CHAPITRE II
NIETZSCHE n'a pas lutté contre rinfluence de Montaigne. Il s'est laissé aller à la séduction de son naturel et de son intelligence. C'est avec violence au contraire qu'il s'est débattu contre Pascal. De très bonne heure, des tournures de style, des images pascaliennes qui flottent dans sa mémoire et affleurent dans sa prose, le montrent fasciné par le redoutable écrivain. A la fm de sa vie, il écrira : « Pascal, pour qui j'ai presque de la tendresse, parce qu'il m'a infiniment instruit (*). » Bien quïl contredise quelques-uns des instincts les plus profonds de Nietzsche, Pascal a été pour lui une étude psychologique admirable. Il est « le seul chrétien conséquent » qu'il ait connu ; et une âme française d'élite en ce xv!!*" siècle qui marque l'épanouissement le plus vigoureux d'un peuple où les âmes « savent l'art de s'épanouir ». Ce fut un charme pour lui de déchiffrer cette âme somptueuse et amère : Seine prachtvolle bitterbôse Seele ('). Nous enseigne-t-il la dévastation morale que le christianisme apporte, et son destin propre est-il le symbole de la décrépitude prochaine de tout un monde?
(») A Georg Brandes, 20 novembre 4888 {Corr., III, 322). («) Nachlass, 1882-1888, % 800 (IV., XIII, 327).
Nietzsche l'a cru et affirmé fortement (*). Mais en d'autres moments, il attribuait à Pascal la force d'esprit nécessaire pour découvrir, s'il n'était mort si jeune, les raisons décisives qui ruineront le christianisme (-). Et dans ces moments-là Nietzsche sent plus fortement son affinité avec lui. Individualiste outrancier, il se méprendra parfois sur le sens que Pascal attache à son aphorisme du « moi haïssable ». Il luttera, d'une dialectique serrée, contre le pessimisme « sénile » qui, sous l'apparente abnégation de notre moi, cache le mépris de tout le genre humain (^). Nietzsche oubliera alors que sa devise la plus courageuse : Was liegt an mir? a aussi proclamé ce mépris qui engage la vie humaine entière dans l'aventure de la pensée. Un idéal, qui consiste à arracher au monde les hommes et soi-même, « crée la tension intérieure la plus réitérée et la plus inouïe : c'est une contradiction continue dans les profondeurs les plus intimes^ puis une béatitude à se reposer dans des régions au-dessus de nous et dans le mépris de tout ce qui s'appelle « moi » (*). Voilà la description que donne Nietzsche de l'effort pascalien. Mais quelle description meilleure donner de l'effort propre de Nietzsche? Et n'estil pas lui aussi tension interne, besoin de se dépasser, arrachement des hommes et de soi à la fois au monde, et à la façon vulgaire de vivre dans ce monde ? En vérité, Nietzche et Pascal sont des âmes fraternelles ; et il n'est pas étonnant que la pensée de Pascal ait laissé plus d'une trace dans la sienne qui déjà en était si voisine.
(') Morgenrôthe, % 68 (IF., IV., 65).