaite de la maîtrise. Sans doute, il ne sut pas tirer, tout de suite, tout le parti utile d'une telle direction. Un travail sur Simonide, bien qu'il fit entrer Nietzsche au «séminaire » où Ritschl n'accueillait que des disciples sévèrement triés, resta sans gloire. Nietzsche n'avait pas encore la maturité qui accepte les obligations d'une discipline aussi rigoureuse dans sa liberté. Du moins se sentait-il déjà gagné par ces habitudes d'absolue netteté dans la méthode que Ritschl imposait avec une passion de réformateur. Le projet que Nietzsche avait eu de joindre l'étude de la théologie, traditionnelle dans sa famille, à l'étude des lettres grecques et latines, fut mis à néant dans une seule conversation avec le maître terrible . Ritschl était un puritain de la science. Il ne concevait pas qu'on entrât dans l'investigation scientifique avec une foi qui en sophistiquait d'avance les résultats. Nietzsche pensera-t-il toujours ainsi? Il a pensé plus tard que les sciences historiques doivent être les servantes actives d'une grande croyance civilisatrice. Sa critique ultérieure de la philologie et de l'histoire devra être considérée pour une part comme une agression contre Ritschl et comme une façon de s'affranchir. Ritschl lui enseigna un premier affranchissement : il émancipait Nietzsche de ses ancêtres. Dès l'instant que la probité intellectuelle était du côté du savoir, la décision de cette âme, scrupuleuse jusqu'à la maladie, était prise : « Meine Wendung zur Philologie ist entschieden »('), écrit-il pour le chagrin de sa mère, dès janvier 1865. Et tout de suite son observation aiguë se mettait au travail pour saisir le fort et le faible d'une âme de philologue.

Ce qui importait à Nietzsche dans Ritschl, c'est que sa

(') Corr., V, 93.

vie entière fût un enseignement. Ce travailleur acharné lutta toujours contre le mal physique. Il souffrait de la goutte et de névralgies spasmodiques, à ce point que durant des semaines on le portait comme un enfant. Tourment décuplé pour un homme d'une vivacité telle. Ses nuits, comme ses journées, étaient douloureuses, mais ses insomnies encore étaient utiles à ses méditations; et pourvu qu'il pût penser, il demeurait gai et combatif. « Nicht Ruhe noch Rast muss ein Problem lassen bei Ta g und bei Nacht » (Récrivait-il. Son endurance et sa lucidité lui venaient de cette habitude de considérer le travail comme une virile récréation.

Nietzsche a remarqué plus tard que l'habitude des recherches méticuleuses peut démoraliser les caractères vulgaires, qu'elle engendre de curieuses variétés d'astuce et un goût mesquin de l'intrigue. Il se souvient alors des souffrances de Ritschl dans cette querelle avec Otto Jahn, envenimée par des cabales et par de basses jalousies que le pouvoir écouta. Ritschl, esprit finement caustique, mal préparé toutefois à se tirer d'un conflit administratif, trébucha dans ce guêpier. De guerre lasse et aigri, il demanda à quitter le service prussien pour chercher asile en Saxe (•). Ses meilleurs étudiants l'en admirèrent davantage. Nietzsche fut du groupe déjeunes philologues qui accompagnèrent Ritschl, quand il s'expatria ; et c'est pourquoi l'année suivante allait les réunir à Leipzig.

Ronn, si riante, et le paysage verdoyant de la Rhénanie n'ont donc pas laissé de souvenirs heureux à ce jeune et frénétique esprit, en qui plus d'une pensée ambitieuse

(') Ritschl, Opuscula p/iilologica, 1879, t. V, p. 30.

(?) Voir l'histoire de ce conflit dans Ribbeck, F. W. Ritschl., (. Il, pp. 332-381.

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était déjà déçue. La ville, où les étudiants forment comme une cité libre à part, lui paraissait insociable et bigote. Il n'y voyait plus que processions de vieilles femmes et Tyroliens de café-concert qui l'encombraient aux jours de fête Sa verve, qui lui avait dicté des lettres et des madrigaux d'un si joli tour à l'adresse de sa sœur, se faisait à présent sardonique et triste. Il avait toujours aimé le silence où l'âme se recueille, pour dresser son bilan, « pour contre-signer son passé » (man verbrieft sich die Vergangenheit) (2) et pour se faire un nouveau courage. Maintenant sa méditation devenait agressive. Son culte nouveau de la vérité scientifique affectait, devant sa sœur et sa mère, des airs de supériorité. A leurs exhortations pastorales qui l'amusaient et le lassaient un peu, il répondait par des lettres qui étaient à leur tour prédicantes. Il dénonçait les préoccupations intéressées de la religion. Elle n'a, disait-il, pour objet que d'assurer à des croyants le bonheur et la paix dans l'approbation commune. La recherche du vrai est lutte contre la coutume, incertitude de la démarche, fluctuation nécessaire de l'âme et de la conscience; et la vérité atteinte sera laide peut-être et redoutable. Entre cette recherche du bonheur calme et la poursuite du vrai qui fait souffrir, le choix est affaire de noblesse de l'âme, et le choix de Nietzsche n'était plus à faire. Dans les discussions là-dessus avec sa mère, il semble avoir repoussé, avec rudesse parfois, son intervention sans doute trop insistante ; et on le trouvait peu aimable. Devant les reproches, il se renfrognait davantage, et invitait les siens à se faire une image moins idéalisée de sa personne. Sa casuistique morale gagnait en clairvoyance dans ces disputes épistolaires. Mais son

(4) Corr., V, 119 sq.

(■) Corr., V, 88.

acrimonie s'en assombrissait. Scrupuleux jusqu'à l'excès dans rénumération des griefs qu'il avait contre lui-même, il se redressait par le sentiment du moins de sa probité intérieure. Les dépressions morales étaient courtes, comme les accès de rhumatismes dont il souffrait. Les vacances de Naumburg, l'automne de 1865 durant, apportèrent une guérison provisoire. Mais la récidive de son mal moral était plus fréquente que celle de ses crises physiques. Berlin, qu'il connut alors, pendant une quinzaine, pour y avoir été reçu dans la famille de son ami Mushacke, ne l'a pas consolé. Il l'a vu sans verdure, dans la pâleur de son ciel d'automne : et l'atmosphère de Berlin, hypercritique et froide, a encore nourri son pessimisme.

C'est avec délices, écrit-il, que j'ai appris alors à voir les choses en noir, puisqu'aussi bien (sans qu'il y eût de ma faute, ce me semblait) c'était la couleur qu'avait prise mon destin.

On ne voit pas le désastre qui aurait motivé une plainte si mélancolique. C'est en lui-même qu'il portait une malfaçon, dont le sentiment lui reviendra de temps en temps. Sa sensibilité sera désormais rythmée de douleur et de désespérance. Le voilà presdestiné à devenir le disciple de Schopenhauer, que Robert Schumann annonce à tant d'égards. Il devait éprouver toutefois bientôt que la plus sombre pensée peut alimenter la joie de vivre, pourvu qu'elle nourrisse en nous le sentiment de l'effort victorieux.

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